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Full text of "Le comte de Montlosier et le gallicanisme"

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NOUVELLE    COLLECTION     HISTORIQUE 

Le  Comte 

De   Montlosîer 

et 

Le  Gallicanisme 


A.    BARDOUX 


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PARIS 
CALMANN-LÉVY.    ÉDITEURS 

■i,    RUE    AUBER.    3 


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t  COLLECTiOlM 
SABLE 


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LE  COMTE  DE  MONTLOSIER 


LE  GALLICANISME 


DroiU   Je  triidiirtion  et   ilc  ropr(nlurlion   réservés 
l>our  tous   pays  y  rompris    la   Hollande. 


ÉTUDES  SOCIALES  ET  POLITIQUES 


LE  COMTE 

DE    MONTLOSIER 

ET 

LE   GALLICANISME 

PAR 

A.    BARDOUX 


^j^ 


PARIS 
CALMANN-LÉVY,    ÉDITEURS 

3,     RUE    AUBER,    3 


PREFACE 


Il  s'opère  sous  nos  yeux  une  Iransformation 
si  rapide  et  si  profonde  des  mœurs  et  des  idées; 
la  démocratie  prend  si  fortement  possession  du 
temps  où  nous  vivons,  qu'il  faut  se  hâter,  avant 
qu'on  ne  puisse  plus  les  reconnaître,  de  remettre 
dans  leur  cadre  les  images  de  certains  person- 
nages, qui,  il  y  a  cinquante  ans  à  peine,  repré- 
sentaient un  des  côtés  les  plus  originaux  de  la 
France. 

Ces  caractères  et  ces  esprits-là,  anciens  gal- 
licans, jansénistes  attardés,  aristocrates  égarés 
dans  un  monde  qui  n'en  voulait  plus,  servent 
aujourd'hui  à  comprendre  les  phases  diverses 


qu'a  traversées  la  conscience  religieuse,  et  expli- 
qiieiil  relTacemenl  politique  auquel  s'était  con- 
damné l'aristocratie. 

Qu'on  rêve  un  homme  de  qualité  né  trente- 
cinq  ans  avant  89,  ayant  pu  voir  de  près  cette 
fm  du  xviir  siècle  qui  ne  prenait  des  plus  gros- 
ses questions  que  ce  qu'elles  avaient  d'agréa- 
ble; un  homme  s'étant  mêlé  à  tous  les  plaisirs 
de  cette  société  d'une  incomparable  élégance, 
qui  croyait  se  rajeunir  à  mesure  qu'elle  se  raf- 
finait; —  ayant  fréquenté  les  coteries  philoso- 
phiques à  la  veille  de  périr  dans  les  ruines  de 
l'édifice  qu'elles  démolissaient;  —  ayant  assisté 
aux  derniers  soupers,  à  ceux  de  madame  Tru- 
daine,  de  la  maréchale  de  Beauvau,  de  madame 
Neckcr;  —  ayant  enfin  connu  les  derniers  salons, 
avec  les  dernières  giandcs  dames  et  les  der- 
niers causeurs. 

Cet  homme  est  envoyé  par  la  jioblesse  aux 
états  généraux;  il  assiste,  témoin  et  acteur,  à 
l'ellondrement  total  de  ce  qu'on  appelait  Tancien 
lé.^ime.  Il  est  lié  avec  cette  portion  de  l'Assem- 


l'U  ÉFACR.  III 

blée  qui  voulait  la  monarchie  conslilulionnelle, 
avec  ce  parti  d'honnêtes  gens  dont  les  idées 
avaient  ouvert  la  Révolution,  mais  étaient  insuf- 
fisantes à  l'accomplir.  Il  proteste  avec  une  écla- 
tante éloquence,  au  nom  de  ses  croyances, 
celles  de  l'ancienne  Eglise  de  France,  contre 
la  constitution  civile  du  clergé;  il  émigré,  après 
avoir  courageusement  bravé  les  fureurs  qui 
grandissaient,  s'enrôle  dans  l'armée  de  Condé, 
exécré  de  ses  camarades  de  l'émigration,  qui  ne 
lui  pardonnent  pas  son  penchant  pour  la  con- 
stitution anglaise  et  son  affection  pour  Malouet 
et  Mallet  du  Pan  ;  il  s'enfuit  à  Londres,  supporte, 
avec  la  même  vaillance,  la  pauvreté  et  l'exil, 
fonde  un  journal,  rentre  à  Paris  dès  les  pre- 
mières semaines  du  Consulat,  est  attaché,  comme 
correspondant  au  ministère  des  aff'aires  étran- 
gères. Il  peut  examiner  alors  ces  générations 
nouvelles  qui  s'étaient  violemment  emparées  de 
la  scène,  et  qui  étaient  déjà  séparées  du  passé 
par  un  abîme,  ces  générations  brusques,  raides, 
ne  souriant  pas,  dévorées  par  l'action  et  portant 


IV  l'i;  KiAci: 

sui"  leui"  Iruiil  les  soucis  des  événeinciils  loni- 
bles  et  des  tragédies  suiliuinaines  qui  venaient 
de  s'accomplir.  Il  s'apercoil  vile  que  les  tradi- 
tions du  vieux  siècle,  rél'ugiées  chez  madame 
d'IIoudelot  et  chez  M.  Suard,  n'ont  plus  d'hé- 
ritiers, que  la  portion  de  raristocralie  (|ui  a 
survécu  a  perdu  l'ouverture  d'esprit,  le  goùl 
pour  les  progrès  intellectuels,  et  qu'elle  retombe 
fatalement  sous  le  joug  des  préjugés.  Il  rentre 
alors  dans  la  solitude;  il  écrit;  il  déhnche  ses 
landes,  écoutant  au  loin  les  coups  de  canon  qui 
annonçaient  les  victoires,  inquiet  des  péripéties 
de  la  guerre,  signalant  les  périls,  et  présageant, 
dans  des  notes  qui  sont  à  consulter,  la  fin  de 
cette  éblouissante  épopée  impériale.  Il  accourt 
à  Paris  dès  les  i)remières  défaites,  retrouve  ses 
amis,  les  Chateaubriand,  les  Benjamin  Constant, 
les  Barante,  se  jette  dans  les  négociations  qui 
amènent  la  première  Restauration,  reprend  sa 
place  naturelle  dans  ce  milieu  (pii  cLail  le  sien, 
et  entreprend  dans  ses  livres,  en  face  de  la  dé- 
mocratie (|ui  monte,  de  reconstituer  rinfluencc 


l'HÉFACE.  V 

puliliqucdcrarislocraliedérjuilivcmeiil  abaUiic. 
Surpris  par  les  événements  du  20  mars,  il  étudie, 
à  côté  de  Benjamin  Constant,  sans  partager  ses 
espérances,  les  tentatives  quasi- libérales  du 
Champ  de  Mai.  Poursuivi,  pendant  la  seconde 
restauration,  par  les  préventions  de  l'esprit  de 
parti,  il  essaie  cependant  de  faire  partager  aux 
hommes  d'État  ses  idées  sociales;  n'y  réussis- 
sant pas,  il  retourne  à  ses  reboisements  et  à  ses 
travaux  d'agriculteur. 

C'est  alors  que  l'action  grandissante  d'une 
congrégation  célèbre,  l'éclat  des  doctrines  reli- 
gieuses nouvelles,  réveillent  dans  le  compatriote 
de  Pascal  et  d'Arnaud  les  ardentes  convictions 
gallicanes  mêlées  au  levain  janséniste. 

Favorisé  cette  fois  par  l'opinion,  il  occupe 
pendant  trois  ans  l'attention  publique  et  porte 
dans  celte  lutte  si  grave  autant  de  bonne  foi 
que  d'intrépidité.  La  révolution  de  juillet  le  fait 
pair  de  France,  sans  calmer  son  ardeur,  et  sa 
mort  elle-même  est  encore  une  protestation  reli- 
gieuse contre  le  formalisme. 


VI  i'i;i:iACt. 

Tel  est  le  personnage  intéressant  dont  nons 
désirons  faire  connaître  la  vie  et  les  œuvres. 

Grâce  à  d'obligeanles  communications,  nous 
apportons  des  faits  nouveaux,  nous  donnons 
des  documents  inédits  et  nous  rectifions  des  dé- 
tails historiques  erronés. 

Nous  n'avons  cependant  pas  songé  à  écrire 
un  livre  de  polémique  ou  de  prosélytisme.  A 
quoi  bon? 

Les  deux  choses  pour  lesquelles  Montlosier 
combattait  n'existaient  déjà  plus  ;  sa  passion  ne 
put  que  soulever  la  pierre  du  tombeau  qui  cou- 
viait  la  déclaration  de  168'2;  mais  le  sépulcre 
était  vide.  On  a  trop  souvent  confondu  les  habi- 
tudes de  notre  pays  avec  ses  idées,  ne  sachant 
pas  qu'elles  sont  opposées. 

Nos  traditions  françaises,  qui  avaient  produit 
cette  combinaison  de  christianisme  et  de  natio- 
nalité appelée  l'Église  gallicane,  la  Révolution 
les  avait  brisées.  Elle  était  allée  bien  au  delà,  et 
elle  devait  ainsi  amener  dans  le  catholicisme  lu 
plus  énergique  conronlralion  de  l'aulorilé.  Silos 


Pli  ÉFAC.E.  VII 

protestalions  d'une  intelligence  de  hi  valeur  de 
Bordas-Dumoulin  ne  purent  rien  arrêter,  quelle 
influence  décisiv^e,  une  fois  les  fumées  de  la  ba- 
taille dissipées,  pouvaient  exercer  sur  les  âmes 
religieuses  les  écrits  de  Montlosier?  Son  hon- 
nêteté suffisait-elle  pour  en  faire  un  Luther  sans 
hérésie  ? 

Quant  à  ses  opinions  aristocratiques,  il  serait 
puéril  de  les  discuter.  Même  en  1815,  la  trans- 
formation du  rôle  de  la  noblesse  française  était 
impossible.  Il  eût  fallu  nous  rajeunirde plusieurs 
siècles.  Au  lieu  de  droits  et  de  pouvoirs  poli- 
tiques, elle  n'avait  recherché  que  des  privi- 
lèges. Le  passé  ne  pouvait  se  refaire.  Aussi,  les 
esprits  distingués  de  la  Restauration,  pour  ne 
parler  que  de  M.  de  Serre,  n'accueillirent-ils  ja- 
mais ces  projets  de  reconstitution  sociale. 

Il  n'en  est  pas  moins  un  objet  curieux  d'é- 
tudes, cet  Auvergnat  vigoureux,  bizarre,  qui 
montra  jusqu'à  la  dernière  heure  la  qualité 
que  la  France  apprécie  d'abord,  parce  qu'elle 
la  possède  souverainement,  nous  voulons  dire 


VIII  l'ii  KTACE. 

la  passion.  Mais  il  avail  quelques  traits  de 
plus. 

M.  Cliailcs  de  Rémusat  raconte,  avec  le 
charme  qui  lui  est  })ropn',  que,  sous  la  monar- 
chie de  Juillet,  à  la  Chambre  des  députés,  ou 
discutait  un  jour  les  mesures  à  prendre  contre 
la  corruption  électorale.  Impatienté  de  certains 
arguments  et  de  certaines  résistances,  il  alla 
jusqu'à  dire  à  l'un  de  ses  plus  honorés  col- 
lègues :  «  En  vérité,  je  crois  que  la  dignité  per- 
sonnelle a  disparu  de  ce  pays-ci.  —  Oui, 
monsieur,  depuis  Louis  XIII,  »  lui  répondit 
froidement  M.  Lepelletier  d'Aulnay. 

Le  comte  de  ^lontlosier  était  de  ce  monde- 
là. 


LE 


COMTE  DE  \[ONTLOSIER 

ET  LE  GALLICANISME 


>ljntlosier  député  delà  noblesse  d'Auvergne  aux  ét;its  généraux 
—  Sa  jeunesse.  —  Son  éducation.  —  Le.;  théories  conslilution- 
nelles  à  la  Constituante. 


C'est  le  propre  de  la  Révolution  française  depuis 
nuatre-vinots  ans  d'être  sans  cesse  interrogée.  Les 
uns  lui  demandent  raison  de  leurs  mécomptes; 
d'autres  y  puisent  d'indomptables  espérances, 
tous  reconnaissent  qu'elle  porte  encore  dans  ses 
flancs  l'avenir  de  notre  pays.  Les  controverses 
qu'elle  inspire  ne  sont  pas  moins  passionnées 
aujourd'hui  qu'au  lendemain  même  de  93.  Il  est 
surtout  un  problème  que  plus  d'un  honnête  esprit 
se  pose  encore  :  Quel  changement  se  lut  produit 
dans  nos  destinées,  si,  au  moment  môme  de  l'on- 


2  l.i:    C.OMTK    DK    MONTLOSIEIÎ 

voilure  des  rlats  iiéiiéraux,  le  roi  avait  apporté 
une  consliliilioii  libérale,  sMI  avait  eonsenli  à  ces 
concessions  inévitables,  telles  que  la  peinianence 
du  corps  législatif  divisé  en  deux  chambres,  la 
responsabilité  des  ministres,  la  suppression  des 
privilèges  en  matière  d'impôts,  et  surtout  l'aboli- 
tion des  derniers  vestiges  du  régime  féodal?  Ce 
plan  de  constitution  que  Necker,  malgré  ses  aspi- 
rations, n'avait  ni  précisé  ni  même  exposé,  — 
quelques  hommes,  mûrs  pour  la  vie  publique,  à 
la  fois  supérieurs  et  inférieurs  à  leur  temps,  le 
formulèrent,  le  définirent  à  la  tribune.  Leur  his- 
toire a  été  racontée  avec  une  sympathique  élo- 
quence. Qui  ne  connaît  leurs  noms?  Ils  n'eurent 
ni  l'ardeur  que  communique  la  certitude  du 
succès,  ni  la  ilexibilité  que  devrait  donner  la  mo- 
dération. Leurs  contemporains  les  appelèrent  les 
monarchien^:  eux  se  donnèrent  le  titre  d'impar- 
tiaux, beau  litre  que  Ton  ne  peut  guère  porter  en 
plfinelempôtecivile.  Lorsque, leSseptembie  1780, 
-499  voix  conlie  89  eurent  rejeté  leur  projet  de 
constitution  ;  lorsque,  après  eux,  Mirabeau  eut  em- 
porté dans  son  cercueil  les  combinaisons  à  l'aide 
desquelles  il  entendait  unir  la  royauté  et  la  démo- 
cratie, un  dernier  .groupe,  ((.'lui  des  conslilution- 


ET   LE   C.ALLICANISME.  3 

nels,  Barnave,  Lamelh,  Lafayette,Diiport,Le  Cha- 
pelier, tenlèrenl  à  leur  tour,  comme  l'a  dit  le 
plus  éloquent  (reulie  eux,  de  terminer  la  révolu- 
lion. 

Mais  combien,  à  celle  heure-là,  au  moment  du 
départ  de  Yarennes,  en  juin  1791,  y  avait-il  d'es- 
prits disposés  à  rechercher  les  côtés  impolitiques 
de  la  nouvelle  constitution  et  à  les  faire  dispa- 
raître? L'Assemblée  était  usée  et  avait  perdu  tout 
crédit;  la  nation  n'était  plus  divisée  qu'en  deux 
camps,  ceux  qui,  à  aucun  prix,  ne  voulaient  de 
l'ancien  régime,  et  ceux  qui  le  rêvaient  encore. 
Le  terrain  de  la  révision,  sur  lequel  Barnave  et  ses 
amis  tendirent  la  main  à  Malouet  et  à  Clermont- 
Tonnerre,  s'affaissa  brusquement.  Les  constitu- 
tionnels s'aperçurent  qu'ils  ne  représentaient 
cju'une  opinion,  et  qu'ils  n'avaient  pas  derrière 
eux  un  parti.  Les  instincts  inaltérables  de  la  race 
française  s'étaient  fait  jour  peu  à  peu;  ils  étaient 
montés  à  la  surface,  comme  une  source  qui  s'est 
infiltrée  dans  tout  le  sol  et  qui  finit  par  le  recou- 
vrir. 

La  royauté  absolue,  ])ar  la  direction  qu'elle 
avait  imposée  à  notre  histoire;  les  légistes,  par 
l'ébranlement  qu'ils   avaient   donné    aux   dioits 


4  LK   (OMIF.    I»K    .MdNil.OSIKr. 

féoiiaiix;  les  lellrés  et  les  pliilûsoplies,  par  la  har- 
diesse qu'ils  avaient  inspirée  à  l'esprit  public;  les 
pliysiorrates,  jtar  le  nn-pris  du  passé  qu'ils  avaient 
encouragé;  tous,  eu  uu  mot.  à  des  degrés  divers, 
avaient  lormé  ou  préciiiilé  l'irrésistible  courant 
démocrali(iui'.  Aux  yeux  de  Mirabeau  cl  de  ceux 
qui  prirent  une  part  active  aux  événements  dans 
ces  mois  de  juin,  juillet,  août  1789,  si  décisifs  et 
si  instructifs,  le  plus  difficile  était  l'abolition  des 
privilèges  et  rétablissement  de   l'égalité.  Le  sys- 
tème politique  qui  devait  protéger  le  nouvel  or- 
dre   de  choses   ne   venait  qu'après  et  paraissait 
plus  facile  à  organiser;  c'est  en  cela  que  de  nobles 
esprits  se  trompèrent. 

Dans   cet    échec    des   idées    constitutio;iuel!es, 
elles  que  les  entendaient  alors  les  partisans  des 
deux  chaudji-es.  à  (jui  revieni  la  plus  lourde  paît 
de   re>ponsaliilitc'?    —   Il    n'y  a    |tas   d'hésitation 
jiojsible.  D(?  l'aveu  des  témoins  les  phis  modérés, 
de  l'aveu  de  Toulongeon,  du  marquis  de  Ferrières, 
de    Mme    «le    Slaël,    ce   sont  les    classes    privi- 
légiées qui,  augmriiiant    les    antipathies  avouées 
(le  la  cour  pour  toute  modification  aux  formes  de 
gouvernement,  furent  les  plus  opposées  à  toute 
pensée  libéi'ale.  Ci-oyanl  icrmement  que  le  nouve 


ET    LK    CALI-ICANlSMi;.  ô 

ordre  de  choses  ne  subsisterait  pas,  elles  hâtaient 
et  la  ruine  de  la  monarchie  et  leur  propre  ruine. 
A  celte  conduite  insensée,  elles  joignaient,  dit 
Mme  de  Staël,  une  certaine  fatuité  aristo- 
cratique dont  on  ne  peut  avoir  l'idée  nulle  part 
ailleurs  qu'en  France,  un  mélange  de  frivolité 
dans  les  manières  et  de  pédanterie  dans  les  opi- 
nions, le  tout  réuni  au  plus  complet  dédain  pour 
les  lumières  et  pour  le  travail. 

Un  autre  témoin  aussi  véridique  peut  être  con- 
sulté avec  intérêt;  nous  voulons  parler  du  comie 
de  Monilosier,  membre  du  côté  droit,  royaliste 
ardent,  amené  un  jour  par  la  raison  à  s'associer 
aux  pensées  et  aux  espérances  de  Malouet  et  de 
Mallet  Du  Pan.  Devenu  pair  de  France,  Montlosier 
publia,  en  183?,  deux  volumes  de  ses  Mémoires  ; 
mais  il  a  laissé,  prêts  à  être  ubliés,  deux  autres 
volumes  inédits,  dans  lesquels,  grâce  à  l'obli- 
geante communication  de  son  petit-fils,  nous  avons 
pu  abondamment  puiser. 

Montlosier  ne  fut  envoyé  à  l'Assemblée  nationale 
qu'au  mois  de  septembre  1780.  MM.  de  Laqueuille, 
de  la  Rouzière  et  de  Maçon,  députés  de  la  no- 
blesse d'Auvergne,  avaient  donné  leur  démission 
après  la  prise  de  la  Bastille; il  fallait  les  remplacer. 


6  LE   Co.MTK    l>  E    MONTLOSIEK 

Leurs  électeurs  étaient  irrités  de  cette  délec- 
lion;  sur  li-ois  cents  gentilshommes  que  la  con- 
vocation précédente  avait  réunis,  il  en  était  ar- 
rivéàpeinc(|iialrc-vingts. G'étaientlesplusardenls  , 
Montlosier  parla  avec  autorité  dans  cette  réunion, 
raconta  en  termes  émouvants  les  derniers  événe- 
ments de  Paris,  et  parvint  à  ne  point  faire  accepter 
les  démissions  offertes  ;  mais,  comme  des  suppléan  Is 
étaient  à  nommer,  il  fut  élu  le  premier.  A  la  fin 
d'août,  le  marquis  de  la  Rouzière  le  prévint  de  sa  re- 
traite et  l'invitaà  venir  le  remplacer  immédiatement. 

Il  élail  déjà  connu  au  sein  de  la  grande  As- 
semblée dans  laquelle  il  entrait.  Vers  la  fin  d'avril 
1789,  il  avait  quitté  l'Auvergne,  afin  d'assister  à 
l'ouverture  des  états  généraux.  Lancé  dans  le  plus 
grand  monde  par  ses  relations,  il  avait  fréquenté 
les  hommes  du  jour;  il  avait  causé  longuement 
avec  Sicyès  et  dîné  chez  Necker.  C'est  là  qu'il  vit 
[)our  la  première  l'ois  un  étrange  solliciteur,  (pii 
ne  lui  eût  peut-être  pas  pardonné  ce   souvenir. 

Montlosier  était  accoudé  à  la  cheminée  quand  un 
homme  maigre,  qu'on  prit  pour  un  prêtre,  s'ap- 
procha humblement  de  Mme  Necker  et  lui  de- 
manda une  i)lace d'économe  dans  un  des  hôpitaux 
qu'elle  dirigeait;  ce  solliciteur  n'était  rien  moins 


ET    LE   GALLICANISME.  7 

qu'un  membre  du  tiers,  député   d'Airas,  appelé 
Maximilien  de  Robespierre. 

En  rentrant  dans  ses  montai^nes  irAuvergno, 
après  trois  mois  de  séjour  soit  à  Paris,  soit  à 
Versailles,  Montlosier  emportait  des  idées  très 
nettes  de  la  situation.  11  pensait,  dès  le  mois  de 
juillet,  que  le  tiers  état  ne  voulait  de  la  liberté 
que  pour  établir  l'égalité,  et  que  son  unique 
souci  était  la  suppression  des  classes  privilé- 
giées. Il  s'était  aperçu  que  la  majeure  partie  du 
clergé  ne  songeait  qu'à  échapper  aux  événements, 
et  que  la  noblesse  ne  s'intéressait  au  fond  qu'à  sa 
conservation;  enfin  la  cour  semblait  à  Montlo- 
sier ne  savoir  plus  où  se  diriger.  On  ne  cessait, 
autour  du  roi  et  de  la  reine,  de  déplorer  la  faute 
que  l'on  avait  commise  en  convoquant  les  états; 
à  chaque  moment,  on  s'occupait  de  s'en  débar- 
rasser pour  revenir  au  régime  des  parlements, 
combiné  avec  celui  des  lettres  de  cachet.  Le  retour 
à  la  royauté  absolue,  d'après  la  majeure  partie  de 
la  haute  société  française,  pouvait  seul  la  préserver 
et  la  sauver.  Quant  à  l'armée,  Montlosier  put  ai- 
sément apprécier  les  dispositions  qui  régnaient 
parmi  ses  chefs.  Lors  du  rassemblenumt  des  trou- 
pes par  la  cour  en  juin,  il  logeait  à  coié  du  mare- 


g  LK    C.OM  I  K    I>K    MONTI.OSIEII 

(.liai  (le  !{io<^lii';  il  I''  voyail  ('ludier  avec  ses  aides 
de  caiii]!  le  plau  des  environs  de  Paris.  Passant 
un  jour  stii"  la  terrasse  du  château  de  Versailles,  le 
comte  d'Espinclial,  son  compatriote,  qui  gesticulait 
au  milieu  d'un  groupe  d'ofiiciers,  Taperçoil  cl 
l'appelle.  Ces  messieurs  s'entretenaient  du  plaisir 
qu'ils  auraient  bientôt  à  jeter  par  la  lenètre  toute 
la  jireliiiliuUc  des  riais  généraux  ;  ils  ajoutaient  : 
Ih  nous  eu  ont  bien  fait,  mais  cette  fois  nous  arons 
a igu isé  nos  cou  Ica  u.c. 

Telles  riaient  les  observations  qui  s'étaient  gm- 
vres  (irjà  dans  l'esprit  de  Monllosier  quand  il  vint 
s'asseoir  sur  les  bancs  du  côté  droit  comme  député 
de  la  sénéchaussée  de  Riom.  Il  avait  trente-cinq 
ans.  C'était  une  des  natures  les  plus  originales  et 
les  plus  bigarrées  qu'on  pût  rencontrer.  Chateau- 
briand, son  ami,  a  Iracr  de  lui  un  port  rail  à  demi 
bienveillant  ((iii  r>l  dans  Ions  les  souvenirs.  Ils  s'é- 
lairnl    houvi's  à  Londies,  émigrés  Ions  les  deux, 
dans  leurs  jours  de  misère  et  de  lêverie  ardente. 
Mme  Lindsay,  la  dernière  des  Ninon,   l'EUénore 
d'Adoliihc,  réunissait  chez  elle  quelques  Français 
de  mérite.  C'est  là  que  commença  la  liaison   de 
René  et  de  Montlosier.  L'esquisse  que  le  grand 
artiste  nous  a  laissée,  quelque  étincelante  qu'elle 


ET    LE   n.\l.  LICAMS.ME.  9 

soit,  ne  donne  cependant  jias  tous  li^s  tiails  de  cette 
singulière  et  énergique  ligure. 

Né  le  16  avril  1755,  à  Clermont  en  Auvergne,  il 
était  le  douzième  enfant  de  sa  famille;  mais  ses 
frères  et  sœurs,  qui  l'avaient  précédé,  avaient  peu 
vécu.  Un  seul  frère,  dont  l'âge  se  rapprochait  du 
sien,  avait  été  élevé   presque  avec  lui;  il  l'aima 
passionnément.  Nous  n'avons  plus  l'idée  de  l'indé- 
pendance d'éducation  qui  existait  dans  certaines 
familles  de  province  au  dix-huilième  siècle.  A  qiia- 
torzeans,  Montlosier  avait  fini  ses  études  classiques 
chez  les    moines  augustins,  qui  avaient  succédé 
aux  jésuites  dans  la  direction  du  collège  de  Cler- 
mont.   Sa   mère,   qui   -surveillait   avec  soin   son 
instruction,  l'avait  ensuite  placé  chez  les  sulpiciens 
pour  faire  sa  théologie;  il  y  resta  deux  ans.  Dé- 
voré par  la  fièvre  du  savoir,  il  suivait  à  dix-huit 
ans   des   leçons    d'anatomie   à  l'Hôtel-Dieu.  Ces 
études  ne  lui  suffisant  pas  encore,  il  se  faisait  en- 
seigner le   droit  public  par  un  moine  irlandais, 
confesseur  de  sa  famille.  La  journée  n'étant  pas 
assez  longue  pour  ses  travaux,  il  se  levait  à  trois 
heures  du  matin.  Quelque  multipliées  que  fussent 

ses  occupations,  il  cherchait  toujours  à  y  ajouter. 
Pendant  un  hiver  d'une  de  ces  années  d'incuba- 


10  l.K    r.OMTK    1»K    MO.NTLOSI  KR 

lion,  deux  de  ses  oueles,  l'un  sorti  récemment  de 
Sorbonne,  grand  théologien,  l'autre  appartenant 
aux  jésuites,  se  trouvaient  dans  la  maison  pater- 
nelle; on  disputait  à  table  avec  acharnemeni  sur 
la  grâce,  le  concile  de  Trente  et  rinfaillibililé  du 
pape.  Quand  le  débat  s'échauffait,  c'était  le  jeune 
éiudianl  dr'  dix-huit  ans  qui  était  appelé  en  aibi- 
liaiic;  il  se  faisait  répéter  les  textes  et  rendait 
ensuite  ses  décisions,  do  vive  voix  ou  par  écrit, 
aussi  gravement,  dit-il,  (juun  synode.  Le  souffle 
du  siècle  traversant  toutes  ces  discussions,  il  se  jeta 
à  corps  perdu  dans  Voltaire,  dans  Rousseau,  dans 
Diderot,  apprenant  VExamen  iinpartinl  de  Tîibbé 
Morellet,et  ajoutant  à  ces  lectures  celle  de  Bayle 
<'l  du  Système  de  la  nature.  Ces  connaissances  un 
peu  confuses  donnaient  cependant  du  mouvement 
à  son  esprit. 

L<\<  instances  du  frère  (ju'd  (•li(''rissail  le  d('ci- 
dèrent  à  allei- dans  le  monde;  on  lui  avait  d(»nné 
un  mailri'  d"armcs  et  un  maîlie  di,'  danse;  aiii>i 
prépai/',  on  le  présenla  à  .M.  rinh-iidant  cl  à 
Mme  rinicndaiilc.  Il  cul  de  buunc  licuii'  son  pre- 
MiicM'  duel.  Ilien  donc  ik;  lui  man(|Mait;  mais,  du- 
rant cette  vie  mondaine,  cha(piesoir,  avani  de 
<nrlir,  il  lisait  à  sa  mère  une  page  de  son  livre  fa- 


ET   LE   GALLICANISME.  11 

vori,  les  Sermons  de  Bourdaloue.  C'est  ainsi  que 
s'éleva  Montlosier.  A  viniil  ans,  il  ('lait,  investi  de 
la  confiance  de  toute  sa  famille,  et  allait  de  temps 
à  autre  à  Paris.  Il  courait  alors  les  théâtres  et  re- 
cherchait les  célébrités  ;  il  rendait  visite  à  Fran- 
klin, qui  lui  donnait  envie  de  passer  en  Amérique  ; 
il  voyait  d'Alembert,  il  causait  avec  Lavoisier,  il 
assistait  à  l'apothéose  de  Voltaire  le  soir  de  la  pre- 
mière représentation  d'Irène. 

Un  moment  vint  où  le  jeune  mondain  voulut 
vivre  dans  ses  montagnes  et  y  mourir.  C'était  à  la 
suite  des  prerîiiers  troubles  du  cœur.  Le  voilà  avec 
la  même  opiniâtreté  apprenant  l'agriculture,  tout 
entier  aux  soins  des  prairies,  à  la  culture  des 
terres,  à  l'administration  d'une  grande  ferme.  Il 
se  marie  à  vingt-cinq  ans,  pour  ne  point  déranger 
ses  goûts,  avec  une  veuve  plus  âgée  que  lui,  mais 
propriétaire  d'un  domaine  voisin.  Alors  s'écoulè- 
rent plusieurs  années  dans  une  solitude  presque 
complète;  c'est  durant  ces  hivers,  où  les  neiges 
l'emprisonnaient,  qu'il  réunit  tous  les  matériaux 
qui  servirent  plus  tard  à  ses  diverses  publications. 
II  composa  un  Essai  sur  rorigine  des  fiefs,  livre 
qu'il  fondit  dans  son  autre  ouvrage  de  la  Monar- 
chie française.  Sa  femme  étant  morte  après  sept 


1-2  LE    COMTK    I>K    MO.NTI.uMKI! 

;iii>  (le  iii.iriii^c,  il  i('liciii|>a  son  cncrj^ic  dans  do 
éludes  d'nn  autre  j^enic.  La  nature  des  inontai^nes 
volcaniques  d'Auvergne  et  les  cuiieuses  reclienlies 
il<  M  .M.  de  Malesherbes,  Guessaid  et  de  Saussure 
avaient  vivement  frappé  rimaiiination  de  Monllo- 
sier.  Kncourai;é  pai"  quelques  amis,  piqué  aussi 
par  le  désir  de  la  contiadiclion,  il  fit  paraître  en 
janvier  1780  sa  Théorie  des  volcans  (F Auvergne. 

C'était  dont'  bien  par  la  curiosité  un  esprit  du 
dix-huitième  siècle;  il  enélail  même  par  ses  singula- 
rités et  ses  manies,  il  alla  jusqu'à  s'engouer  de  Mes- 
mer; qucdis-jc  !  lommeBergasse  et  d'Eprémcsnil, 
il  devint  un  fervent  adepte  du  magnétisme.  Pendant 
son  exil  en  Angleterre,  il  ne  l'ésista  pas  au  désir 
de  donner  quelques  consultations,  et  il  a  ('crit  et 
imprimé  que  le  magnétisme  avait  été  pour  lui,  à 
beaucoup  d'égards,  une  source  de  lumières.  Kiilin 
il  manquerait  une  nuance  àce  caractère  si  original 
et  si  complexe,  si  nous  ne  rappelions  que,  chiétien 
convaincu,  ayani  prttndiici'-  à  la  (lonstiluanle  une 
des  plus  bc'llf's  paroles  (ju'clle  ail  jamais  enten- 
dues, Montlosiei'  ('lait,  |iar  l'indépendance  de  sa 
conscience,  du  pays  des  Arnaud,  de  Doniat  et  de 
Pascal,  en  tout  j)oint  le  i'utui'  auteur  du  célèbie 
Mémoire  à  consullcr,  (\\\\  lit  tant  de  bruit  sous  la 


ET    LE   GALLICAN  [SME.  13 

Restauration.  Tel  était  le  collègue  de  Malouet,  de 
Lafayette,  de  Gautier  de  Biauzat,  comme  lui  dé- 
putés d  Auvergne  à  rAssemblée  nationale.  Quand 
il  y  vint  siéger,  les  théories  constitutionnelles 
empruntées  aux  institutions  anglaises  venaient 
de  subir  un  échec  complet. 

Grâce  aux  physiocrates,  on  était  assez  éclairé  en 
Fiance  sur  les  questions  d'administration:  mais  la 
science  politique  était  à  peu  près  nulle.  Montes- 
quieu avait  dit  que  t  les  ministres  de  son  temps 
ne  connaissaient  pas  plus  l'Angleterre  qu'un  en- 
fant de  six  mois  »,  Depuis  la  mort  de  ce  grand 
homme,  qui  donc  à  la  cour  songeait  à  jeter  les 
yeux  au  delà  de  la  Manche?  Qui  donc,  à  la  veille 
de  la  convocation  des  états  généraux,  avait  des 
idées  précises  sur  le  rôle  qu'ils  avaient  à  remplir? 
On  n'est  pas  sûr  que  ce  beau  monde  ait  lu  et  com- 
pris les  cahiers  des  bailliages.  Les  mémoires  du 
temps  nous  l'apprennent,  l'apparition  de  VEsprit 
des  lois,  en  i  748,  avait  été  un  événement  moins  po- 
litique que  littéraire.  Le  livre  de  Delolme  sur  la 
Consiilution  d'Angleterre,  publié  en  1771,  était 
estimé  de  nos  voisins  avant  d'être  connu  en 
Fiance.  Toutelbis,  depuis  dix  ans,  un  profond  chan- 
gement s'était  opéré  dans  la  bourgeoisie.  On  s'é- 


Il  I,  K    COMIK    Ht:    MON  TI.USIKIl 

tait  iiii<  :'i  (''Imlii^i-  les  cliapitres  vi  oA  xxvii  drs  li- 
Mv>  iX  il  MX  (le  VEspril  des  lois.  iMallel  Du  l'an, 
on  1788,  |>iihliail  dans  \c  Mercure  des  articles  qui 
étaient  un  exposé  substantiel  de  la  constitution 
anglaise.  Ilrsullat  d'eflorts  longuement  accu- 
mulés, cette  constitution  ne  saisissait  pas  les  ima- 
ginations françaises,  enthousiastes,  pleines  d'i- 
déal, amoureuses  en  politique  de  métaphysique  et 
d'abstraction.  Rousseau  répondait  autrement  aux 
passions  indéterminées  de  l'époque. 

Pleins  d'une  confiance  inébranlable  dans  la  rai- 
son hniiiaine,  élevés  par  la  philosophie  de  leur 
temps,  iciitiers,  négociants,  médecins,  avocats, 
dédaignaient  toutes  les  règles  (pii  n^'laient  pas 
simples  et  ne  juraient  que  par  le  Contrai  social. 
Malouet  raconte  que  l'assemblée  électorale  d'Au- 
vergne fut  assez  orageuse  pour  lui  donner  un  véri- 
table regret  d'y  être  venu.  Il  l'ut  sur  le  point  de 
donnei'  sa  démission  quand  il  vil  de  petits  bour- 
geois, des  praticiens,  sans  aucune  instruction  sur 
les  affaires  publiques,  (  ilaiil  Rousseau,  déilainant 
avec  véhémence  «on in'  la  lyraiiiiic  (^t  les  abus, 
proposant  chacun  une  roiisliliilioii.  Un  fait  a,  du 
reste,  beaucoup  frapi»!' ceux  (|iii  oui  puohscrvei'  nos 
ancirniics  nKCiirs  piovimialcs  :  c'est  lacjiiaiilité  de 


ET    LE   GALLICANISME.  15 

bibliothèques  particulières  existant  à  la  fin  du 
dernier  siècle.  Il  y  avait  bien  peu  de  familles  ai- 
sées qui  ne  possédassent  pas  l'Encyclopédie' les 
œuvres  de  Voltaire,  de  Jean-Jacques,  de  Montes 
quieu,  deBufTon.  La  bourgeoisie  de  province  était 
plus  éclairée  il  y  a  cent  ans  qu'elle  ne  l'est  aujour- 
d'iiui;il  ne  lui  manquait  que  la  qualité  de  ceux 
qui  ne  sont  plus  jeunes,  l'expérience,  dont  Joubert 
dit  qu'elle  corrompt  encore  plus  qu'elle  n'instruit. 

Un  grand  événement  venait  de  donner  un  appui 
formidable  aux  théories  démocratiques:  nous  vou- 
lons parler  de  la  fondation  de  k  république  des 
États-Unis.  La  déclaration  de  1776  avait  eu  un 
long  retentissement.  Les  articles  de  Maliet  Du  Pan 
ne  purent  détourner  le  courant. 

La  constitution  anglaise  dans  son  intégrité  eut 
pourtant  quelques  autres  défenseurs.  Mounier,  lui 
aussi,  avant  de  siéger  à  la  Constituante,  avait  pensé 
que  l'organisation  du  parlement  d'Angleterre  était 
le  meilleur  modèle  qu'il  fût  possible  de  suivre  en 
France.  Necker,  dans  son  livre  De  la  Révolution 
française,  déclare  que,  admirateur  delà  constitution 
anglaise,  tout  son  désir  était  que  les  états  généraux 
voulussent  s'en  approcher.  Avant  les  élections, 
Malouet,  prévoyant  l'avenir,  l'avait  supplié  de  tout 


16  I.  K    (OM  1  I.    I)K    MOM  I.OSIKU 

cOMibiiioi- (l;ms  le  conseil  (in  roi  ol  do  n'ouvrir  les 
t'ials  (jii';iM'c  uni'  constiliition.  l'iièivs  inutiles! 
oùl-on  Irioinphc  même  des  irrésoliilions  de  Nee- 
li'V,  l;i  cour  ne  se  serait  pas  piètf'e  à  ses  projets. 
La  correspondanee  si  curieuse  de  Marie-Tliérèsc 
avec  Maric-Anloinelte  ne  laisse,  sur  les  intrigues  et 
les  pièges  de  ce  monde  de  courtisans,  au  début  du 
règne,  aucune  illusion.  Leurs  fautes,  depuis  ravè- 
neinent  de  Joseph  II,  n'avaient  fait  que  s'accumu- 
ler. Quoique  les  minisires  et  Neeker  eussent  la  di- 
rection ostensible  des  affaires,  ils  n'en  avaient  pas 
la  direction  ellective.  D'autres  conseillers  étaient 
regardés  comme  plus  amis,  comme  i)lus  dévoués, 
et  offraient  lasolidai'ilé  de  pertes  conmiunes.  L'édu- 
cation superlicielle  qu'avait  iveue  notre  aristocratie 
ne  lui  Taisait  voir  dans  le  gouvernement  britan- 
nicpie  ni  la  grandeur  de  la  Chambre  des  lords,  n' 
ce  beau  rôle  (pravaii'Ui  jum''  les  barons  anglais 
:-lip\danl  le<  droits  des  communes  cimjoinli^- 
mcnt  avec  les  leurs.  Ayant  toujours  combattu 
les  droits  du  tiers  état  quand  il  les  avait  réclamés, 
ne  voyant  dans  le  loi  cpie  le  successeur  de 
Louis  \1V,  la  noblesse  l'rancaise  était  contraire  aux 
n-strictions  imposées  à  l'exercice  de  l'autorité 
royale  en  Angleterre.  Louis  XVI,  à  ses  yeux,  ayant 


KT    LK    (;  A  M.  ICA  M  S. M  E.  17 

plus  de  puissance  que  George  III,  on  ne  devait  pas 
l'aiïaiblir.  Au  surplus,  la  cour  regardait  comme  un 
axiome  rimpossilulilé  d'une  constilulion  libre  dans 
un  Étal  grand  comme  la  France.  La  situation  insu- 
laire des  Anglais  était  citée  sans  cesse  comine  étant 
le  seul  préservatif  contre  les  eiïorts  des  autres  ii  o- 
narcliies,  jalouses  des  avantages  attachés  à  la  li- 
berté et  en  même  temps  eiïrayées  de  ses  exemples. 
Les  états  généraux  s'ouvrirent  donc  sans  un  pro- 
gramme politique. 

Oui  no  suit  par  cujur  l'iiistoire  de  ces  mois  de 
mai  et  de  juin  1 78ÎJ?  Rien  qu'à  relire,  dans  les  Mé- 
moires les  plus  hostiles,  le  récit  de  cette  lutte  entre 
les  privilégiés  et  les  communes,  on  est  convaincu 
que  c'est  la  deiiiièie  bataille  et  ({ue  la  victoire 
sera  définitive.  Qui  ne  connaît  les  mots  de  Sieyès, 
les  apostrophes  de  Mirabeau?  Qui  n'a  prêté  dans 
son  cœur,  avec  le  malheureux  Bailly,  l'immortel 
serment  du  Jeu  de  paume?  On  sent  comme  un 
souille  qui  soulève  les  feuillets  du  livre  quand  on 
l'ouvre  à  ces  dates  glorieuses.. Tous  les  députés  du 
tiers,  graves,  recueillis,  jeunes  la  plupart,  furent, 
jusqu'après  la  si-auce  royale  du  :2r)juiu,  unanimes 
dans  leurs  résolutions;  mais  un  esprit  judicieux 
pouvait,  (\ès  ce  jour-là,  prévoir  que  la  cause  de  la 


18  I.K    COMIK    liK   MONTLOSIKII 

nioiiarcliie  conslilulioniielk'  élail  menacée;  le  14 
juillet,  elle  fut  en  péril;  le  6  octobre,  elle  fut 
perdue.  Quelques  députés  étaient  dès  lois  d'avis 
de  se  bornera  poser  les  l)ases  indiquées  par  les 
cahierset  de  remettre  la  constitution  à  des  jours 
moins  orageux.  La  majoril/'  ne  pensa  pas  ainsi, 
cl,  jugeant  avec  raison  qu'un  projet  pareil  ne  pou- 
vait être  préparé  que  par  un  très  pclit  nombre  de 
personnes,  elle  nomma  un  comité  de  buit 
membres,  composé  de  Laîly-Tollendal,  Glermont- 
Tonnerre,  Meunier,  Talleyrand,  Sieyès,  Bcrgasse, 
Le  Cbapelier  et  l'arcbevèque  de  Bordeaux,  de  Cicé  ; 
sauf  quatre  ou  cinq  noms  absents,  tels  que  Mira- 
beau. Tbouret,  Duport,  Barnave,  Malouct,  il  n'y 
eut  jamais  d'iiommes  plus  éclairés.  Les  opinions 
qui  dominaient  dans  le  comité  étaient  celles  des 
rnonarcbiens.  Qui  ne  s'est  demandé  pourquoi  elles 
ne  |iiirenl  triompher  dans  l'Assemblée?  Le  comte 
de  Montlosier  nous  aidera  dans  cet  examen. 

Les  cabiers  servirent  de  base  au  travail  du 
comilt'-.  Presque  unanimes  pour  s'expliquer  sur 
certains  principes,  ils  avaient  été  ou  divergents 
ou  mtiets  sur  la  |ilii|»art  des  questions  politiques. 
M.  de  Clermont-Tonnerre  en  fil  le  dépouillement 
et  le    soumit  à   l'Assemblée    nationale  ;  tous  les 


KT    LE   C.ALIJCAM.S.ME.  16 

problèmes    à    débattre    furent    par    hii    posés. 

Jamais  constitution  ne  fut  plus  discutée,  par 
pièces  et  par  morceaux,  que  celle  de  1791.  Chaque 
jour  amenait  des  motions,  des  interruptions,  des 
incidents;  ajoutez-y  le  goût  des  généralités,  dé- 
faut naturel  à  notre  race,  et  vous  vous  expli- 
querez les  lenteurs  de  l'élaboration.  11  fallait 
pourlaut  aborder  les  questions  délicates;  c'est 
alors  qu'on  put  s'apercevoir  de  quel  pas  haidi 
avait  marché  la  Révolution  depuis  trois  mois. 
Necker,  qui  revenait  de  son  court  exil  de  juillet, 
raconte  que.  Sur  sa  route,  il  fut  frappé  des  change- 
ments que  peu  de  jours  avaient  opérés  dans  les 
esprits  et  des  rapides  progrès  de  l'exaltation.  La 
majorité  du  comité  de  constitution  ne  songeait 
plus  aux  institutions  anglaises  ;  la  démocratie 
était  entrée  dans  la  place  de  manière  à  ne  pou- 
voir plus  en  être  chassée. 

Plusieurs  systèmes  furent  débattus  par  les  com- 
missaires. Tous  se  ressemblaient  sur  un  point, 
c'est  qu'il  ne  s'agissait  plus  de  représenter  spé- 
cialement les  deux  premiers  ordres,  de  créer  pour 
les  privilégiés  une  sorte  de  chambre  des  seigneurs, 
dont  on  fciait  partie  par  droit  de  naissance  ou  en 
vertu  de  son  litre.  La  majorilé  du  comité,  quelles 


H)  !.F.   COMTE   DK    MONTLOSIEK 

que  fussent  les  divergences  dans  les  détails,  ne 
s'inspirait  que  de  ce  principe,  la  division  du  pou- 
voir législatif,  afin  de  mieux  assurer  la  maturité 
des  délibérations,  afin  de  ne  pas  créer  de  conflits 
entre  le  pouvoir  royal  et  une  assemblée  unique, 
puissante,  nombreuse,  pai-  cela  même  passionnée. 
Tous  ceux  aussi  qui  étaient  partisans  des  deux 
chambres  reconnaissaient  la  nécessité  de  l'élection 
pour  la  première  comme  pour  la  seconde  chambre. 
Le  Chapelier  représentait  dans  ce  comité  le  groupe 
des  constitutionnels.  Dans  les  premières  semaines 
de  la  Révolution,  ils  eussent  voté  la  dualité  du 
corps  législatif.  Lafayette,  qui  avait  vu  les  États- 
Unis,  dans  une  première  ferveur  de  démocratie, 
comiiK'tlrf  l'crrour  do  l'unité  d'assemblée,  l'avouer 
ensuite  cl  la  réparer,  resta  fidèle  (ses  Mémoires 
en  font  foi)  au  principe  de  la  division  do  la  repré- 
scnlaliou  nationale. 

Des  motifs  spécieux  et  tirés  des  circonstances 
devaient,  au  moment  du  vote,  déterminer  la 
majeuie  partie  des  constitutionnels  à  regarder 
comme  vraie  la  théorie  «le  Ilabaut  Saint-Élienne  : 
La  nation  esluneyen  conséquence  sa  représenta' 
lion  doit  être  nue. 

(>ii    .siii  la  teneur  du  projet  de  constitution  : 


ET    LE   C.ALLICANISME.  21 

le  gouvernement  était  monarchique,  il  se  com- 
posait des  représentants,  d'un  sénat  et  du  roi, 
la  chambre  des  représentants  était  élue  par  les 
citoyens;  il  n'y  avait  plus  de  séparation  des 
ordres,  le  sénat  se  composait  de  Français  de  toutes 
les  classes;  l'âge  de  trente-cinq  ans  et  une  pro- 
priété d'une  valeur  déterminée  donnaient  l'éli- 
gibilité à  cette  magistrature,  dont  les  membres 
étaient  nommés  à  vie.  La  première  nomina- 
tion devait  être  faite  par  les  assemblées  provin- 
ciales ou  par  les  députés,  avec  la  simple  rati- 
fication du  roi  ;  dans  la  suite,  le  roi  choisirait 
parmi  les  candidats  que  lui  présenteraient  les 
députés  ou  les  provinces.  Il  avait  le  droit  de  pro- 
rogation et  même  de  dissolution;  mais,  dans  ce 
dernier  cas,  il  devait  faire  procéder  à  de  nouvelles 
élections  sans  délai.  Enfin  le  roi  n'exerçait  le 
pouvoir  législatif  que  par  l'acceptation  ou  le  refus 
de  ratifier  les  lois.  Telles  étaient  les  dispositions 
principales  du  projet.  Qui  eût  espéré,  le  5  mai  1789, 
qu'une  pareille  constitution  serait  présentée?,  et 
qui  eût  pensé  aussi  que,  quelques  mois  après,  elle 
serait  repoussée  et  rendue  impossible? 

Ce  fut  le  2  août  1789  que  s'ouvrirent  les  débats. 
La  question  de  savoir  s'il  y  aurait  une  déclaration 


•J-:  i.r.  r.n M TK  dk  monti.osi  ki; 

de  droits  ot  si  (»n  la  dt-civlcrail  d'abord,  se  pré- 
senta. .\j)ri''s  trois  jours  do  lutte,  la  parole  de 
Daiiiave  entraîna  les  irivstilus,  el  il  lut  décidé 
qne  la  déclaration  sciait  volée  avant  l'acte  constitu- 
tionnel. Les  dispositions  du  coti''  dioit  étaient 
profondément  hostiles  à  toute  rérornic  politi(|U('. 
La  petite  noblesse  de  province  était  encore  plus  in- 
traitable que  les  f;ran(ls  sei,uneurs.  Tandis  (|ue  les 
Noailles,  les  Grillon, les  Montmorency,  lesLa  Iloclie- 
loncauld,  les  d'Aiguillon,  se  sentaient  ga^rnés  par 
l'ivresse  généi'cuse  du  sacrifice  et  l'amour  de  la 
patrie,  la  grande  masse  des  nouveaux  anoblis,  de 
ceux  qui  n'avaient  pas  en  d'aïeux  tué's  ou  blessés 
>ur  nos  champs  de  liataille  liisl(iii(|ues,  ireulen- 
daient  |)as  cpTil  y  eût  de  coiieilialidu.  ll>  Cdiiinien- 
çaicnt  à  ne  |»lus  écouler,  riaient,  ])arlaienl  liaui. 
Comme  ils  ne  tendaient  cpi'à  jeter  la  di'l'aveur 
sur  les  Ojtérations  de  l'Assemblée,  ils  sortaient 
de  la  salli',  loisque  le  président  posait  la  question, 
invitant  les  députés  de  leur  parti  à  les  suivre,  ou, 
s'ilsdemeuraient,  lenrcriantde  ne  point  délibérer. 
Tous  les  membres  du  côté  gauche,  même  Robes- 
pierre, volèrent  par  acehinialion,  le  ::ÎS  aoùl,  (pie 
le  gnuverneuieni  Irancais  ('"lait  nioiiar(lii(|iie. 
(hiand  (tii  voulut  prt'ciser  la  iialur(.'  de  cette  iiio- 


ET    LK   GALLICANISME.  2:J 

narcllie,  un  mot  d'un  député  presque  inconnu. 
Wiiiipren,  eut  en  ce  temps-là  un  immense  succè.*^. 
«  Le  gouvernement  de  la  France,  s'écria-t-il,  est 
une  démocratie  royale,  »  mot  qui  en  disait  plus 
long  que  des  discours  cl  qui  caractérisait  avec 
sincérité  les  sentiments  confus  et  les  idées  contra- 
dictoires qui  agitaient  alois  le  tiers.  En  même 
temps  qu'elle  voulait  un  roi,  l'Assemblée  était  bien 
résolue  à  ne  le  faire  régner  que  sur  une  seule 
classe  de  citoyens.  La  haine  inextinguible  que  le 
paysan  surtout  portait  à  l'ancien  régime  montait 
de  jour  en  jour  dans  l'âme  de  la  bourgeoisie;  elle 
s'aiguisait  aux  frottements  incessants  de  la  vanité. 
Le  spectacle  quotidien  de  l'attitude  de  la  noblesse, 
le  langage  de  ses  journaux,  poussaient  le  tiers  à 
étendre  la  Révolution  au  delà  du  but  qu'il  s'était 
proposé. 

Trois  questions,  tenant  les  unes  aux  autres  et 
cependant  distinctes  entre  elles,  se  mêlèrent  dans 
la  discussion  :  le  veto  royal,  la  permanence  du  corps 
législatifet  sa  division.  Les  grandes  luttes  oratoires 
entre  les  partisans  du  veto  absolu  et  ceux  du  veto 
suspensif,  entre  Mirabeau,  Malouet  et  Tbouret 
d'une  part,  Barnave  et  Pétion  de  l'autre,  sont 
célèbres.  Le  droit  de  veto  parut  à  tous  les  publi- 


H  i.K    (O.MTF.    IiK    MONTI-dSIKi; 

cistes  lu  qiieslion  iiii|ioii;inle  pour  la  coiiroiinc. 
Klait-ii  itliis  facile  d'exercrr  un  cWo  absolu?  Meu- 
nier ne  le  pensait  i)as  ;  il  trouvail  (|uc  le  danger 
élail  le  inèiuc.  Lors({u'une  assemblée  (jui  piopo- 
sait  une  loi  atlachcrait  un  grand  prix  à  ses  résolu- 
lions  et  (ju'elle  serait  secondée  par  l'opinion  pu- 
blique, le  le/o  suspensif  ne  produirait-il  pas  autant 
d'inconvénients  que  le  veto  absolu?  Il  ne  blesse- 
rail  pas  moins  l'amour-proprc  du  corps  législatif, 
el  Mounier ajoutait  ces  paroles  profondes:  c  Quand 
on  connaît  le  peuple,  on  connaît  combien  ses  vo- 
lontés sont  impétueuses,  et  que  le  moment  pré- 
sent ou  très  })rocliain  est  le  seul  cpii  frappe  ses 
regards.  Ce  qu'il  peu!  attendre  six  mois,  il  peut 
l'attendre  toujours.  » 

C'était  sur  le  terrain  des  deux  cband)res  que  les 
passions  avaient  pris  rendez-vous.  L'abbé  Maury  et 
le  côté  droit  ne  cessaient  de  répéter  :  «  Si  nous  éta- 
blissions deux  chambres,  la  constitution  pourrait 
se  maintenir.  »  L'irritation  s'accroissait  par  cette 
résistance  opiniâtre  des  deux  jaemiers  ordres.  De 
plus  en  plus  la  cour  poussait  le  roi  à  commettre  la 
faute  grave  de  quitter  le  rôle  du  chef  de  la  nation 
pour  se  montrer  le  défenseur  de  l'aristocratie.  La 
création  d'une  ebaudjre  haute  et  surlout  la  j»révi- 


ET    LE    GALLICANISME.  25 

sion  des  éléments  dont  elle  se  romposerait  exci- 
taient dès  lors  au  plus  haut  degré  les  préventions 
des  députés  du  tiers.  Ces  préventions,  la  no- 
blesse aurait  pu  seule  les  faire  cesser  en  dé- 
clarant par  la  bouche  de  ses  orateurs  qu'elle  ne 
voulait  pas  revenir  à  un  passé  pour  toujours  dé- 
truit. Elle  ne  le  fit  ])as,  et,  de  même  que  la  cour 
avait  rejeté  la  constitution  anglaise,  la  noblesse  re- 
poussa la  chambre  des  pairs. 

C'est  ainsi  que  le  comité  de  constitution  vit,  le 
9  septembre  1780,  rejeter  à  une  majorité  écra- 
sante son  système  de  la  division  en  deux  chambres 
avec  l'élection  à  la  base.  On  peut  lire  dans  les 
Mémoires  de  Ferrières  les  détails  de  cette  orageuse 
séance.  Meunier  et  ses  amis  passèrent  de  banc 
en  banc  pour  relever  les  défaillances;  mais  ils  ne 
purent  triompher  des  méfiances  des  uns  et  des 
injures  des  autres.  «  Aucun  de  nous,  a  écrit  Rabaut 
Sainl-Étienne,  ne  voyait  précisément  ce  que  serait 
cette  chambre  haute  et  ce  qu'il  serait.  »  Le  12  sep- 
tembre, le  projet  du  comité  recevait  un  nouvel 
échec;  673  voix  contre  315  n'accordèrent  que  le 
veto  suspensif.  Mounicr,  Lally,  Bergasse  et  Glermont- 
Tonnerre  donnèrent  leur  démission  de  membres 
du  comité  de  constitution. 


ÏI 


Le  côté  droit  à  l'Asseiiibli'o  conslitiianlo.  —  Les  ainis  do  Miiiillit- 
sier,  le  vicomte  de  Mirabeau,  le  tjai-.)ii  de  Mcnou,  CazalL'S  et  .Ma- 
louet.  —  Essai  sur  l'art  de  consliluer  les  peuples.  —  Derniers 
efforts  des  constitutionnels. 


Quand  Monllosier  prit  place  à  l'Assemblée,  à  la  lin 
de  ce  mois  de  septembi'c,  il  y  avait  donc  un  grand 
déplacement  dans  toutes  les  espérances.  Simple 
spectateur,  il  avait  quitté  Versailles  le  14-  juillel, 
et,  en  y  retournant  comme  député,  il  ne  reconnais- 
sait plus  les  personnages.  Ce  fut  bien  antre  chose 
après  les  journées  des  5  et  0  octobre.  Dès  le  lende- 
main, cent  membres  du  côté  droit  s'étaient  réunis 
pour  aviser  sur  la  situation.  MounieretLally  étaient 
d'avis  de  quitter  immédiatement  l'Assemblée;  Ma- 
louel,  au  contraire,  conibattil  la  retraite.  Monllo- 
sier, nouveau  venu,  adopta  la  première  opinion  en 
y  mettant  la  réserve  que  cette  résolution  aurait 


i»  I.  K    CO.MiK    ItK    M(^N  ILOSlKli 

assez  de  voix  pour  enlrainer  la  ilissolulion  de  TAs- 
sendjlée.  Mounier  et  Lally  persistèrenl  dans  leur 
avis  sans  adnieltre  de  réserves;  le  lendemain,  ils 
[lartircnt  après  avoir  donné  leur  démission. 

Cet  exemple  n'ayant  pas  trouvt'  d'imitaleurs, 
Monllosier  se  mêla  activement  aux  tr;ivaux  létiisla- 
lils.  Les  relations  qu'il  coni racla  d'abord  lurent 
loin  de  le  rendre  favorable  aux  monarcliiens. 
11  vivait  familièrement  avec  le  vicomte  de  Mira- 
beau, le  baron  de  Menou  et  Gazalès,  et  il  nous  a 
fait  connaître  ces  trois  personnages  par  des  côtés 
nouveaux. 

Le  vicomte  de  Mirabeau,  Minibeau-TonneaUy 
comme  on  l'appelait,  avait  de  l'esprit,  du  courage, 
mais  aucune  instruction  cl  encore  moins  de  bon 
sens.  Dans  les  premiers  temps  de  leur  amitié,  il 
emmenait  fréquemment  Montlosier  dîner  avec  lui 
au  Palais-Royal.  Ce  fût  bientôt  un  prétexte 
à  atlioupcments  autour  du  restaurant;  il  fallut 
•  •n  changer.  Quelques  amis  s'étant  joints  à  eux, 
ils  avaient  fondé  des  dîners  réguliers  sous  le 
litre  de  Salon  français;  le  lieu  de  réunion  était 
dans  le  voisinage  «l'un  marché.  Un  joui-,  tout  le 
m.irclié  se  met  en  rumeur  et  vient  assaillir  la  mai- 
son; le  vicomte  de  .Mirabeau  était  au  comble  de  la 


ET    LK    GALLICANISME.  29 

joie,  il  faisait  déjà  des  préparatifs  d'atlaque  et  de 
défense  il  avait  mis  ses  amis  en  rang,  et  on  lui 
obéissait  machinalement.  «  La  même  chose  nous 
était  arrivée,  ajoute  Monllosier,  à  une  précédente 
assemblée  que  nous  avions  eue  aux  Capucins. 
Comme  il  était  question  des  intérêts  du  clergé,  nous 
avions  principalement  de  vieux  abbés  et  de  vieux 
évêques.  Le  peuple  étant  entré  dans  le  jardin  et 
nous  ayant  lancé  des  pierres  à  travers  les  vitres, 
nous  nous  levâmes  de  surprise.  Le  vicomte  de  Mira- 
beau aussitôt  de  suivre  la  ligne  en  criant  :  «.  Aligne- 
»  ment, alignement,  messieurs!  »  Voilà  le  cardinal 
de  La  Rochefoucauld  et  les  autres  évèques  de  s'ali- 
gner en  effet.  Je  me  retenais,  mais  je  ne  pouvais 
m'empêcher  d'éclater  de  rire.  Notre  lapidation  aux 
Capucins  eutpeu  de  suite; celle  qui  nous  menaçait 
près  du  marché  pouvait  en  avoir  davantage.  Tan- 
dis que  le  vicomte  de  Mirabeau  faisait  ses  disposi- 
tions tacticiennes,  je  trouvais  plus  sûr  d'envoyer 
chercher  M.  Bailly;  notre  retraite  me  paraissait  dif- 
ficile. M.  Bailly  vint  aussitôt;  il  nous  conseilla  par 
prudence  d'abandonner  nos  réunions.  » 

Le  baron  de  Menou  était  célèbre  par  son  esprit 
d'à-propos;  c'est  lui  qui,  lors  de  l'incident  occa- 
sionné par  l'arrestation  à  Moret  des  tantes  du  roi 


30  L  i:   C  U  M  T  K    n  K    MONT  1. 0  S  1 1'.  i; 

[•iulanl  pour  rémif>ralion,  monta  à  la  tiiliiinc  el 
(lil  :  «  En  vérité,  messieurs,  l'Europe  sera  bien 
étonnée  d'apprendre  que  l'Assemblée  nationale 
s'est  occupée  pendant  quatre  beures  du  départ  de 
deux  dames  qui  aiment  mieux  entendre  la  messe  à 
Rome  qu'à  Paris.  »  L'Assemblée  s'était  mise  à  rire 
et  avait  passé  à  l'ordre  du  jour. 

Quant  à  Cazalès,  personne  ne  Ta  mieux  connu 
dans  ses  replis  les  plus  cacliés  que  le  comte  de 
Montlosier.  C'est  lui  ([iii  a  mis  en  pleine  lumière 
!oul  un  côté  de  la  vie  i)ulilique  du  grand  ora- 
teur royaliste.  Quand  la  loule  le  suivait  dans  l»\s 
places  et  dans  les  rues,  Cazalès,  s'arrèlant  devant 
les  groupes,  se  laissait  entourer  et  causait  fami- 
lièrement sur  les  alTaires  du  temps;  la  loule 
l'écoutait  alors  avec  une  grande  attention;  quel- 
([uefois  on  l'interrogeait,  il  répondait  aussi  sé- 
lieusement  que  s'il  eût  été  avec  des  bommes 
d'État.  Ensuite  il  les  (piillait  en  les  saluant  jus- 
qu'à terre.  Un  joui',  an  jardin  des  Tuileries,  on 
s'avisa  de  l'insulter  :  «  Pienez  garde,  leur  dit-il, 
quand  je  ne  serai  j)lus  (l(''|)nlé,  vous  ferez  de  moi 
ce  (|ue  vous  voudrez  ;  je  serai  alors,  comme  tel 
d'entie  vous,  un  ])auvre  b...;  mais,  aiijoiird'biii, 
comme  député,  je  suis  l'iiomme  de  la  nation,  .le 


ET    LE   GALLICANISME.  \l\ 

lui  dois  la  protection  de  mes  conseils,  elle  me  doit 
celle  de  sa  Ibrce,  Citoyens,  vous  aimez  la  liberté  ; 
l'Assemblée  qui  est  là  en  donne  des  leçons  ;  moi 
j'en  suis  un  exemple.  La  preuve  que  je  suis  un 
homme  libre,  c'est  que  je  ne  pense  pas  comme 
vous  et  que  j'ose  vous  le  dire  .  »  En  prononçant 
ces  paroles,  Gazalès  relevait  de  temps  en  temps  sa 
culotte,  qui  tombait  sur  ses  genoux.  Au-dessus  de 
sa  large  poitrine  toute  débraillée,  sa  figure  s'ani- 
mait, ses  yeux  étincelaient,  toute  sa  personne  était 
imposante.  Ce  tableau,  que  nous  empruntons  à  la 
plume  deMontlosier,  ne  manque  certainement  pas 
de  grandeur  elde  relief. 

Ni  le  baron  de  Menou,  ni  le  vicomte  de  Mira- 
beau, ni  même  Cazalès,  bien  qu'il  l'eût  tutoyé  dès 
le  premier  moment,  ne  furent  cependant  ses  amis 
intimes.  Celui  qu'il  aiina  le  plus  dans  l'Assemblée, 
celui  qu'il  aima  le  plus  dans  l'exil,  celui  dont  il  a 
écrit  en  apprenant  sa  mort  :  «  J'ai  perdu  la  moitié 
de  ma  vie,  »  c'est  Malouet.  Montlosier  avait  eu 
contre  son  compatriote  des  préventions  défavo- 
rables. Malouet  avait  soutenu  le  doubli-iucnt 
du  tiers  et  le  vole  par  tète  ;  il  avait  douiu'  son 
adhésion  au  serment  du  Jeu  de  paume.  Montlo- 
sier  partageait  alors   toutes  les  passions  df   la 


S2  I.  r.    C.OMTI.    liK    MONTl.OSlKi; 

noblosse,  et  il  .iNail  Liardi'-  rainunc  à  .Malouel. 
IVu  à  peu  cepeiidaiil  il  avail  iiiicux  vu  les  chosos 
cl  jn<>é  piuséquitahlriiicnt  les  personnes.  «  J'avais 
pu,  cerit-il,  in'apercevoir  dans  quelques  circon- 
stances (pic,  derrièrela  modération  de  Ion,  derrière 
le  calme  apparent  de  Malouet,  il  y  avail  un  i;rand 
fonds  de  chaleur  et  d'énergie.  »  Les  antiitalliics 
disparaissaient  donc,  lorsqu'un  événement  (pii  l'ail 
apprécier  le  caractère  de  Montlosier  lia  ces  deux 
hommes  pour  jaiuais. 

Dans  les  premiers  mois  di'  I7!H),  les  d(''pul(';s 
de  la  |)rovinee  d'Auveri;ne  l'Ia-eiil  réunis  pour 
iixcr  la  limite  des  nouveaux  déparlemenls.  Une 
couleslalion  s'éleva  cuire  un  dépulé  du  côté 
j^auelie,  .M.  llM«iuet,  et  Montlosier.  Le  témoii^nage 
de  Malouet  lui  invoqué.  «  Voire  Malouet,  dit 
M.  lliiguel,  u'esl  qu'un  intrigant.  »  Montlosier 
relève  le  mot.  De  là  j)rovocation ,  menace  et 
duel.  Le  (Omhal  fui  long  et  oiiiuiàlie ;  à  la  lin, 
.Mciillo^icr  jioila  à  >on  advi'i'saire  un  (  ouj)  d'épéc 
au  bas  venlre,  cpii  le  j)erea  de  paît  en  pari,  il 
tomba  sur  le  couj».  La  blessure  ne  fut  pas  mor- 
telle. 

Malouet  n'oublia  pas  cet  acte  de  courage;  mais 
il  n'était  pas   liomiiie  à  donner  son  amilié  sans 


ET    1.  E   CAM.  If.ANISME.  33 

essayer  d'y  ajouter  le  plus  grand  charme,  la 
communauté  des  idées.  Le  terrain  était  depuis 
quelque  temps  préparé.  Montlosier  ne  fréquentait 
pas  la  cour;  il  déclare  même,  dans  ses  Mémoires, 
que,  pendant  tout  le  temps  de  l'Assemblée  consti- 
tuante, il  n'avait  vu  ni  la  l'iinilie  royale,  ni  ancun 
des  ministres.  Dès  le  début,  le  côté  droit  lui  lit 
pitié;  son  esprit  vif^ouroux  bii  avait  montré  bien 
vite  rimpuissance  de  la  digue  et  rimpétuositc  du 
flot.  Il  constate  quelque  part  l'ivresse  qui  s'était 
emparée  de  tous  ceux  qui  avaient  pris  une  part  ac- 
tive à  laRévolution;  il  remarque  que  toute  la  jeu- 
nesse sortie  des  écoles,  ardente,  ambitieuse,  sen- 
tait qu'elle  avait  devant  elle  toutes  les  places,  toutes 
les  fortunes,  toute  la  puissance  désormais  attachée 
au  mérite  et  à  la  constitution  d'un  grand  État. 
Dans  son  dernier  séjour  en  Auvergne,  il  avait 
déjà  pu  constater  que  la  population  des  cam- 
pagnes, dès  le  mois  de  juillet,  ne  payait  plus  ni 
dîmes  ni  censives,  et  ne  craignait  rien  tant  que 
le  retour  des  anciens  seigneurs.  Avec  la  perspec- 
tive de  la  vente  des  biens  du  clergé,  les  capitalistes 
et  les  créanciers  de  l'P^tat  avaient  reçu  des  garanties 
de  leurs  créances  et  voulaient  les  canservcr.  La 
bourgeoisie  de  son  côté  était  heureuse  d'avoirà  sa 


3-1  I.  F.    COMTK    I)^:   MONTLOSIEI? 

disposiliou  les  liiadcs  dans  la  ijarde  iialionalc  et 
de  se  voir  délivrée  surtout  de  la  prééminence  de 
la  noblesse. 

Monllosier  élail  frappé  de  tous  ces  laits,  de 
ce  speclacle  d'une  société  nouvelle  n'ayant  plus 
qu'une  seule  préoccupation,  celle  de  perdre  les 
biens  qu'elle  venait  d'acquérir,  c  II  l'aut  le  recon- 
naître, répondit-il  un  jour  à  d'Éprémesnil,  qui 
pensait  que  tout  cela  finirait  par  un  bon  arrêt  du 
parlement,  le  grand  obstacle  au  retour  de  ce  qui 
était  jadis  n'est  pas  dans  les  opinions,  il  est  dans 
les  inlérêts.  » 

Un  exemple  lui  avait  complètement  dessillé 
les  yeux  :  à  l'une  des  séances  du  soir,  le  18 
juin  1700,  à  la  suite  delà  motion  de  Lameth, 
relative  à  la  suppression  du  monument  delà  place 
des  Victoires,  un  député  du  Midi,  Laïubel,  avait 
demandé  l'abolition  de  la  noblesse  liéréditaire. 
Cette  proposition,  appuyée  par  Lafayetle,  Mathieu 
de  Montmorency  et  Saint-Fargeau,  allait  être  mise 
aux  voix.  Le  côté  droit  était  surpris  :  il  avait  dans 
ses  rangs  un  certain  nombre  de  membres  du  tiers 
(|ui,  dans  toutes  les  questions  touchant  à  la 
religion,  au  clergé  et  à  la  monarchie,  avaient 
riiabitudc  de  voter  avec  lui.  Dès  qu'il  fut  question 


ET   LE    GALLICANISME.  .55 

do  la  suppression  des  titres,  ils  s'enfuirent  vers 
le  côté  gauche.  Monllosier  en  retenait  un,  qu'il 
connaissait  plus  particulièrement,  par  le  pan  de 
riiabit.  Le  morceau  faillit  lui  demeurer  dans  la 
main.  *  Je  ne  suis  pas  pour  la  noblesse,  »  lui 
cria  son  voisin;  —  et  le  décret  fut  voté.  C'est  un 
de  ceux  qui  ont  causé  le  plus  de  joie  en  France  et 
le  plus  affermi  la  Révolution.  Cette  observation 
est  précisément  de  Montlosier,  qui  voulait  retenir 
son  collègue  du  tiers  état  obéissant  à  l'instinct  de 
toute  sa  race. 

Montlosier  n'aima  jamais  la  démocratie.  De- 
venu partisan  des  deux  chambres,  grâce  à  l'in- 
fluence insinuante  de  Malouet,  il  se  séparait  de 
lui  en  maintenant  la  division  des  ordres.  Jaloux 
de  l'importance  de  l'aristocratie  anglaise,  s'il  eût 
voté  le  9  septembre  pour  la  dualité  du  corps  légis- 
latif, il  se  fût  réservé  de  discuter  la  composition 
de  la  seconde  chambre  et  ses  attributions. 

Ce  n'est  pas  à  la  tribune  qu'il  put  d'ailleurs  ex- 
poser ses  convictions.  Bien  qu'il  y  ait  paru  plu- 
sieurs fois,  on  ne  peut  le  citer  comme  orateur  ; 
vainement  l'abbé  Maury  lui  avait  indiqué  sa  mé- 
thode pour  le  devenir.  Monllosier  ne  voulut  pas 
cultiver  ses  dons  naturels.  «  Si  j'avais  vu,  répon- 


30  LE   COMTK    DK    M  d  N  T  LOS  1  H  I! 

dail-il,  dans  l'ordre  nouveau  quelque  chose  d'é- 
tabli; si,  comme  en  Angleteirc,  j'avais  trouvé 
devant  moi  une  forme  d'assemblée  délibérante, 
lice  à  un  système  régulier  d'inslitutions,  j'aurais 
eu  une  perspective  de  service,  un  avenir  d'utilité 
auquel  j'aurais  pu  in'altachci' ;  mais,  pour  moi 
seulement,  pour  une  pelilc  ré])ulation  de  quel- 
ques jours,  })Our  de  petits  succès  de  salon,  jamais 
je  n'aurais  pu,  comme  Maury  ou  comme  Cazalès, 
m'imposer  une  telle  tache.  >' 

Un  jour  cependant  il  trouva  sa  voie.  L'Assem- 
blée avait  commis  la  faute  de  se  mêler  des  affaires 
de  la  conscience  et  de  décréter  une  constitu- 
liun  civile  du  clergé.  Elle  avait  enjoint  aux  ecclé- 
siastiques en  exercice  de  prêter  publiquement 
le  serment  à  celte  loi.  Les  membres  du  clergé 
qui  étaient  députés  n'en  étaient  pas  exempts. 
U:ie  séance  fui  désignée  poui-  raccomplissemenl 
de  celle  mesure  ;  on  fui  obligé  d'y  renoncer. 
Les  premiers  appelés,  l'évèque  d'Agen,  un  curé 
de  sou  diocèse,  l'abbé  Fournès,  un  autre  du 
diocèse  de  Cambrai,  prononcèrent  de  telles  pa- 
roles pour  motiver  leur  refus,  que  l'Assemblée 
crut  devoii  charger  le  comité  ecclésiastique  de 
préienter  dans  le  ]ilus  bref  délai  un  j)rojiM  d'in- 


HT    LE    GALLICANISME.  37 

slruclion  à  rcriet  de  prévenir  des  alarmes  el  des 
troubles  inévitables.  Les  journaux  rapportent  que 
Montlosier  demanda  avec  dérision  qu'on  adjoignît 
à  ce  comité  deux  protestants,  Rabaut  Saint-Etienne 
et  Barnave,  et,  comme  on  lui  prêtait  attention,  il 
ajoutait:  «  Je  ne  crois  pas.  quoi  qu'on  puisse 
faire,  qu'on  parvienne  à  forcer  les  évêques  à  quit- 
ter leur  siège.  Si  on  les  chasse  de  leur  palais, 
ils  se  retireront  dans  la  cabane  du  pauvre  qu'ils 
ont  nourri  ;  si  on  leur  ôte  leur  croix  d'or,  ils  pren- 
dront une  croix  de  bois.  C'est  une  croix  de  bois 
qui  a  sauvé  le  monde.  » 

Pendant  quelques  minutes,  la  tumultueuse  As- 
semblée garda  le  silence.  Ces  éloquentes  paroles, 
la  postérité  les  a  consacrées  ;  elles  mériteront 
d'être  rappelées  tant  que  vivra  le  nom  de  Mont- 
losier. Elles  sont  gravées  sur  la  pierre  de  son 
tombeau.  L'auteur  du  Mémoire  à  consulter  repose 
sous  les  vieux  cyprès  de  Randanne,  dans  cette  terre 
des  volcans  qu'il  avait  fertilisée. 

Cependant  l'Assemblée  continuait,  sans  beau- 
coup de  méthode,  d'ajouter  au  premier  chapitre 
constitutionnel  des  chapitres  nouveaux.  Se  défiant 
de  plus  en  plus  des  intentions  de  la  cour,  elle  glis- 
sait sur  la  pente  qui  devait  bientôt  l'amener  à  con- 


•JH  LE    COMTE   DE    MO.NTLOSIEU 

centrer  entre  ses  mains  ions  les  pouvoirs.  Les 
agents  du  {iouvernement,  qui  répondaient  de  tout, 
ne  pouvaient  plus  agir  sur  rien.  Le  ministère  avait 
à  peine  un  huissier  à  sa  nomination.  Montlosier 
voulut  éclairer  le  côté  droit. 

Prévoyant  le  départ  de  Louis  XVI,  il  fit  paraître, 
vers  le  milieu  de  1700,  sous  le  litre  un  jieu 
prétenlieux  (VEssai  sur  l'art  de  constilaer  les 
peuples,  un  examen  des  opérations  constitution- 
nelles de  l'Assemblée.  L'ouvrage  avait  été  com- 
posé avec  la  coopéialion  de  Bcrgasse;  c'était  un 
vrai  plan  de  constitution.  Une  seconde  édition 
fui  publiée  en  1791.  Montlosier  critiquait  vive- 
ment la  marche  de  l'Assemblée.  Son  point  de 
dépari  csl  le  respect  de  loulos  les  inégalités,  soit 
de  naissance,  soit  de  titres  ou  d'honneurs.  On  de- 
vait, d'après  lui,  enter  sur  ce  vieux  rameau  les 
futures  institutions  libérales.  Défenseur  de  la  no- 
blesse, il  la  plaçait  dans  la  chambre  haute  et  re- 
prenait quelques-unes  des  vieilles  idées  de  Mou- 
nier.  Expliquant  ensuite  les  origines  de  la 
liévolution  française,  il  constatait  l'influence  de  la 
républic^ue  américaine  sur  le  développemcni  des 
sentiments  d'égalité  et  deliberlé;  il  faisait  remar- 
quer (et  .M.  de  Tocqueville  lui  a  emprunté  cette 


ET    LE  GALLICANISME.  39 

observation)  que,  par  les  assemblées  des  notables, 
par  l'institution  des  assemblées  provinciales, 
toutes  les  habitudes  avaient  été  dérangées.  Les  es- 
sais de  réforme,  incomplets,  toujours  interrompus, 
avaient,  depuis  l'avènement  de  Louis  XVI,  irrité 
la  fièvre  publique.  La  nation  n'était  plus  d'aplomb 
dans  aucune  de  ses  parties  ;  un  dernier  coup  avait 
donc  pu  la  mettre  en  branle.  Toutes  les  voix  de- 
mandaient la  restitution  du  droit  qu'ont  les 
hommes  vivant  en  société  de  n'obéir  qu'aux  lois 
qu'ils  auraient  faites,  et  de  ne  payer  que  les  sub- 
sides qu'ils  auraient  consentis. 

Monllosier  reconnaissait  donc  la  nécessité  de 
la  Révolution.  Après  en  avoir  énuméré  les  bien- 
faits, il  accepte  l'égalité  proportionnelle  des  im- 
pôts et  des  charges,  l'admission  de  tous  les 
citoyens  aux  emplois  et  aux  dignités,  la  pério- 
dicité et  la  continuité  des  assemblées  délibé- 
rantes, la  suppression  des  prisons  d'État,  des 
lettres  de  cachet  et  de  toutes  les  anciennes 
traces  du  régime  absolu.  Il  voit  le  despotisme 
renaître  derrière  l'anarchie  et  les  excès  popu- 
laires; il  croit  que,  dans  l'inlérèt  de  la  liberté, 
il  faut  maintenir  comme  autant  de  barrières  les 
privilèges  des  provinces,  les   prérogatives  de  la 


40  I.  F.    r.OMTK    DK    MONTLOSlEIl 

noblesse,  l'auloiilé  îles  |iark'iuenls.  «  L'inconsé- 
quence t'I  la  IVivolilé  de  la  nation,  dil-il,  ne  sont 
pas,  comme  on  le  croit,  une  chose  qui  lui   soit 
naturelle,  qui  dépende  de  son  climat  ou  de  quel- 
que autre  cause  parlirulière  et  permanente;  elle 
provient  île  l'inconséquence  même,  de  la  versati- 
lité de  loul    ce  (jui    existait,  versatilité    accom- 
pagnée de  je  ne  sais  ({uelle  dignité  qui  Taisait 
qu'on  se  portait  à  trouver  les  choses  merveilleuses, 
parce  qu'on  n'osait  les  croire  absurdes.  Je  ne  sais 
quel  honneur  s'était  substitué  à  la  vertu  ;  le  bon 
goût  avait  usurpé  l'empire  des  mœurs,  le  bon  ton 
celui  de  la  société;  un  talent  tenait  lieu  de  toutes 
les  qualités;  l'ennui  était  devenu  le  premier  des 
maux;  le  pédantisme,  le  premier  des  vices.  Don- 
nez  une  bonne  constitution  à  ce  peuple,  il  de- 
viendra fort.  Mettez  de  l'ordre  dans  son  gouver- 
nement, et  vous  en  mettrez  dans   ses  idées.  Le 
peuple  français,  dit-on,  est  peu  sage,  donc  il  ne 
lui  faut  pas  de   liberté;  —  et  moi,  je  réponds  : 
Donc  il  lui  faut  de  la  liberté  pour  qu'il  devienne 
sage.  » 

C'est  ain.^i  que  s'expriiuaii  Montlosier  en  pleine 
révolution,  —  aristocrate  et  iibi'ral,  vrai  bai'on 
de  la  grande  charte,  critiquant  les  principes  qui 


ET    LE   (;ALL1(;AMS.M  I',.  il 

avaient  servi  de  rondement  à  la  Déclaration  des 
droits  de  lliomme,  mêlant  à  tout  cela  ses  idées  sur 
l'origine  de  la  noblesse  et  des  possessions  féo- 
dales, parlant  avec  respect  de  Tinstitulion  de  la 
religion,  mais  excluant  le  clergé  de  tout  rôle  po- 
litique, insistant  sur  la  division  des  pouvoirs,  et 
en  même  temps  sur  la  création  d'une  chambre 
haute  où  siégerait  une  pairie  héréditaire;  —  écri- 
vain de  plus  de  force  que  d'élégance,  de  plus  d'o- 
riginalité que  d'élévation,  entraînant  dans  son 
cours  rapide  et  tourmenté  du  sable  et  des  cail- 
loux. Necker,  à  qui  il  donna  son  livre,  s'y  recon- 
nut, et  Buike  le  félicita;  mais  Necker  et  Burke  ne 
connaissaient  que  la  société  distinguée  de  Paris. 
Montlosier  avait  trop  vécu  en  agriculteur  dans  les 
montagnes  d'Auvergne;  il  n'avait  pas  été  assez 
hobereau  pour  juger  des  haines  farouches;  il  ne 
sentait  pas  encore  que  l'explosion  soudaine  à 
laquelle  il  assistait  n'était  que  le  complément  d'une 
œuvre  de  dix  siècles,  et  que  la  base  même  dû  mou- 
vement était  l'égalité  des  conditions. 

Cet  essai  constitutionnel  provoqua  une  vive  co- 
lère dans  la  droite.  Le  principal  sujet  d'irritation 
était  la  question  des  deux  chambres.  Le  parti  aris- 
tocratique flétrissait  ce  système,  parce  qu'il  lui 


M  L  E   r.  0  M  T  E    I)  E    M  0  N  T 1, 0  S  I  E  W 

reprochiiit  d'avoir  causé  la  déroction  de  la  mino- 
rité de  la  noblesse  et  de  donniM-  à  une  partie  de  l'a- 
ristocratie, au  détriment  de  l'autre,  l'espérance  de 
la  pairie.  Une  occasion,  du  reste,  allait  s'offrir 
pour  juLicr  du  peu  de  progrès  des  idées  libérales. 

Les  l'euillanls,  autrement  dit  les  conslilulioii- 
nels,  étaient  appelés  à  tenter  le  dernier  effort 
pour  le  maintien  de  la  royauté.  Après  la  mort  de 
Mirabeau,  à  la  suite  d'une  visite  que  M.  de  Mont- 
morin  avait  faite  de  la  part  du  roi  à  Alexandre  de 
Lameth,  il  avait  été  convenu  qu'il  y  aurait  une  ré- 
vision de  la  constitution.  Dans  cette  lévision,  qui 
devait  être  principalement  confiée  à  Thouret,  à 
lUiport,  à  Beaumetz  et  à  Barnave,  le  roi  aurait  re- 
piis  une  partie  do  son  autorité  et  de  ses  pouvoirs. 
L'ordre  public  devait  être  établi  sur  de  nouvelles 
bases. 

Le  parti  constitutionnel  s'était  ainsi  séparé 
du  club  des  jacobins,  qu'il  avait  fondé.  A  propos 
du  projet  de  loi  sur  l'orj^Mnisation  du  coips  légis- 
latif, Duport  commença  la  lut  le.  Il  n'est  point 
permis  d'oublier  ces  niéniorables  paroles  :  «  Tout 
s'est  ImIi  ju^iu'à  ces  (Irinjcis  moinents  comme  il 
•  It'vait  se  passer,  et  je  ne  voudrais  reiranclier  de 
notre  révolution  (pu-  d'iunliji's  cnniutés  qui  la  dé- 


ET    LE   C.ALLICAMSME.  43 

figurent;  mais  il  n'est  ]iersonne  parmi  nous  qui, 
dans  sa  conscience,  n'ait  pensé  que  la  pente  des 
esprits,  si  utile  à  l'établissement  de  la  liberté,  ne 
devait  être  favorisée  que  jusqu'au  moment  où  elle- 
même  cesserait  de  favoriser  les  véritables  idées 
de  liberté  et  d'un  gouvernement  sage.  Ce  moment 
est-il  venu?  Je  le  pense.  »  —  Et  Duport,  doutant 
que  ses  concitoyens  eussent  des  notions  justes  sur 
la  liberté,  la  définissait  ainsi  :   «  La  liberté  est  la 
limite  des  droits  de  chacun,  limite  posée  par  la 
justice,  exprimée  par  la  loi,  défendue  par  la  force 
publique.  »  Déjà,  dans  l'Assemblée  et  surtout  hors 
de  l'Assemblée,  tout  un  parti  commençait  à  penser 
que  la  Révolution  devait  avoir  pour  dénouement 
la  république.  Duport  y  faisait  allusion  quand  il 
disait  dans  ce  même  discours.  «.  D'autres  font  ré- 
pandre que  les  principes  d'égalité  et  de  liberté  se- 
raient plus  religieusement  observés  sous  une  autre 
forme  de  gouvernement.  En  vain  dira-t-on  que  leur 
projet  est  ridicule.  Est-ce  parce  que  les  choses 
sont  déraisonnables  qu'elles  sont  impossibles?  » 
Les  constitutionnels,  prenant  alors  pour  base 
l'égalité  et  l'unité  de  la  représentation  nationale, 
crurent  qu'ils  pourraient  fonder  en  1791  ce  qu'ils 
appelaient  la  royaulé  démocratique.  La  fuit(3  (h 


il  i,K  c.oMrr.  m:  monti.osiki; 

Van'iincs  vint  rontlre  leur  n'iivri'  iiiipralicaldc, 
Lo  cùlé  droit  persévérait  plus  que  jamais  dans  son 
opiniâtre  résistance.  Nous  en  voyons  la  preuve 
dans  deux  publications  de  Montlosierà  celle  date. 
La  première  était  intitulée  Nécessité  tVnne  conlre- 
réi'ohttion.  Montlosier  ne  voulail-il  pas(iiroii  revint 
aux  V(iMi\  cxpriinés  par  les  cahiers  des  bailliages? 
Duiuiil  (lénonea  celle  brocliure  à  la  Iribune.  Dc- 
noucialion  inutile!  que  pouvaient  produire  des 
propositions  pareilles? 

r.ien  que,  peu  de  jours  après,  Montlosier  eùl 
fait  imprimer  les  Moyens  de  contre- rcrolulion ,  ses 
moyens  n'étaient  pas  ])lus  réalisables,  el  liii- 
mèiue  r('Couuaît  (pie  sa  dernière  bcdclmie  eut  peu 
de  succès.  Essayer,  connue  il  le  proposail,  de 
reeoiislitucr  la  force  piililiipic,  la  iiictlre  à  la 
disposition  du  roi,  l'aire  une  li|;ue  de  tous  les 
propriétaires,  c'était,  dans  l'étal  où  se  trouvait 
la  France,  ;uitanl  di'  v^^m^^^  \)\\r\\\<.  Les  [»lans  si 
nombreux  que  l'on  proposait  al()i>  ne  valaient 
pas  ceux  de  Mirabeau,  et  Miiabeaii  n'était  ni  de- 
bout, ni  au  i)ouvoir,  pour  les  laiie  exécuter. 

Réviser  la  couslilution,  tel  était  le  cri  poussé 
par  les  politiques. 

Le  comité  de  révision,  en  majeure  partie  com- 


ET   LE    GALLICANISME.  45 

posé  des  constitutionnels,  s'était  réuni  au  comité 
de  constitution,  dans  lequel  étaient  entrés,  à  la 
place  des  démissionnaires,  Tliouret,  Target,  Ra- 
baut  Saint-Elienne  et  Desmeunier.  Malouet  et 
Clermont-Tonnerre  entretenaient  les  espérances. 
«  Osez,  osez,  leur  disaient-ils;  sachez  confesser 
vos  erreurs  et  les  réparer.  Vous  voulez  effacer 
quelques  taches,  il  s'agit  de  corriger  des  diffor- 
mités. » 

C'était  surtout  avec  Barnave  que  Malouet  ai- 
mait à  s'entretenir.  Le  jeune  député  du  Dauphiné 
avait  beaucoup  vieilli  depuis  quelques  mois.  Son 
désir,  comme  celui  qu'avait  'exprimé  Lalayette  en 
février  1791,  était  de  finir  vite  et  bien  la  Révo- 
lution. 

Le  départ  du  roi  pouvait- il  le  permettre?  On 
n'ose  croire  aux  folles  espérances  que  ce  départ 
fit  naître  dans  le  côté  droit.  Un  de  ses  organes,  le 
Journal  de  la  Cour  et  de  la  Ville,  imprima  le  matin 
même  cet  te  note  :  «  Ceux  qui  voudront  être  compris 
dans  l'amnistie  du  prince  de  Condé  peuvent  se 
faire  inscrire  à  notre  bureau  d'ici  au  mois  d'août. 
Nous  n'en  excepterons  que  cent  cinquante  per- 
sonnes dont  nous  donnerons  incessamment  le  nom 
et  le  signalement.  » 


46  LK    (.(t.MTI-:   DE   M  ON  TLdS  I  E  II 

Tandis  que  la  nouvelle  de  l'ai  restai  ion  de 
Louis  XVI  el  de  sa  laniille  rejelail  la  noblesse 
dans  son  obstination,  elle  unissait  plus  romplè- 
tement  les  constitutionnels  et  ce  qui  restait  de 
l'ancien  groupe  monarcliien.  La  haine  que  leur 
portait  la  famille  royale  étail  pourtant  faite  pour 
les  décourager.  Rentrant  un  soir  chez  lui,  en 
juillet  01,  Montlosier  trouva  un  personnage  con- 
sidérable qui  avait  vu  dans  la  matinée  Mme 
Elisabeth  et  Mme  Campan.  11  lui  rapporta  le 
propos  suivant  de  Mme  Elisabeth  :  «  M.  de  La- 
fayette  voudrait  actuellement  nous  sauver;  avant 
tout,  nous  voulons  nous  sauver  de  M.  de  Lafayette.  » 
Montlosier  était  mécontent  de  celte  attitude;  il 
était  surtout  affligé  d'apprendre  que  le  roi  mettait 
toute  sa  confiance  dans  les  forces  étrangères.  Il  eût 
préféré  que  Louis  XYI,  malgré  ses  répugnances, 
fût  entré,  de  concert  avec  le  parti  constitutionnel, 
dans  un  plan  vigoureux  de  défense.  Malouet  et 
Mallel  Du  Pan  étaient  du  même  avis.  «  11  me  restait, 
dit  Montlosier,  quelques  inquiétudes  du  côté  de  la 
reine,  dont  les  disi)Osilions  m'étaient  moins  con- 
nues el  qii'(jn  disait  extrêmement  animée.  J'i'lais 
dans  de  bons  rapports  avec  M.  de  Fontanges,  ar- 
chevêque de  Toulouse,  que  la  reine  aimait  el  voyait 


ET   LE  GALLICANISME.  47 

souvent.  Je  le  piiai  de  me  dire  quels  étaient  ses 
sentiments.  Il  me  répondit  que,  selon  ce  qu'il  avait 
pu  découvrir,  la  reine  avait  eu,  ainsi  que  le  roi, 
pendant  quelque  temps  des  espérances  à  l'égard 
du  régime  constitutionnel,  mais  qu'au  moment 
présent  elle  n'en  avait  plus  ;  qu'elle  était  décidée  à 
suivre  en  tous  points  les  errements  qui  seraient 
tracés  par  le  roi,  mais  que,  pour  son  goût  parti- 
culier, elle  avait  horreur  de  toute  assemblée  délibé- 
rante. »  Le  sort  de  la  révision  ne  pouvait  être  dès 
lors  douteux. 

Il  n'y  a  pas,  dureste,  de  document  plus  intéres- 
sant et  rendant  avec  plus  de  sincérité  les  impres- 
sions des  derniers  royalistes  libéraux  que  la  lettre 
adressée  le  26  août  1791  à  M.  de  Bouille  par  M.  de 
Gouvernet,  fort  attaché  au  parti  constitutionel. 
«  Notre  malheureuse  étoile,  écrivait-il,  fait  qu'au 
moment  où  les  démocrates  eux-mêmes  sentaient 
unepartie  de  leurs  torts,  ce  sont  les  aristocrates  qui, 
en  leur  refusant  leur  appui,  s'opposent  à  la  répara- 
tion. »  En  effet,  la  veillemême  des  débats,  d'Épré- 
mesnil  montait  à  la  tribune,  protestant,  au  nom  du 
côté  droit,  contre  tous  les  décrets  et  annonçant  la 
ferme  résolution  de  ne  plus  prendre  part  à  aucune 
espèce  de  discussion  :  la  révision  fut  alors  rapide. 


48  LK    (.(t.Mii:    I)i;    MOM  LOMKi; 

Ail  mcMiicnl  où  il  sitiiialail  le  \\cc  |)iiiui|ial 
do  la  coiisliliilicii  de  1791,  (jui  avait  j)la(L'  la  soii- 
veraiiich'*  du  |MMi|tle  en  lace  dti  droit  lirrrdilairc  di' 
la  coiuoiint',  Malouel  l'ut  int(;'i'rom|iii  pai'  les  imic- 
mures.  Aucune  discussion  ne  s'éleva  ni  sui-  runitr 
du  corps  législatif,  ni  sur  ses  rapports  avec  le 
pouvoir  (}\i''culir.  Les  quelques  nioditi»  atiniis  pro- 
posées ayant  été  repoussées,  Tliouret  ci'ut  devoir 
déclaier,  au  nom  des  deux  coniilés,  que  les  chan- 
gements  apportés  par  les  dernières  décisions  de 
rAsseml)lée  ôtaieni  au  pouvoir  exécutif  la  force  qui 
lui  était  indispensable.  Quand  il  lui  déciélé  ensuite 
(pic  l'acle  constitutionnelserait  présenté  à  l'accep- 
l;iti(Ui  royale,  Montlusier,  jut;eant  que  tout  dis- 
cours serait  inutile,  se  leva  à  son  (our  et  demanda 
acte  de  son  silence. 

Le  parti  des  constitutionnels  avait  échoué  comme 
celui  des  monarchiens.  Lafayelle  a  prononcé  sur 
si.'s  amis  ce  jugement  éclairé  :  «  Ils  ne  regardaient 
dil-il,  tout  ce  qui  n'était  pas  la  Déclaration  des 
dioils  que  comme  des  combinaisons  secondaires 
ri  n'avaient  aucune  objection  à  ce  que  la  force 
des  choses  détruisît  la  royauté, si  elle  éiail  incom- 
|ialiMe  avec  les  institutions  dé-mocratiques.  Ils 
aimaieiil  iiiii'iix  la  (h'iuocralie  sans  l'oyaiilé  que  la 


KT   LK   GALLICANISME.  49 

royauté  sans  démocratie.  »  Des  trois  lignes  de 
défense  établies  sous  la  Constituante,  l'une  par  les 
impartiaux,  l'autre  par  Mirabeau,  la  dernière  par 
les  constitutionnels,  cette  troisième  fut  la  plus 
facilement  emportée.  Nons  ne  parlerons  pas  des 
derniers  et  inutiles  efforts  que  motiva  la  question 
des  conventions,  c'est-à-dire  de  ces  assemblées 
spéciales  chargées  de  modifier  les  constitutions. 
Montlosier  raconte  que  Robespierre  se  mit  à  rire 
quand  il  fut  interdit  aux  deux  prochaines  législa- 
tures de  proposer  aucune  réforme  constitution- 
nelle. L'Assemblée  constituante  n'avait  plus  con- 
fiance en  elle-même  quand  elle  se  retira. 

La  résolution  que  prirent  ses  membres  de  ne 
point  se  soumettre  à  une  réélection  a  été  très 
blâmée.  Du  côté  droit,  ce  furent  non  pas  seule- 
ment les  violents,  mais  les  plus  modérés  qui 
avaient  manifesté  le  même  éloignement.  Cazalès 
seul  marqua  du  penchant  pour  le  droit  de  réélec- 
tion. Il  se  croyait  sûr  d'être  nommé  à  Paris.  Cette 
espérance  toucha  peu  la  droite,  elle  fut  presque 
unanime  pour  faire  refuser  la  parole  à  son  ora- 
teur; mais  Cazalès  l'obtint  et  appuya  son  opinion 
sur  le  principe  de  la  souveraineté  du  peuple.  Seul 
il  était  dans  la  vérité.  Montlosier  était  à  côté  de  la 


50  LE   COMTE   DE   MONïLOSIER 

question  quand  il  répond  il  :  «  M.  de  Cazalès  a 
plaidé  la  cause  des  grands  lalenls,  je  vais  plaider 
celle  de  la  liberté.  Le  despotisme  est  mort;  il  y  a 
un  parti  dans  l'Assemblée  qui  voudrait  recueillir 
sa  succession.  »  A  gauche,  Duport,  Le  Chapelier  et 
Lameth  soutinrent  l'opinion  du  comité  de  consti- 
tution, qui  voulait  toujours  la  réélection.  La  lassi- 
tude l'emporta.  «  Vous  avez  raison,  disait  Beau- 
melz  à  Montlosier,  nous  sommes  las  du  public;  le 
public  est  encore  plus  las  de  nous;  si  nous  ne 
savons  nous  chasser  nous-mêmes,  nous  serons 
chassés.  » 

N'étant  plus  député,  Montlosier  était  déterminé 
à  émigrer.  Quand  le  trésorier  de  l'Assemblée  vint 
le  trouver  pour  lui  remettre  ses  frais  de  poste 
jusqu'à  Clermonl,  il  lui  parut  plus  franc  de  dire 
qu'il  partait  i)Our  Coblentz.  «  Cela  ne  me  fait 
rien,  »  lui  répondit  l'employé,  qui  compta  alors 
dans  son  livre  les  postes  de  Paris  à  Coblentz  et  en 
paya  le  montant. 

Après  avoir  assisté  avec  l'abbé  Maury  à  une 
séance  de  l'Assemblée  législative,  Montlosier  partit 
avec  un  de  ses  compatriotes,  officier  au  Royal- 
Crav.ilc,  M.  de  la  Villate. 

Il  lui  liienvito  éclairé  sur  les  intentions  des  émi- 


ET  LE  GALLICANISME.  51 

grés.  L'abbé  Maury  se  trouvait  à  Bruxelles  en  même 
temps  que  lui;  on  annonça  une  assemblée  géné- 
rale des  royalistes.  L'abbé  Maury  y  prend  la  parole 
et  l'ait  un  sermon  politique  sur  la  nécessité  de  se 
rallier  à  l'ancienne  constitution  du  royaume.  Il 
entre  dans  les  détails  de  la  beauté  des  trois 
ordres,  de  la  perfection  des  parlements;  il  insiste 
particulièrement  sur  la  futilité  et  l'inconvenance 
du  système  des  deux  chambres.  Il  ajoute  enfin 
d'une  manière  expressive  :  Et  surtout,  messieurs, 
point  d'essai! 

Il  avait  été  facile  à  Montlosier  de  deviner  l'objet 
de  cette  réunion.  Il  s'agissait  de  mettre  en 
garde  l'émigration  contre  son  système  des  deux 
chambres  et  de  critiquer  notamment  son  Essai 
sur  r art  de  constituer  les  peuples.  Il  en  parla  le  len- 
demain à  M.  de  Laqueuille,  qui  se  mit  à  sourire  et 
ne  repoussa  pas  ses  conjectures. 

Un  nouvel  incident  vint  les  confirmer.  Montlo- 
sier partait  de  Bruxelles  pour  se  rendre  à  Coblentz. 
Dans  les  environs  d'Aix-la-Chapelle,  il  rencontra  le 
comte  d'Egmont,  qui  l'invita  à  s'arrêter  chez  lui. 

Toute  conversation  roulant  alors  sur  la  politi- 
que, Montlosier  parla  de  Paris,  qu'il  avait  récem- 
mentquitté.  Il  eutàprononceric  nom  de  Mounier, 


52  1. 1:   COMTK    DE    Md.NTLOSIEH 

Mme  (rKi:iiioiil  lui  laiira  des  regards  furieux 
et  ne  ménagea  pas  les  injures.  M.  d'Egmonl  riait, 
mais  ne  désapprouvail  pas  trop  sa  femme.  Mont- 
losier  se  hasarda  à  répéter  un  mol  du  comte  de 
Clioiseul  d'Ailiecourt  :  «  Mounier,  qui  nous  a  fait 
tant  de  mal,  mais  à  (jui  nous  avons  tous  par- 
donné. »  Mme  d'Egmonl  paraissant  s'irriter  da- 
vantage, il  se  leva  et  sortit.  Celaient  autant  de 
pronostics  }»our  sa  réception  à  Coblenlz. 

H  vélail  à  ]ieinc  arrivé  qu'il  alla  faire  sa  cour 
et  reçut  une  invitation  à  souper.  La  maison  qu'habi- 
taient les  princes  était  plus  que  modeste.  Pen- 
dant le  souper,  ce  qui  attira  le  plus  son  attention, 
ce  fut  Mme  de  Balbi,  en  coquetterie  avec  le 
chevalier  de  Puységur.  Leur  conversation  était 
fort  auiuiée,  et  Montlosier,  étant  assis  près  d'eux, 
put  faciltiiienl  entendre  ce  joli  bavardage  qu'on 
n'entendait  (|ii'à  Paris  et  au  xviii"  siècle.  11  était 
impossible  d'èlre  plus  abondant  en  toute  sorte  de 
futilités,  et  de  donner  à  des  riens  plus  d'amabilité 
et  de  grâce.  Ainsi  finissait  galamment  en  exil  l'an- 
cienne société.  Ce  fut  toute  l'impression  que 
Montlosier  emporta  de  sa  première  visite  à  Go- 
blciil/..  Il  v  avait  été,  à  dire  vrai,i)eu  bienveillam- 
mcnt  accueilli  <•!  n'avait  pas  tardé  à  s'apercevoir, 


ET   LE   GALLICANISME.  53 

par  le  vide  créé  autour  de  lui,  que  le  nom  d'an- 
cien membre  de  l'Assemblée  nationale  était  en 
horreur  parmi  les  ardents  royalistes.  11  résuma 
cette  visite  en  ces  mots  :  «  Je  n'avais  rien  à  dire  à 
qui  n'avait  rien  à  écouter.  »  Il  revint  alors  à  Paris; 
son  absence  avait  duré  deux  mois. 

Son  premier  soin  fut  de  courir  chez  ses  amis 
pour  s'informer  de  leurs  espérances.  Bergasse 
n'en  avait  plus.  D'Eprémesnil  en  avait  toujours, 
mais  dans  l'excès  du  mal,  qui  devait,  d'après  lui, 
infailliblement  ramener  les  parlements.  Mallet  Du 
Pan  et  Malouet  étaient  tristes  et  fort  inquiets. 

Montlosier  put  s'assurer  par  lui-même  de  l'état 
de  l'opinion  publique  à  Paris  et  des  rapports  de  la 
nouvelle  Assemblée  avec  la  cour.  Les  théât''es,  les 
séances  de  la  Législative,  la  lecture  des  pamphlets, 
les  conversations,  tel  était  l'emploi  du  temps.  Dès 
qu'on  voyait  Montlosier  aux  tribunes  de  l'Assem- 
blée, on  le  regardait  et  on  riait.  Il  y  rencontrait 
souvent  d'anciens  collègues  du  côté  gauche  de  la 
Constituante.  Un  jour,  il  s'y  trouvait  auprès  d'Al- 
qnier;ils  avaient  eu  déjà  de  violentes  altercations. 
Alquier  se  mit  à  causer  franchement  de  la  situa- 
lion  du  roi  et  des  affaires  publiques.  Montlosier 
lui  fil  l'aveu  qu'il  venait  de  Coblentz,  et  que,  selon 


ra  I. K  ('.(t. M  1 1:  hi:  mon  i  i.osih i; 

(Oulc  aitparL'iicc,  il  y  i  çlomiiciail  biciilùl.  — 
«  Vous  avez  raison,  répondit  Alquiei";quereriez- 
vous  ici?  In  lioinnie  de  votre  naissance  ne  peut 
cire  aujourd'iiui  qu'à  Goblenlz  et  auprès  des  prin- 
ces. Si  j'ctais  noble,  je  ferais  comme  vous.  Nous 
autres,  membres  du  tiers  état,  nous  étions  dans 
une  condition  abaissée;  on  nous  a  donné  les 
moyens  de  nous  relever,  nous  l'avons  lait;  c'est  h 
raison  d'élre  de  la  Révolution.  »  Celle  conversation 
méritait  d'être  Iranscrile;  elle  disait  tout. 

Voulant  voii'  pai'  lui-même  ce  qui  attirait  l'at- 
tention et  la  cuiiosilé,  Monllosier  s'avisa  d'as- 
sister à  une  représentation  de  Charles  IX.  11  y  lui 
reconnu  et,  à  tous  les  entr'acles,  liué,  sifflé  à  ou- 
trance; (111  lui  criait  :  «  A  Goblenlz!  à  Goblenlz!  » 
Il  lui  i>ainl  prudent  de  sortir  quelques  moments 
avant  (jue  la  pièce  lui  finie;  mais  l'objet  prin- 
cipal de  son  séjour  à  Paris  était  de  conférer  avec 
Malouet  el  ses  amis  politiques.  Un  jour  fui  pris; 
ils  se  réunirent  en  petit  comité.  Glermont-Ton- 
nerre,  Mallet  Du  Pan,  lîliuliêre,  y  assistaient. 

Il  est  impossible,  quand  on  lit  dans  les  iMé- 
moires  inédits  de  Monllosier  le  récit  de  celle  con- 
férence, de  croire  que  des  esprits  éclairés  aient  pu 
sérieusemcnl    avoir  ((tiifiance  alors  dans  la  diu'ée 


ET    LE   GALLICANISME.  55 

du  gouvernement  monarchique.  Nous  cédons  la 
parole  à  Montlosier.  «  Mes  amis,  dont  quelques- 
uns  croyaient  avoir  la  confiance  du  roi,  confiance 
qu'ils  partageaient  avec  M.  de  Bertrand  et  M.  de 
Montmorin,  m'assurèrent  que  le  roi  se  défendrait. 
Ils  jugèrent  seulement  qu'il  ne  devait  s'écarter  en 
rien  des  formes  constitutionnelles.  Je  proposai  de 
faire  demander  aux  prêtres  de  service  au  château 
un  serment  à  la  constitution  avec  les  réserves  de 
M.  de  Donald.  Je  proposai  d'en  faire  de  même  re- 
lativement aux  émigrés.  Tant  qu'il  y  avait  en 
France  un  exernple  de  violence  et  d'outrage,  l'é- 
migration n'était  pas  seulement  un  droit,  elle  était 
de  toute  justice.  Relativement  aux  prêtres,  mes 
amis  pensèrent  à  peu  près  comme  moi;  il  n'en  fut 
pas  ainsi  relativement  à  la  nohlesse.  Trompé  par 
les  plus  fausses  suggestions,  le  roi,  non  pas  la 
reine,  désirait  quelquefois  sincèrement  la  rentrée 
des  prmces  et  celle  des  émigrés.  Cet  abandon  de 
toute  la  noblesse  de  France  lui  était  tout  à  fait 
triste.  Ce  n'était  pour  lui  qu'un  entourage;  mais 
cet  entourage,  surtout  au  lever  et  au  coucher,  il 
semblait  ne  pouvoir  plus  s'en  passer.  La  position, 
disait-il,  est  donc  bien  fâcheuse,  puisque  personne 
ne  veut  plus  la  partager.  Nous  fûmes  parfaitement 


r.6  LK   COMlli    I>E    MONTI.OSlKIi 

d'accord  sur  le  plan  de  résislance  du  roi.  Malouel 
nous  ré|)ondail  à  i^cl  àiiiwû  i]Q  M.  de  I5oi-lrand, 
de  M.  de  Monlmorin  el  de  .M.  de  Lessail;  mais 
il  élail  impossible  de  porter  plus  loin  que  Louis 
XVI  la  faiblesse  et  l'abaissement.  » 

Parmi  les  moyens  de  défense,  Montlosier  et  ses 
amis  avaient  osé  compter  les  formes  conslilulion- 
nelles;  or  la  Législative,  de  })lusen  plus  inquiète, 
prévoyant  la  guerre  extérieure,  ne  pouvant  se  lier 
au  château,  arrivait,  d'empiétements  en  empiéte- 
ments, à  se  mettre  en  correspondance  directe  avec 
les  directoires  des  départements,  et  elle  renver- 
sait le  ministère  constitutionnel.  Pendant  quelque 
temps,  Lametli,  DuporI  et  liaiiiavc  s'élaicnl  pour- 
tant imaginé  que  les  choses  pourraiciil  aller.  Cler- 
niiinl-Tonnerre,  reprenant  le  livre  de  .Montlosier 
et  l'amélioranl,  avait  remis  en  faveur  le  système 
des  deux  chambres;  mais  couimcnt  réaliser  cette 
modification?  Le  parti  constitutionnel  voulait  y 
arriver  par  l'opinion  publique  et  l'autorité  du  roi, 
il  repoussait  patriotiquement  un  congrès  et  l'inter- 
vention des  puissances  étrangères.  Les  princes  et 
les  émigrés  au  contraire  appelaient  de  leurs  vœux 
les  armées  ennemies  j)0ui  punir  ceux  qu'ils  (juali- 
fiaienl  de  rebelles  et  ressusciter  l'aneien  régime. 


ET    LK    C.ALLICAMSME.  57 

Les  émissaires  entretenaient  la  famille  royale 
dans  ces  folies.  La  diplomatie  était  dans  un  sin- 
gulier chaos  :  il  y  avait  dans  les  principaux  cabi- 
nets de  l'Europe  :  1"  un  ambassadeur  avoué  et  ac- 
crédité par  le  ministère  ;  "2"  un  envoyé  particulier 
du  roi;  3"  un  délégué  de  M.  de  Breteuil,  chargé 
des  pouvoirs  de  la  reine  ;  Â-"  les  représentants  des 
princes.  «  Tout  ce  monde-là,  écrit  Montlosier,  s'é- 
piait, s'observait,  se  contrecarrait  à  plaisir.  En 
présence  des  envoyés  constitutionnels,  tout  dé- 
confits, tout  honteux,  les  agents  particuliers  des 
princes  eurent  beau  jeu  de  se  prévaloir  de  la  su- 
périorité de  leur  prévoyance.  Partout  ils  prirent 
auprès  des  envoyés  constitutionnels  un  ton  de  hau- 
teur et  de  mépris  auquel  ceux-ci  ne  purent  tenir. 
11  leur  fut  facile  aussi  de  décréditer,  de  quelque 
part  qu'il  vînt,  tout  système  de  trjtnsaction  et  de 
constitution,  et  particulièrement  les  deux  cham- 
bres. A  cet  égard,  leur  succès  fut  complet  à  Vienne, 
à  Berlin  ;  il  le  fut  bien  plus  à  Saint-Pétersbourg. 

»  Des  propos  très  fâcheux  étaient  tenus,  non 
seulement  contre  les  fauteurs  de  ce  système,  mais 
encore  contre  le  roi  lui-même.  Auprès  de  quelques 
étourdis,  il  ne  s'agissait  pas  moins  que  de  nommer 
un  régent  et  de  déclarer  la  couronne  vacante. 


TiX  I.  K    C.  U  M  i  i;    I»  K    M(  t  N  T  I.  0  S  1  K  lî 

Dans  les  cabinels,  les  disposilioiis  n'allaicnl  pas 
sùrcineiU. jusque-là;  mais  au  moins  les  espérances 
qu'on  avait  conçues  de  quelques  transactions  eulre 
les  partis  s'elYaçaienl  de  plus  m  plus.  »  Quant  à 
l'opinion  manifestée  à  différentes  reprises  par 
.Montlosicr  sur  les  émigrés,  elle  ne  varie  pas.  Il  n'y 
tMi  a  pas  de  plus  sévère.  Il  ira  s'enrùliM'  dans  l'ar- 
mée de  Condé;  il  les  verra  de  plus  près  encore,  et 
il  reviendra  à  Londres  ulcéré  par  leurs  injures  et 
leurs  calomnies,  se  battant  en  duel  pour  la  défense 
de  ses  opinions,  mais  certainement  plus  exécré 
par  l'entourage  des  princes  que  ne  le  furent  Dan- 
ton et  Robespierre. 

La  déraison  des  émigrés  portail  sur  deux 
points  :  ils  persistaient  à  croire  que  la  Révolu- 
tion était  peu  de  cliosc,  une  simple  mutinerie  ; 
■et,  comme  ils  ne  connaissaient  pas  leur  pays, 
un  grand  déploiement  de  forces  pour  abattre 
réner|,ne  matérielle  de  la  Révolution  leur  sem- 
blait inutile.  La  maiche  des  armées  étrangères 
sur  Paris  devait  èirr  une  |)i'omenade  militaire. 
Pour  en  abattre  l'énerj^ie  morale,  il  ne  fallait 
pas  non  plus  tant  d'cilVirls.  Lue  simple  pro- 
clamation sullirail;  mais  s'encanailler  (nous  em- 
jirunlons  ces  mots  à  Monllosier)  avec  ces  scélérats 


KT    LE   (.ALLICANISMK.  59 

appelés  coïislilutionnelsfJamaiii  !  Les  holtesihi  ma- 
réchal de  I)hnler  cl  Vépéc  du  grand  Frédéric 
suf/iraient  à  tout.  Ce  n'élait  pas  sciilcinont  Monl- 
losier  qui  était  traité  de  coquin  et  de  renégat; 
on  éloignait  de  Goblentz  le  marquis  de  Bouille, 
parce  qu'il  avait  écrit  en  juillet  1792  :  «  La  France 
presque  entièi'e  est  contre  l'ancien  régime;  j'en 
excepte  quelques  individus  intéressés  à  le  voii- 
renaître.  » 

Cazalès  n'était  pas  mieux  accueilli  :  il  était  de- 
venu partisan  des  deux  chambres;  aussitôt  qu'on 
eut  connaissance  de  son  arrivée  à  Goblentz,  on 
n'imagina  rien  de  mieux  que  de  l'outrager.  Plu- 
sieurs gentilshommes,  l'un  à  la  suite  de  l'autre, 
vinrent  à  l'auberge  où  l'on  savait  qu'il  devait 
débarquer,  prévenir  l'hôtelier  qu'il  l'ai  lait  abso- 
lument deux  chambres  à  M.  de  Gazalès.  Goblentz 
était  alors  encombré.  Le  maître  de  l'auberge, 
qui  croyait  avoir  fait  beaucoup  que  de  lui  avoir 
ménagé  une  bonne  chambre  à  coucher,  vint,  aus- 
sitôt qu'il  débarqua,  lui  témoigner  son  déses- 
poir de  n'avoir  absolument  qu'une  chambre  à 
lui  oiïrir.  Gazalès  comprit  très  bien  le  sens  de  cette 
recommandation;  il  stuiji  (m'on  lui  refusait 
toute  marque  de  confiance.  M  garda  le  silence  et 


60  LK   r.OMIK    l»t    MONFLOSI  K  11 

(ItMiiinl.i   Si3iil(')n.Mil   à  servir  aux   avanl-postes. 

On  no  connaîtra  jamais  à  fond  riiistoire  de 
la  Révolution  française  quand  on  néglijïera  de 
tels  faits.  Lorsque  des  personnages  aussi  haut 
placés  étaient  ainsi  accueillis,  Monllosier  pouvait- 
il  avoir  l'espérance  de  l'être  mieux?  Quelques-uns 
de  ses  camarades  lui  écrivaient  d»'  venir,  d'au- 
tres l'en  dissuadaient.  «  Si  vous  venez,  on  vous 
jettera  dans  le  Rhin,  »  lui  disait-on.  Malouet  et 
Bernasse  lui  répétaient  :  «  Qu'allez-vous  faire  ? 
—  Ma  place,  répondait-il,  me  semble  devoir  être 
parmi  les  gentilshommes  de  ma  province  ;  ils 
m'ont  nommé  leur  député;  ils  ont  droit  de  ma 
paît  à  quelipie  retour  de  reconnaissance  et  de 
service.  >>  Ses  amis  se  rendirent  à  ces  raisons. 
AvanI  de  partir,  sur  Ir  conseil  de  Mallet  Ou  Pan, 
il  voulut  avoir  une  dernière  entrevue  avec  les 
chefs  du  parti  constitutionnel,  el  particulièrement 
avec  celui  qui  avait  le  plus  d'intrépidité,  de 
caractère  et  de  force  d'esprit, Adrien  Dupoit.Ils 
convinrent  de  se  voir  citez  M.  de  Lîaiante,  un 
ancien  condisciple  de  .luilly. 

Dupoit  leur  conlia  que  i>cndant  longtemps  son 
parti  avait  l'ail  tous  ses  elTorts  poui-  éviter  la 
guerre  étrangère,  mais  qu'elle  était  devenue  iné- 


ET   LE   GALLICAN  IS.ME.  61 

vilable.  «  Ce  qui  dépend  de  nous,  ajoula-l-il,  c'est 
de  donner  aux  puissances  aujourd'hui  inilées 
contre  la  France  une  idée  de  notre  situation 
propre  à  les  disposer  à  des  arrangements  mo- 
dérés, tels  que  vos  amis  et  vous  les  concevez.  » 
Ces  bases  acceptées, ils  se  séparèrent.  Duport  pa- 
raissait tenté  d'en  écrire  aussitôt  au  comte  de 
Provence.  11  parut  }ilus  convenable  de  s'adresser 
au  maréchal  de  Gastries.  Le  mémoire  fut  rédigé, 
Montlosier  fut  chargé  de  le  porter,  et  Malouet 
y  joignit  une  lettre  dans  le  même  sens. 

Tous  ces  hommes,  qu'on  a  appelés  les  Ariste  et 
les  Cléante  de  la  politique,  se  rassemblèrent  la 
plupart  pour  ne  plus  se  revoir,  à  un  modeste 
repas.  C'était  la  veille  du  départ  de  Montlosier 
pour  l'émigration.  Bergasse  et  d'Éprémesnil,  com- 
me amis  particuliers,)  avaient  été  conviés.  Quand 
on  fut  à  table,  d'Éprémesnil,  apercevant  Malouet 
en  face  de  lui, se  mit  à  lui  dire  :  «C'est  vous  qui 
nous  avez  perdus  avec  vos  deux  chambres  et  votre 
club  des  impartiaux.  — C'est  bien  plutôt  vous 
monsieur  le  parlementaire,  lui  liposta  Malouet, 
avec  vos  remontrances  au  roi, et  votre  appel  au 
peuple.  »  D'Éprémesnil  sourit  et  ne  répliqua  rien. 
Ni  l'un  ni  l'autre  ne  disaient  vrai;  ce  qui  avait 


(»i  LE   COMTK    DE    MONTLOSIKR. 

pordu  la  cause  de  la  monarchie,  c'était  raveiiglc- 
ment  dos  classes  privilégiées  et  Malouct  n'aurait 
eu  qu'à  se  souvenir  d'une  phrase  de  sa  lettre 
aux  émigranls  :  «  Vous  vouliez  ce  dont  on  ne 
Vdulail  plus, sans  savoii'ompècher  ce  que  l'on  vou- 
lait et  sans  rien  mettre  à  la  place.  » 

Montlosier  partit  le  lendemain,  en  mai  1792. 
Grâce  à  l'influence  de  la  comtesse  des  Deux-Ponts, 
il  put  franchir  la  frontière  et  gagner  Coblentz. 
Trois  mois  après,  le  10  août  emportait  la  con- 
stitution. Ce  qu'on  avait  cru  une  barrière  n'avait 
été  qu'un  faible  réseau,  Hercule  avait  grandi,  et, 
suivant  le  mot  de  Mme  de  Staël,  on  avait,  jeté 
trop  de  serpents  dans  son  berceau. 


TU 


L'émigration  française  à  Coblentz  et  à  Bruxelles.  —  Montlosier 
et  Mallet  Du  Pan. 


Dès  les  premiers  événements  qui  la  suivirent, 
l'émigration  fut  jugée  par  les  libéraux  comme  elle 
l'a  été  plus  lard  par  l'histoire.  «  Il  y  a  des  devoirs 
inflexibles,  en  politique  comme  en  morale;  le  pre- 
mier de  tous  est  de  ne  jamais  livrer  son  pays  aux 
étrangers,  alors  même  qu'ils  s'offrent  pour  appuyer 
avec  leurs  armées  le  système  qu'on  regarde  comme 
le  meilleur.  »  Ainsi  s'exprime  l'éloquent  écrivain 
des  Considérations  siir  la  Révolution.  Ainsi  pensait 
Mallet  Du  Pan.  Ainsi  parlait  Malouet  dans  sa  Lettre 
aux  émigrants.  Il  ne  les  blâmait  pas  de  quitter  la 
France,  il  les  invitait  à  écouter  d'autres  conseils 
que  ceux  du  ressentiment,  c  Si  vous  mêlez  vos  res- 


Ci  LE   COMTK    DK    M  (»  N  TLOS  1  K  1! 

scnliiiients  à  une  colère  étrangère,  disail-il,  quel- 
que fondés  que  vous  soyez  dans  vos  griefs,  vous 
n'êtes  plus  des  citoyens  français.  Pour  venger  vos 
injures,  il  faut  les  oublier.  »  Ni  les  violences  ni 
les  injustices  n'étaient,  en  effet,  laRévolulion.  Elle 
était  indépendante  des  excès  qui  la  signalaient. 
Mais  elle  dut  plus  qu'on  ne  le  croit  à  réniigration 
systématique  le  caractère  qu'elle  prit  dès  les  pre- 
miers jours. 

Vivant  à  l'étranger  et  toujours  dans  le  iiièuie 
cercle,  les  émigrés  de  leur  côté  se  persuadèrent 
facilement  que  tout  était  rébellion  hors  de  leurs 
anciennes  habitudes.  Leurs  répulsions  prirent  }»;ir 
degrés  une  sorte  d'inflexibilité  sacerdotale.  Leurs 
traditions  politiques  devinrent  à  leurs  yeux  d(is 
articles  de  foi.  C'est  ainsi  que  se  consomma  déli- 
nitivement  le  divorce  entre  la  vieille  France  et  la 
France  nouvelle.  La  noblesse  anglaise  avait  eu 
plus  de  dignité  dans  les  troubles  civils. 

En  face  des  émigrés,  nous  trouvons  ceux  qu'on 
appelait  jilus  jusieinent  les  fugitifs  ou  les  réfugiés. 
Il  ne  faut  pas  confondre  les  proscrits  (pic  le  régime 
de  la  Terreur  avait  forcés  à  chercbei  un  asile  hoi's 
de  la  patrie  avec  ceux  qui  en  étaient  sortis  ayant 
la  pensée  d'y  rentrer  en  vainqueurs  les  armes  à  la 


ET    LIi   GALLICANISME.  ÛC» 

main,  les  patriotes  de  89,  les  constitutionnels  de 
91  et  les  royalistes  immaculés,  la  colonie  de 
Coblentz. 

Les  haines  dont  furent  honorés  dans  toutes  les 
parties  de  l'Europe,  pendant  leur  exil,  ceux  qui 
avaient  voulu  sincèrement  le  gouvernement  re- 
présentatif n'iront  qu'en  s'aggravant.  «  Ni  l'âge 
ni  le  sexe,  a  écrit  Rœderer,  ni  la  parenté,  ni  l'an- 
cienne amitié,  ni  le  malheur  ne  trouvèrent  grâce 
devant  Timplacabilité  des  nobles  de  l'armée  de 
Condé.  Ils  les  dépistaient  avec  acharnement,  ils 
requéraient  avec  arrogance  leur  expulsion  au  nom 
des  puissances  étrangères.  »  Dans  une  brochure 
qui  fit  sensation  en  1794,  le  comte  d'Entraigues 
osait  écrire  que  la  postérité,  d'accord  avec  la 
justice,  verrait  toujours  en  eux  les  premiers  régi- 
cides. Discutant  l'étendue  de  l'amnistie  qu'on  dai- 
gnerait accorder,  il  déclarait  que  la  justice  des 
hommes  n'avait  jamais  eu  et  n'aurait  jamais  le 
droit  de  leur  pardonner. 

Montlosier  nous  a  déjà  fait  connaître,  dès  les 
premiers  mois  de  la  Constituante,  les  violentes  an- 
tipathies que  soulevaient  dans  l'entourage  de  la 
cour  les  noms  des  la  Fayette,  des  Lamelh,  des  Ma- 
loLiet,  des  Mounier,  des  Lally-ToUendal.  Il  faut 


6fi  I.K   (OMTK    l>E    MONTLUSIKIl 

qu'il  soit  bien  difficile  de  rester  libéral  (jiiand 
inème  et  toujours.  Rester  un  libéral,  c'est  en  ellel 
vouloir  rompre  avec  les  violences  et  les  exagé- 
rations, c'est,  dans  les  moments  troublés,  risquer 
de  perdre  sa  popularité. 

Les  papiers  de  iMonllosier,  en  nous  apportant 
des  faits  nouveaux,  nous  aideront  plus  particuliè- 
rement à  apprécier  les  idées  et  les  personnes. 

Dès  les  premiers  jours  de  son  arrivée  au  milieu 
de  ce  monde  aveugle  et  ignorant  de  l'émigration,  il 
avait  retrouvé  Mallet  Du  Pan  et  avait  reçu  ses  con- 
seils. ((  Séparez-vous  de  ces  gens-là,  lui  avait  dit 
l'éminentpubliciste,  d'après  tout  ce  que  je  vois,  les 
puissances  feront  mal,  nos  princes  ne  feront  pas 
mieux.  Vous  avez  du  courage, on  n'en  veutpas;  vous 
avezdesvues  sages,  on  en  veut  encore  moins.  De  cette 
manière,  vous  serez  écarté  de  tout  et  ne  serez  em- 
ployé à  rien.  —  Mon  ami,  répondait  Montlosier, 
relativement  au  dénouement  final  de  l'entreprise, 
j'ai  les  mêmes  craintes  que  vous.  Relativement  à 
ma  londuite,  elle  est  commandée.  Ni  vous  ni  moi, 
ni  (|iii  (|uc  ce  soit,  ne  pouvons  prévoir  aujusteles 
événements.  Ils  peuvent  être  tels,  qu'ils  éclairent 
raveuglemcnt  et  comniandent  à  la  raison; —  et 
puis  j'ai  dans  la  noblesse  d'Auvergne  quelques  bons 


ET  LE  GALLICANISME.  67 

camarades.  Au  surplus,  donnez-moi  un  ordre  du 
roi,  j'obéirai.  »  C'est  avec  cette  résignation  exempte 
d'illusions  que  Montlosier  avait  rejoint  les  émigrés 
de  sa  province. 

Encore  que  son  arrivée  fût  annoncée,  elle  avait 
causé  un  peu  d'embarras.  On  ne  lui  reprochait  pas 
seulement  le  système  des  deux  chambres,  ce  qui 
était  déjà  un  crime;  on  avait  écrit  de  Paris  qu'il 
était  associé  au  club  des  Feuillants  et  qu'il  en  avait 
été  nommé  président.  Pendant  une  courte  absence 
à  Cologne,  où  il  était  allé  remettre  au  maréchal 
de  Gastries  une  lettre  de  Malouet  et  une  autre  de 
Duport,  lettres  qui  n'avaient  eu  aucun  succès, 
les  gentilshommes  d'Auvergne  hésitèrent  sur  son 
admission  dans  leurs  rangs.  On  convint  d'une 
assemblée  générale  où  il  serait  appelé.  On  le  pria 
de  donner  des  explications  sur  ses  opinions  et 
ses  intentions. 

Il  répondit  que  ses  opinions  avaient  été  telle- 
ment manifestées  pendant  trois  ans  à  l'Assemblée 
constituante  que  les  rappeler  était  inutile.  «  Rela- 
tivement à  l'état  présent  et  futur  de  la  France, 
ajouta-t-il,  s'il  plaît  aux  princes  de  m'interroger, 
je  leur  dirai  avec  plaisir  ce  que  je  sais  et  ce  que  je 
pense.  Quant  à  mes  intentions,  je  suis  venu  comme 


G8  I.K    COMTK    DE    MONTLOSItll 

simple  soldat  m'associer  à  mes  camarades  et 
comballre  avec  eux  pour  le  roi  et  la  patrie.  » 

On  vola  sur  celte  déclaration  et,  à  l'exccplion  de 
deux  ou  trois  voix,  Montlosicr  lut  admis.  Il  n'en 
lut  pas  moins  obligé  de  se  battre  en  duel  avec  le 
chevalier  d'Ambly,  qui  critiquait  son  admission  en 
termes  plus  que  désobligeants. 

Chateaubriand  raconte  que  pareille  scène  s'était 
répétée  pour  lui  et  avait  failli  lui  faire  rebrousser 
chemin.  A  lui  aussi  on  avait  objecté  qu'il  arrivait 
quand  la  victoire  était  décidée;  qu'on  n'avait  pas 
besoin  de  son  dévouement.  Heureusement  il  avait 
rencontré  son  cousin  Armand,  qui  l'avait  pris 
sous  sa  protection,  avait  assemblé  les  Bretons  et 
plaidé  sa  cause.  Après  explications,  l'affaire  s'était 
arrangée,  et  Chateaubriand,  avec  Atala  et  René 
dans  son  havresac,  avait  étr  admis  à  servir.  Dès 
le  lendemain  il  avait  ivçu  ordre  de  marciier  sur 
Tiiionville  par  un  temps  affreux.  11  chantait  0 
Uichard,  ô  mon  roi,  en  cheminant  au  milieu  de  la 
pluie  et  de  la  boue.  Mais  il  eut  la  révélation  de 
l'avenir,  lorsque,  arrivé  en  vue  des  bois  qui  bor- 
daient l'horizon,  (in  lui  dit  <|iie  ces  bois  étaient 
en  France.  Passer  en  armes  la  Irr/iitière  de  la 
[)alrie  lui  lit   un  elfet  qu'il  ne  pul  icndrc    il  était 


ET    LK   C.ALI.  ICAMSME.  f.l» 

là,  suivaiiL  son  expression,  coinnic  Falkland  dans 
l'armée  de  Charles  I". 

Montlosier  ne  pensait  pas  autrement.  Il  fut 
une  des  figures  les  plus  originales  de  l'émigration, 
quittant  de  temps  à  autre  le  camp  pour  courir 
les  bibliothèques  du  pays,  tantôt  <à  Mayence,  tantôt 
sur  le  Rhin,  tantôt  dans  les  bois,  avec  ses  compa- 
gnons de  misère,  jurant  à  la  fois  contre  Galonné 
et  les  jacobins,  lisant,  admirant  et  contant  le  tout 
à  Mallet  Du  Tan,  dans  des  lettres  qui  nous  ont  été 
en  partie  conservées. 

Ces  lettres  témoignent  de  la  confiance  que  les 
constitutionnels  avaient  fondée  sur  l'intervention 
de  Mallet  Du  Pan  auprès  des  princes.  Ce  n'était 
pas  chose  facile  d'arriver  jusqu'à  eux,  quand  on 
ne  partageait  pas  leurs  préjugés  ou  leurs  pas- 
sions. De  tout  leur  entourage,  l'homme  qui  mon- 
tra le  plus  d'élévation  dans  le  caractère  et  dont 
la  sagesse,  la  modération,  ne  se  démentirent  ja- 
mais dans  le  cours  de  la  Révolution,  fut  le  maré- 
chal de  Castries. 

Les  efforts  de  Mallet  Du  Pan  pour  essayer  d'une 
transaction  entre  Louis  XVI  et  les  chefs  du  parti 
jacobin  sont  trop  connus  pour  que  nous  tentions 
d'en  faire  l'objet  spécial  de  celte  étude;  mais  des 


7(1  I.K    C.OMTK    hK    MONTLO    IKIÎ 

(lommenls  nouveaux  les  rrlnirent  d'un  jour  plus 
conijtlel. 

Mallel  avait  été  appelé  (en  1792  )  au  milieu  des 
fête?  du  couronnement  de  Tempereur  François. 
M.  de  Castries  lui  fit  savoir  que  les  princes  l'invi- 
taient à  se  rendre  à  Gobleniz  sous  le  nom  de  Four- 
nier,  marchand  de  toiles.  11  avait  à  communiquer 
un  projet  de  manifeste  etavait  prévenu  Monllosit^r 
qu'il  désirait  ne  pas  le  manquer  à  son  passage. 
Son  arrivée  fut  un  événement.  On  aurait  bien 
voulu  lui  faire  quelque  avanie,  on  n'osa  pas.  Le 
plan  qu'on  eut  alors  à  discuter  était  proposé  par 
la  Fayette.  C'était  précisément  de  ce  côté  que  le 
parti  royaliste  continuait  à  porter  toutes  ses  crain- 
tes. Les  propositions,  que  Bertrand  de  Molleville 
a  textuellement  transcrites  dans  ses  Mémoires, 
furent  écartées.  Il  n'y  avait  aucun  moyen  de  for- 
mer des  espérances.  Le  marquis  de  Laqucuille, 
un  des  compatriotes  de  Monllosier,  chaque  fois 
qu'il  le  rencontrait  lui  décochait  ce  trait  :  On  ne 
compose  pas  avec  des  factieux. 

Il  avait  rejoint  Mallet  Du  Pan  à  Francfort.  Le 
hasard  un  malin  lui  lil  rencontrer  aux  portes  de  la 
ville  un  carrosse  accompagné  d'une  grande  suite. 
C'était    l'abbé    Maury,  de  retour  de  Rome.    Les 


ET    LK   GALLICANISME.  71 

princes  l'avaient  fort  recommandé  au  pape,  aux  car- 
dinaux et  à  Mesdames  de  France.  Ces  recomman- 
dations avaient  eu  leur  effet.  Le  pape  avait  com- 
mencé par  le  nommer  archevêque  de  Thèbes.  «  Il 
avait  reçu,  nous  apprend  Montlosier,  l'huile  sainte 
du  cardinal  Zélada.  Mesdames  avaient  voulu  assis- 
ter à  la  cérémonie.  11  avait  été  ensuite  nommé 
nonce  extraordinaire  à  la  diète  de  Francfort.  Pour 
cela  même,  on  lui  avait  donné  soixante  mille  écus 
romains.  11  ne  s'était  pas  contenté  du  don  du  pape. 
L'évêque  de  Spire  lui  avait  fourni  ses  équipages; 
l'électeur  de  Bavière,  le  linge  de  table  et  la  cuisine. 
Il  était  arrivé  de  cette  manière  avec  quarante  do- 
mestiques en  livrée.  Il  tenait  une  maison  excel- 
lente, où  il  recevait  à  merveille  tout  le  monde, 
excepté  les  Français.  » 

Tel  était  l'abbé  Maury  dans  l'exil.  Nous  connais- 
sons déjà  sa  conduite  à  Bruxelles  vis-à-vis  de  Mont- 
losier. On  ne  s'étonnera  pas  qu'il  n'ait  eu  aucune 
envie  de  le  revoir. 

Mallet  Du  Pan  avait  enfin  obtenu  une  entrevue 
avec  les  princes.  li  était  fort  mécontent  et  parais- 
sait navré  de  tout  ce  qui  se  préparait.  Le  marquis 
de  Bouille,  ayant  osé  soutenir  en  plein  conseil  que 
le  moment  des  sacrifices  était  arrivé  et  que  l'on  se 


1-i  1,  F.    COMTi;    1)1.    Md.N  ri.OSl  Kl! 

liiHiipail  on  troyaiit  que  la  noblesse  j)ùl  reiilier 
dans  tous  ses  privilèges,  avait  élc  rcléj^né,  le  plus 
poliment  possible,  aupiès  de  réledeurde  Mayence. 
L'abbé  de  Galonné, au  conliaiic,  élail  bien  en  cour, 
parce  que,  ayant  entendu  dire  ((ue  le  roi  de  Prusse 
arrivait  avec  cinquante  mille  hommes,  il  s'i'lait 
écrié  :  Que  veiU-il  faire  de  tout  cela'!  Quinze  cents 
gentilshommes  suffiront  pour  faire  la  contre- 
révolution. 

Les  habiles  croyaient  qu'il  y  avait  intérêt  à  dé- 
précier dans  tous  les  cabinets  les  forces  de  la  Révo- 
lution, de  répandre  à  tout  prix  la  confiance,  afin 
d'armer  d'abord  les  souverains,  qui,  une  fois  en- 
gagés, ne  se  dessaisiraient  plus  de  leur  entreprise. 
Montlosier  leur  répondait  que  la  Révolution  était 
une  immense  puissance  avec  laquelle  il  ne  fallait 
pas  jouer;  qu'avec  les  moyens  moraux  lires  des 
passions,  elle  était  un  ennemi  terrible. 

Pressé  un  jour  de  s'exi)li(juer  sur  les  forces  né- 
cessaires pour  dégager  le  roi  :  «  Quarante  mille 
hommes  me  paraissent  suffire,  si  les  princes  sont 
à  la  tète  de  l'armée,  le  maréchal  de  Broglie  com- 
mandant rail(3  droite,  le  maréchal  de  Castries 
l'aile  gauche,  M.  de  Rouillé  au  centre.  Mais  alors 
il  ne  faut  pas  tardci'  à  s'allier  avec  lout  le  i)Mrli 


ET   LK  CAL  Lie.  ANISMK.  T:J 

constitutionnel  en  France  cl  à  envoyer  un  aident  à 
la  Fayette  et  à  Luckner,  pour  les  remercier  de 
leur  fidélité  et  leur  demander  un  plan. 

(i  Que  pense  Cazalès  de  tout  cola?  interrompit 
Mallel  Du  Pan,  qui  assistait  à  cette  conversation. 

—  Je  l'ai  peu  vu,  dit  Montlosier,  pendant  tout 
mon  séjour  à  Coblentz.  C'était  en  quelque  sorte 
convenu  entre  nous.  11  avait  bien  assez  de  défaveur; 
je  n'avais  que  faire  de  la  renforcer  de  la  mienne. 
Je  n'aurais  pas  été  chez  lui  deux  fois  de  suite,  que 
cela  aurait,  élé  un  événement.  Mais  je  savais  par 
des  intermédiaires  qu'il  pensait  comme  moi.  11 
allait  même  plus  loin.  11  disait  qu'il  fallait  trois 
cent  mille  hommes.  Mais,  moi,  quelque  mauvaise 
humeur  que  je  pusse  apercevoir  dans  mes  inter- 
locuteurs ,  j'étais  poli;  je  faisais  même  des 
révérences;  Cazalès,  point.  Il  les  bourrait  de  la 
bonne  manière.  A  la  fin,  on  n'osait  pas  l'appro- 
cher. » 

Cependant  la  mission  que  Mallet  Du  Pan  avait 
acceptée  sur  les  instances  de  Bertrand  de  Molle- 
ville  n'aboutissait  pas.  Elle  contrariait  beaucoup 
les  dispositions  des  princes.  Ce  n'était  pas  assez  de 
ces  obstacles.  Quand  il  fallut  s'approcher  des  mi- 
nistres d'Autriche  et  de  Prusse,  ceux-ci,  accou- 


7i  LK   C.OMTK    HK    MONTI.OSI  K  11 

lûmes  .^voir  se  produire  de  tous  côh'îs  des  npenis 
de  toute  espèce,  n'éroutèrenl  et  ne  reçurent  Mallei 
qu'avec  les  égards  dus  à  son   mérite   personnel. 

Ce  fut  à  ce  point  qu'il  dut  écrire  pour  que  Ber- 
trand de  Molleville  lui  envoyât  un  billet  de  la  main 
du  roi.  Ce  Itillet  lui  fut  transmis  courrier  par  cour- 
rier, dans  le  talon  d'une  paire  de  bottes.  11  était 
ainsi  conçu  :  La  personne  qui  présentera  cet  écrit 
connaît  mes  intentions.  On  petit  prendre  confiance 
dans  ce  qu'elle  dira. 

C'est  avec  cette  courte  lettre  de  créance  certi- 
fiée par  le  maréchal  de  Castries,  que  Mallet  se 
présenta  aux  trois  ministres  de  Prusse  et  d'Au- 
triche, le  comte  de  Cobentzel,  M.  Heyman  et  le 
comte  Haugwilz;  les  conférences  s'ouvrirent. 

Le  mémoire  qu'il  lut  n'était  que  la  reproduction 
des  idées  du  parti  constitutionnel.  Le  roi  y  exhoi- 
tait  les  princes  et  les  émigrés  à  ne  pas  faire  pren- 
dre à  la  guerre,  par  un  concours  hostile  et  offensif 
de  leur  part,  le  caractère  de  guerre  étrangère  faite 
de  puissance  à  puissance.  L'arbitrage  devait  être 
réservé  au  roi,  lorsque  la  liberté  lui  serait  rendue. 
Les  émigrés  ne  devaient  jamais  être  employés  en 
première  ligne;  ils  devaient  être  seulement  à  la 
suite  des  armées  et  chargés  de  garder  les  places 


KT    LK   CALLICAMSMK.  75 

dont  on  s'emparerait.  Enfin  un  congrès  serait 
assemblé  dans  lequel  les  divers  intérêts  seraient 
discutés  sur  des  bases  à  arrêter. 

Les  ministres  étrangers  n'étaient  pas  loin  de 
donner  leur  adhésion  à  ces  propositions;  mais, 
avant  de  les  adopter,  il  fallait  en  rendre  compte 
aux  deux  souverains,  parties  principales  dans  l'af- 
faire. Or  François  II,  élu  nouvellement  à  Franc- 
fort, s'était  empressé  d'aller  se  faire  couronner  à 
Mayence,et  le  roi  de  Prusse  avait  quitté  Coblentz. 
Mallet  fut  obligé  de  s'en  tenir  à  des  promesses  qui 
devinrent  bientôt  évasives. 

Dans  ces  conférences,  le  comte  de  Gobentzel  jugea 
à  propos  de  se  plaindre  de  l'ancienne  politique  du 
cabinet  de  Versailles,  de  ses  astuces,  de  ses  per- 
fidies. Il  accusait  principalement  le  baron  de  Bre- 
teuil;  mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux,  c'est  que 
les  ministres  étrangers  suspectaient  hautement  les 
princes  émigrés,  non  seulement  de  contrarier  les 
volontés  de  Louis  XVI,  mais  encore  de  vouloir 
créer  une  régence. 

Mallet  chercha  autant  qu'il  put  à  adoucir  ces 
plaintes  et  il  soumit  aux  négociateurs  un  projet 
de  manifeste,  ils  demandèrent  à  le  communiquer 
aux  souverains.  Le  projet  demeura  enfermé  dans 


70  I,  K   COMTK    DK    M  ONT  l.(»  S  1  K  I! 

un  itortereuillo,  et  Mallct,  d(''coura^é,  irsolnl  do 
parlir  le  25  de  Francfort. 

f.e  '26  pai'aissait  le  célèbre  nianifeslc  du  duc  de 
Hruuswick. 

Les  folies  l'avaient  emporté.  La  petite  cour  de 
Cobleniz,  servie  par  le  minisire  de  Russie,  M.  de 
Uomauzof,  avait  pris  les  devanis.  M.  le  iiiai(|nis  de 
Limon  s'était  offert,  sous  le  patronage  dedalnnne. 
pour  être  le  rédacteur  du  document  qui  dr(  lara 
une  p:uerre  implacable  à  la  révolution  française. 

Monllosier  connaissait  ce  personnage  :  attaché 
anciennement  au  duc  d'Orléans,  puis  renvoyé, 
Limon  était  arrivé  sans  ressources  à  Coblentz.  On 
l'avait  vu  pérorant,  gesticulant  dans  les  groupes. 
L'atmosphèredu  lieu  l'avait  absolument  enivré.  Les 
princes  le  présentèrent  au  roi  de  Prusse  el  au  duc 
de  Brunswick  comme  un  héros  d'éloquence.  Monl- 
losier et  ses  amis  ne  doutèrent  pas  que  la  procla- 
mation qu'il  écrivait  ne  fût  une  sottise.  Le  mani- 
feste parut  et  dépassa  tous  les  pronostics. 

MalletDu  Pan  n'en  revenait  pas.  il  partit  furieux 
contre  ces  calculateurs  superficiels,  comun;  il  les 
appelait,  qui  se  félicitaient  de  l'accroissement  des 
désordres  et  plaçaient  leur  esjjoir  dans  les 
attentats  les  jjIus  odieux.  A  ses  yeux,  la  Révolu- 


ET   LK   GALLICANISME.  77 

lion  devait    aux  sophismes  de  Tesprit   de  parti 
l'attitude  qu'elle  prenait  de  plus  en  plus. 

Montlosier,  resté  seul  à  Francfort,  ne  tarda  pas 
à  recevoir  une  lettre  très  vive  de  deux  de  ses  cama- 
rades qui  lui  apprenaient  les  mouvements  de  l'ar- 
mée prussienne  elle  déplacement  des  compagnies 
d'Auvergne.  Il  s'achemina  le  plus  diligemment 
possible  sur  Trêves. 

L'état  intérieur  de  la  France  n'était  apprécié 
par  les  émigrés  ni  avec  justesse  ni  avec  sang-froid. 
On  connaît  les  désillusions  qui  suivirent  la  pre- 
mière campagne.  Le  30  juillet  1792,  l'armée  prus- 
sienne s'était  mise  en  marche.  Quelques  jours 
après,  le  10  août  emportait  le  trône  constitution- 
nel de  Louis  XVI. 

«  Pas  un  homme  dans  les  provinces  envahies  ne 
prit  les  armes  pour  les  royalistes;  on  avait  compté 
sur  des  intelligences  avet  les  régiments,  avec  les 
places  fortes,  rien  ne  bougeait.  Les  émigrés  étaient 
généralement  étonnés  de  ne  pas  voir  Monsieur 
déclaré  régent  du  royaume.  » 

«  Noire  situation  est  pire,  écrivait  à  Mallet  Du 
Pan  le  maréchal  de  Castries,  la  campagne  a  été 
sans  succès  et  elle  devait  être  telle.  J'avais  prévu 
une  partie  de  ce  qui  es!  arrivé.  Les  deux  puissances 


78  LE    en. Mil;    DK   MONTLOS  I  K  I! 

coii  fédérée  S  ont  méprisé  mes  avis  et  ceux  des  émi- 
grés les  plus  capables  d'en  douner  de  bons;  elles 
n'ont  paru  agir  que  pour  elles-mêmes.  » 

Monllosier  raconte  assez  gaiement  ses  débuts  de 
volontaire.  Gomme  on  comptait  peu  sur  la  partici- 
pation des  émigrés,  on  n'avait  piis  aucune  précau- 
tion pour  leur  fournir  non  seulement  une  paye 
(quelques-uns  en  avaient  grand  besoin),  mais 
une  tente  et  des  vivres. 

On  s'étudiait,  du  reste,  à  aggraver  el  à  multiplier 
paitoul  les  absurdités.  «  Lorsque  les  puissances  de 
l'Europe,  écrit-il,  faisaient  d'aussi  belles  clioses  et 
que  les  princes  frères  du  roi  les  approuvaient, 
les  compagnies  d'Auvergne  ne  voulaient  pas  rester 
en  arrière.  Un  matin,  dans  un  cimetière,  que  je 
vois  d'ici,  on  les  fait  assembler  à  mon  insu  et  l'on 
y  prend  la  délibération  suivante,  au  moment  d'en- 
trer en  France.  Il  est  arrêté  que  la  liste  des  nobles 
appartenant  à  la  coalition  d'Auvergne  est  close  et 
que  dorénavant  aucun  gentilhomme  ne  pourra  y 
être  admis.  On  avait  pris  la  précaution  de  ne  pas 
m'avertir.  Aussitôt  que  je  fus  informé,  j'arrivai. 
C'était  trop  tard  ;  la  délibération  4tait  prise.  » 

D'autre  part,  la  préoccupation  de  voir  l'armée 
du  piiiii:e  de  Coudé  se  grossir  de  constitutionnels 


ET    LE    (lALLlC.ANlS.ME.  79 

était  étrange.  On  venait  d'apprendre  que  la  Fayette 
avait  quille  rariiiée  pour  éviter  son  arrestation. 
Les  princes  pensèrent  alors  qu'il  était  probable 
qu'aussitôt  que  les  troupes  françaises  aperce- 
vraient les  émigrés,  elles  se  précipiteraient  vers 
eux  pour  s'y  réunir.  L'ordre  fut  donné  sur  toute 
la  ligne  de  repousser  les  déserteurs  qui  se  présen- 
teraient. Montlosier  reçut  cette  consigne  un  jour 
qu'il  était  placé  en  vedette. 

La  retraite  arriva.  Les  paysans  embusqués  pour- 
suivaient les  traînards  à  coups  de  fusil.  Partout, 
et  surtout  la  nuit,  on  était  obligé  de  prendre 
contre  les  habitants  de  grandes  précautions.  C'est 
ainsi  qu'on  gagna  péniblement  la  frontière. 

Montlosier  retourna  à  Trêves.  En  route,  s'étant 
arrêté  pour  coucher,  on  lui  annonça  la  visite  de 
plusieurs  anciens  gardes  du  corps.  Ils  entrèrent 
au  nombre  de  cinq  ou  six.  L'un  d'eux,  prenant  la 
parole,  lui  demanda  ce  qu'il  pensait  de  cette  re- 
traite. Gomme  Montlosier  ne  leur  donnait  pas  de 
prochaines  espérances  :  F...  monarchien,  mur- 
murèrent-ils en  s'en  allant,  ce  sont  les  deux  cham- 
bres qui  nous  ont  perdus!  Tel  était  l'état  des 
esprits  jusqu'au  dernier  étage  de  l'émigration. 

Dans  un  autre  milieu  social  au  contraire,  la 


8(1  1. 1;  coMit  i)i;  .MO.N  I  i.osi  I.  lî 

propagande  démocialique  l'aisaildes  pas  de  g('ant. 
Monllosier  avait  résolu  de  se  rendre  dans  le  land- 
graviat  de  Hesse;  poursuivi  pai'  les  hussards  de 
Cusline,  il  demanda  riiospitalilc  aux  abords  de  la 
ville  de  Kœnigslein. 

Les  hôtes  du  logis  étaient  d'origine  française, 
l'un  musicien,  l'autre  peintre,  le  troisième  fabri- 
cant d'instruments  de  mathématiques.  Ils  s'étaient 
réunis  pour  régler  ensemble  quelques  intérêts 
communs.  L'aîné,  qui  se  rendait  à  Saint-Péters- 
bourg, aborda  Montlosier  et  lui  dit  :  «  Vous  êtes 
probablement  quelque  seigneur  français.  Je  con- 
çois (jue  la  révolution  ne  soit  pas  de  votre  goiît. 
11  faut  prendre  votre  parti  là-dessus.  On  l'appellL' 
la  Révolution  française,  il  vaudrait  mieux  l'appe- 
ler la  révolution  du  monde.  )•> 

Les  plus  aveugles  auraient  pu  être  éclaiiés. 
Mais  il  eût  été  plus  facile,  pour  emprunter  h'  lan- 
gage de  Monllosier,  de  faire  comprendre  le  fian- 
çais à  un  Chinois  nouvellement  arrivé  à  Paris  que 
de  faire  entendre  raison,  sur  les  affaires  du  temps, 
à  une  iiiullitude  de  gens  d'esprit. 

(Jn  connaît  la  seconde  campagne  des  alliés  et  le 
pl:in  (leDumouricz.  Aprésla  halailledc  Ncrwinde, 
louli.'  la  l)elgi(jm'  avait  été  évacuée  ;  Bi'iixflh's  se 


tï    LK   <;ALI.  ICAMS.Mt;.  81 

tiouvait  libre.  Les  émigrés  y  arrivaient  par  mil- 
liers; ils  élaienl  triomphants.  «  Encore  quelques 
jours,  disaient-ils,  et  nous  sommes  à  Paris  !   » 

Un  jour,  dans  le  salon  de  madame  de  Monre- 
gard,  l'un  des  moins  déraisonnables  se  mcl  à  ex- 
pliquer qu'il  était  partisan  de  l'ancien  régime, 
moins  les  abus.  «  Les  abus,  reprit  madame  de 
Monregard,  mais  c'est  ce  qu'il  y  avait  de  mieux.  ■■ 
Le  mot  était  charmant,  spirituel,  très  français; 
mais  il  disait  toul.  Veut-on  voir  un  autre  côté  de 
cette  société?  Montlosier  nous  apprend  qu'il  était 
arrivé  à  Bruxelles  un  certain  abbé  dont  on  ne  sa- 
vait pas  le  véritable  nom,  mais  qu'on  appelait 
l'abbé  Roulé  parce  qu'il  avait  fait  serment  de 
garder  ses  cheveux  roitlés  jusqu'à  la  contre-révo- 
lution. 11  allait  partout,  même  chez  Rivarol.  L'abbé 
avait  pour  principe  que,  dans  un  Etat,  les  arts  et 
les  sciences  n'étaient  d'aucune  utilité,  et  il  soute- 
nait ce  paradoxe  avec  chaleur.  Rivarol  vint  à 
blâmer  une  certaine  mesure  :  «  Si  l'on  avait  eu  un 
peu  d'esprit,  ajoutait-il,  on  aurait  évité  cette  faute. 
—  De  l'esprit,  de  l'esprit,  interrompit  l'abbé  en 
se  levant;  c'est  l'esprit  qui  nous  a  perdus!  —  Mon- 
sieur, repartit  Rivarol ,  pourquoi  ne  nous  avez- 


82  I.L  COMTK   1»  K   MOMI.OSIKl; 

VOUS  pas  alors  sauvés?  »>  L'abhi' ne  reparut  plus. 
Montlosieravailvude  prèsRivaroI.M.  deTressan 
lui  avait  fait  faire  sa  ronnaissance  à  Bruxelles,  où 
sa  maison  était  le  rendez-vous    des  émigrés  les 
plus  connus.  Il  faisait  le  fond  de  toutes  les  conver- 
sations. On  connaît  sa  méthode  :  le  malin  ou  dans 
le  cours  de  la  journée,  quand   il   jaillissail   dans 
son  imaj,^ination  des  traits  (jiii  lui  cunvrnaienl,  il 
les  écrivait   sur   des  petits   morceaux  de  papier 
qu'il  fixait  sur  la  glace,  au  devant  de  la  clieminée. 
Ces  mots,  il  les  reprenait  dans  la  conversation  du 
soir  et  il  les  ajustait  avec  une  trrande  liabileté. 
Malgré  ses  méprises  et  bien  qu'il  connût  mieux 
les  historiens  que  l'histoire,  il  avait  laissé  à  Mont- 
losier  le  souvenir  ineffaçable  du  ]»lus  merveilleux 
causeur.  //  ny  a  que  madame  de  Staël,  disait-il 
plus  tard,  qtii  îti'ait  paru  approchi'r  ilo  hii.  Monl- 
losier,  de  son  côté,  l'avait  étonm''  jtar  des  connais- 
sances variées,  quoiqu'un   jhmi  (-(tnluses,  (|ui   lui 
avaient  mérité  le  surnom  de  «  bénédictin  ». 

Cette  réputation  de  connaître  l'ancien  droit  pu- 
blic était  parvenue  aux  oreilles  du  baron  de  Bre- 
teuil.  Ils  eurent  plusieurs  conférences  mii  la  pos- 
sibilité d'une  régence.  Monllosier  lui  adressa 
même   un  mémoire;   mai.-,  i»endanl  ces  débats. 


KT   LL  C.ALI.  ICANISMK.  83 

Maric-Anloincttc  montait  sur  réchalaiid.  L'ac- 
cueil que  le  baron  de  Breleuil  avait  semblé  donner 
dans  son  esprit  aux  idées  constitutionnelles  fit 
place  à  un  retour  décidé  au  régime  absolu.  11  ne 
fit  un  jour  aucune  difficulté  d'avouer  la  nécessité 
du  rappel  des  parlements.  <  Comment,  de- 
manda Montlosier,  et  les  lettres  de  cachet  aussi? 
—  Sans  aucun  doute,  répondit  son  interlocuteur; 
en  France,  on  ne  peut  gouverner  sans  cela!  » 

Les  cabinets   étrangers  commençaient  à  être 
moins  rassurés  sur  le  succès  de  cette  politique 
à  outrance.  Le  comte  de  Mercy-Argenteau  s'en 
était  ouvert  à  Montlosier.  11  lui  avait  envoyé  un 
homme  de  beaucoup  d'esprit,  Pellenc,  le  conseil 
de  Mirabeau  dans  ses  procès  au  parlement  d'Aix, 
Pellenc  qui  l'avait  suivi  à  Paris  durant  la  Consti- 
tuante et  avait  composé  quelques-uns  de  ses  dis- 
cours, notamment  celui  qui  avait  pour  objet  le 
droit  de  paix  et  de  guerre.  De  nombreuses  con- 
versations eurent  lieu  entre  Pellenc,  le  comte  de 
Mercy  et  Montlosier  sur  le  caractère  de  la  révolu- 
lion  française,  sur  ses  forces,  sur  les  moyens  de 
la  dominer.  Ces  conversations  n'aboutirent  pas. 

«  J'ai  une  idée,  écrivait  Montlosier,  à  laquelle 
tout  paraît  devoir  se  surbordonner,  c'est  que  les 


8t  LE   CUMit    l)K    MUNTI.OSIKII 

jacobins  ont  pairailemenL  conslilué  la  nation.  Ils 
y  ont  mis  un  art  mervoilleiix,  sur  lequel  l'iiisloire. 
aura  à  reposer  sonattention.il  l'audra  oriianiser 
l'ordre  de  la  même  manière  qu'ils  ont  organisé 
ranarchie.  » 

Ce  lut  Bonaparte  qui  s'inspira  plus  tard  de  cet 
avis. 

Mallet  Du  Pan,  à  qui  Montlosier  écrivait  ainsi, 
venait  de  sortir  encore  de  sa  retraite.  Dès  les  pre- 
miers jours  de  février  1793,  le  maréchal  de  Cas- 
tries  avait  de  nouveau  fait  appel  à  ses  lumières. 
Mallet  nous  apprend  qu'il  consulta  alors  Mounier 
qui  vivait  à  Morat,  dans  la  retraite,  oublié  et 
méconnu.  Mounier  lui  conseilla  de  se  rendre  à 
cet  appel.  Il  était  d'ailleurs  attiré  par  le  désir  de 
retrouver  Montlosier  ,[loujours  généreux,  toujours 
dévoué,  qui  lui  avait  offert  son  argent  cl  son  aide. 

«  .l'ai  à  i)eu  près  cinq  rcnis  louis  dont  je 
pourrai  disposer  sous  peu  de  temps,  lui  écrivait-il 
en  mars  93  ;  je  vous  les  offre  de  bon  co^ur.  Si  nous 
voulions  nous  en  donner  la  peine  et  nous  asseoir 
à  notre  aise  sur  un  territoire  un  peu  libre,  je  crois 
que  nous  commanderions  facilement  à  l'opinion 
publique  et  que  nous  aurions  une  grande  inllMeiice 
même  sur  la  direction  des  cabinets.  Il  faudrait 


ET   I.K    C.AI.  LICANISMK.  8.") 

d'avance  nous  dresser  de  bonnes  et  sûres  corres- 
pondances, afin  d'avoir  à  la  fois  le  mérite  de  la 
vigueur  pour  persuader,  et  celui  de  la  nouveauté 
pour  les  faits.  »  Ce  projet,  Montlosier  essaya  de  le 
réaliser  en  Angleterre,  quand  il  y  fonda  le  Cour- 
rier de  Londres. 

Mallet  ne  put  rejoindre  le  maréchal  de  Castries  ; 
il  se  rendit  à  Bruxelles,  où  il  fit  paraître  le  plus 
connu  de  ses  livres  :  Considératiotis  sur  la  na- 
ture de  la  Révolution,  ouvrage  qui  souleva  parmi 
les  émigrés  une  véritable  tempête. 

Montlosier  s'était  arrangé  pour  que  son  ami  eût 
auprès  de  lui  tous  les  agréments  possibles.  Ill'avait 
mis  en  rapport  avec  l'abbé  de  Pradt,  avec  Rivarol, 
avec  le  chevalier  de  Panât  et  le  comte  François  de 
Sainte-Aldegonde.  Mais  les  écervelés  les  plus  incon- 
scients ne  parlèrent  de  rien  moins  que  de  le  pendre 
après  la  contre-révolution.  Montlosier  fut  averti 
d'éviter  la  promenade  du  parc  où  se  trouvaient 
habituellement  ces  étourdis. 

Mallet  était  curieux  comme  un  enfant  de  toutes 
les  figures  des  émigrés;  il  demanda  précisément 
d'aller  se  promener  au  parc  .Ne  voulant  pas  laisser 
outrager  un  de  ses  amis,  Monllosier  s'achemina 
avec  lui,  (bridé  à  repousser  la  violence  par  la  vio- 


80  I.K   COMir.    I»K    MONTLOSIKU 

lonce.  Ils  cntrôrtMil  ainsi  dans  la  promonade, 
MonllositM'  lui  donnani  le  bras  el  cnlbneanl  do 
temps  en  temps  son  thapeaii  j)oui'  bien  l'aire 
nompri^ndrt^  qu'il  riait  di'cidf'  à  relever  toute  in- 
sulte. Il  y  eut  quelques  rires,  quelques  <'liU(Iio- 
temenls,  mais  rien  de  pbis. 

Maloiiet  arrive  de  son  côté  à  Bruxelles.  Lui  aussi 
manifeste  le  désir  de  se  rencontrer  à  la  pro- 
menade avec  ces  fous  d'émigrés,  comme  il  les 
appelait.  Monllosier  prit  les  mêmes  précautions; 
mais,  tandis  que  Mallet  avait  un  extérieur  rude, 
Malouet  avait  tant  de  grâce  dans  les  manières, 
quelque  chose  de  si  bienveillant  et  de  si  indulgent 
pour  tout  le  monde,  que  tout  le  monde  le  fut 
pour  lui. 

L'aversion  des  émigrés  pour  toute  espèce  de 
système  constitutionnel  n'était  pas  seulement 
affaire  de  coterie  ;  l'impulsion  venait  de  plus  haut. 
Les  brochures  qui  fondirent  sur  Mallet  étaient 
communiquées  à  M.  le  comte  d'Artois.  Une  lettre 
du  chevalier  deGuer,  une  autre  de  l'abbé  Talbert, 
en  réponse  à  l'auteur  des  Considérations,  mirent 
Montlosierdans  une  vive  colère.  Mallet  était  repré- 
senté, avecNecker,  comme  un  des  meilleurs  amis 
des' jacobins.  «  Laissez-les   dire!  avait   déjà    lé- 


r.T    I.R   C.AM.ICANISMK.  87 

pondu  Mallet,  faisant  allusion  à  sa  courageuse 
rédaction  du  Mercure,  alors  qu'il  habitait  Paris. 
Quoique  étranger  et  républicain,  j'ai  acquis,  au 
prix  de  quatre  ans  écoulés,  sans  que  je  lusse  as- 
suré en  me  couchant  de  inc  réveiller  libre  ou  vi- 
vant le  lendemain;  au  ])ri\  de  trois  décrets  de 
prise  de  corps,  de  cent  quinze  dénonciations,  de 
deux  scellés,  de  quatre  assauts  civiques  dans  ma 
maison,  de  la  confiscation  de  toutes  mes  propriétés 
en  France,  j'ai  acquis  les  droits  d'un  royaliste; 
comme,  à  ce  titre,  il  ne  me  reste  plus  à  gagner 
que  la  guillotine,- je  pense  que  personne  ne  sera 
tenté  de  me  la  disputer.  » 

Les  haines  du  parti  de  l'émigration,  venant  se 
joindre  aux  événements  amenés  par  l'issue  de  la 
campagne  de  93,  avaient  jeté  Mallet  dans  l'abatte- 
ment. Quant  à  Montlosier,  il  allait  jusqu'à  rêver 
d'aller  créer  une  colonie  agricole  en  Crimée 
et  d'y  conduire  son  ami  comme  associé.  Son  ima- 
gination se  rejetait  bientôtdansun  autre  domaine. 
Mallet,  plus  usé  qu'aigri  par  les  attaques  inju- 
rieuses des  amis  des  princes,  se  contentait  de 
répondre  avec  hauteur  :  <(  11  est  tout  simple 
(juc  l'adversité  dérange  des  esprits  qui  n'y  ont 
j)as  été  élevés.  Il  est  tout  simple  qu'elle  ne  leur 


88  1.K       OMTK    l»K    MONTl.OMKIl 

ail  donné  ni  une  leijon,  ni  une  idée,  ni  une  notion 
de  rien.  » 

La  noblesse  de  ce  lemps-là  aimait  mieux,  en 
effet,  tout  risquer  que  d'accepter  sincèrement  le 
gouvernement  représentai  il'.  Elle  se  lélicilait  de 
l'accroissement  du  désordre  et  plaçait  tout  espoir 
dans  les  odieux  attentats  qui  accompagnaient  la 
Révolution.  Elle  commettait  .cette  grande  erreur 
politique  de  n'attribuer  à  ses  adversaires  que  des 
vices  et  des  bassesses. 

Tandis  qu'elle  exécrait  non  moins  violemment 
les  constitutionnels,  ceux-ci  étaient  persécutés 
en  outre  par  les  jacobins,  qui  leur  croyaient  sur 
l'esprit  de  la  nation  une  influence  que  les  faits 
ont  démentie.  Destinée  bien  digne  de  respect  ! 
Les  constitutionnels,  proscrits  par  la  France, 
mal  vus  par  les  gouvernements  étran|T:ers, 
conspués  par  les  émigrés,  se  trouvèrent  pendaut 
plusieurs  années  sans  pain  et  sans  asile.  Ma- 
dame de  Staël  en  recueillit  quelques-uns  dans 
le  pays  di-  Vaiid  ;  mais  il  lallul  leur  donner  des 
noms  suédois.  iN'était-ce  pas  pour  éviter  leur  con- 
tagion libérale  que  des  princes  allemands  avaient 
osé  faire  planter  àl'entréede  leur  Etat  ces  poteaux 
dont  pnrlcnl    lo^   Mémoii"cs  de  M.  de  Tillv  et  sur 


F.T    !.  K   CM.  Lir.ANISMK.  89 

lesquels  on  lisait  :  Il  est  défendu  aux  émigrés  et 
aux  vagabonds  de  passer  outre. 

Monllosier  avait  donc  senti  déjà  toutes  les 
amertumes  lorsqu'il  résolut  d'aller  rejoindre 
Malouet  en  Angleterre.  Il  y  débarqua  vers  la  fin 
de  septembre  1794.;  il  devait  y  séjourner  sept 
ans. 


IV 


Los  «'migres  en  Anglftorre   —  Le  Courrier  de  Londres. 
iMnntlosier,  Chateaiibriiind  et  l'ablx-  Ddillc. 


L'Angleterre, telle  que  l'avaient  faite  la  révolu- 
tion de  1688  elles  luttes  parlementaires,  était  à 
son  apop^ée.  Son  aristocratie,  placée  à  la  tête  des 
affaires  depuis  cent  quarante  ans,  a\ait  montré 
au  monde,  suivant  un  mot  célèbre,  une  des  plus 
belles  et  des  plus  grandes  sociétés  qui  aient  fait 
honneur  à  l'espèce  humaine  depuis  le  patriciat 
romain.  A.u  moment  où  éclata  la  révolution  fran- 
çaise, le  gouvernement  britannique  semblait  se 
recueillir  pour  des  réformes  intérieures.  Le  dé- 
nouement de  la  guerre  d'Amérique  l'avait  dé- 
couragé de  toute  ambition.  Le  roi  George  venait 
d'avoir  ses  premiers  accès  de  folie.  Les  événements 


'M  I.  K    r.  (  »  M  T  K    I)  K    M  O  NT  I.  O  S  I  T.  P, 

siirvomis  on  Fi.iiicc  clmniirront    loiitcs  Ips   idros 
jtoliliqiics. 

Non  i)as  que  notre  esprit  lévolnlionnaiie  ait 
jamais  pu  pénélrer  la  société  anglaise,  mais  nos 
premières  vicloii'cs,  nos  ardeurs  de  conquêtes, 
liicn  j)lus  que  nos  doctrines,  firent  une  vive  im- 
pression sur  M.  Pilt.  L'œuvre  principale  de  notre 
révolution,  l'égalité  des  droits,  la  liberté  du  travail, 
la  sécularisation  de  l'esprit  humain,  touchaient 
moins  le  fils  de  lord  Chatam  que  l'annexion  de 
la  Brlj^ique.  Il  sentait  que  le  Français  aime  en  gé- 
néral l'autorité,  parce  qu'il  espère  l'exercer  un 
jour  ou  l'autre  et  que  la  liberté  le  met  en  défiance. 
Néanmoins  la  masse  de  la  nation  anglaise  avait 
vu  (l'un  d'il  l'avorable  nos  i)remiei's  elTorls  ])our 
anéantir  l'arbitraire  et  pour  nous  donner  une 
constitution  libéiale.  Les  amis  des  réformes  ci- 
viles et  religieuses  s'étaient  réunis  et  avaient 
formé  dans  les  grandes  villes  des  associations  pa- 
triotiques qui  s'étcienl  mises  en  relations  avec 
les  sociétés  populaires  de  France. 

Malheureusement,  les  violences  et  les  excès 
avaient  l)ienlôt  ami-nT'  un  drcliircintMif  entre  les 
nobles  esprits  qui  se  jiarlagi.'aieiii  riionnem  de 
HouveiwK.'i' en  Auuletei're.  On  ^ardail  le   souvenir 


ET    Lli   GALLICAN  1  S  M  K.  'X6 

de  cette  mémorable  séance  du  (3  mai  1701  où  se 
consomma  la  rupluie  de  Biirke  et  de  Fox. 

Qu'on  juge  de  l'émotion  qu'excita  dans  la  société 
anglaise  l'arrivée  des  premiers  émigrés  !  On  vient 
tout  récemment  encore  de  raconter  avec  beau- 
coup de  verve  l'étonnement,  la  stupéfaction  de  ce 
beau  monde  qui,  accourant  en  grande  toilette  au- 
devant  de  nos  gentilshommes,  les  vit  jouer  à  saule- 
mouton,  en  manches  de  chemise,  sur  le  rivage, 
attendant  qu'un  rayon  de  soleil  vînt  sécher  leurs 
habits  mouillés. 

Le  flol  delà  Révolution  apporta  successivement 
diverses  couches  de  proscrits  de  toute  espèce  et 
de  toute  origine.  Des  pages  immortelles  ont  re- 
tracé leur  vie  émouvante,  triste  comme  l'exil  et 
comme  la  pauvreté.  On  connaît  ce  Pelletier,  an- 
cien rédacteur  des  Actes  des  Apôtres,  à  la  ibis  ser- 
viteur de  la  légitimité  et  ambassadeur  du  roi 
nègre  Christophe,  buvant  eu  vin  de  Champagne 
les  appointements  qu'on  lui  payait  en  sucre.  On 
connaît  ces  conseillers  au  parlement  de  Bretagne 
qui  avaient  déserté  avec  le  bonnet  carré  et  la  robe 
rouge  et  qui  couchaient  sous  la  pourpre  dans  un 
taudis  irlandais.  Le  plus  ou  moins  de  richesse 
ou  d'indiuence  aurait  semé  des  divisions  dans  ce 


9i  Lt    COMTE    ht    MONTLOSIKl; 

milieu,  si  les  opinions  n'y  avaient  déjà  établi  des 
classes.  L'émigration  pauvre  s'était  (ixée  dans  les 
quartiers  de  l'est  de  Londres;  tandis  que  vers 
l'ouest  s'étaient  installées  les  familles  de  cour,  les 
évêques  et  les  planteur-^.  Suivant  le  flux  et  le  re- 
flux de  la  fortune,  on  s'éloignait  ou  Ton  se  rap- 
prochait des  quartiers  aristocratiques.  Toute  cette 
société  brillante  et  légère  vivait  encore  de  dii- 
mères  ou  de  haines. 

C'était  le  clergé  catholique  qui  surtout  avait 
grossi  les  rangs  de  l'émigration  française  en  An- 
gleterre. Plus  de  quatre  mille  ecclésiastiques  y 
avaient  cherché  asile.  Les  mémoires  de  l'abbé  Gré- 
goire nous  apprennent  qu'environ  moitié  de  ces 
prêtres  vivait  à  Londres,  dans  les  quartiers  de 
Summers-Town  et  Saint-George-Field,  s'occupaiil 
d'enseignement  ou  de  travaux  manuels,  fabri- 
quant des  cartons,  des  chapeaux  de  paille,  des 
fleurs  artificielles  ;  d'autres  étaient  disséminés 
dans  divers  villages  jusque  dans  le  pays  de  Galles. 
Le  clergé  anglican  les  avait  accueillis  avec  huma- 
nité. L'université  d'Oxford  avait  fait  imprimer,  à 
l'usage  des  prêtres  français,  quatre  mille  exem- 
plaires du  Nouveau  Testanieiil  coiilnrme  à  l'édi- 
li(Hi  <li'  lîiirbou. 


ET   LE  GALLir.AMSME.  95 

Comment  passer  sous  silence  les  traits  de  bien- 
laisance  de  la  classe  ouvrière  de  Londres  qui 
nous  sont  révélés  dans  une  lettre  écrite  en  179o 
par  l'évèque  de  Léon? 

Deux  ecclésiastiques   s'adressaient  pour   leurs 
provisions  à  une  pauvre  marchande  de  légumes; 
plusieurs  fois  elle  leur  donna  ce  qu'ils  voulaient 
acheter.  La  voyant  obstinée  à  refuser  le  prix  de 
sa  marchandise  et  craignant  d'abuser  d'une  pa- 
reille libéralité,  ils  voulurent  un  jour  faire  leurs 
provisions  ailleurs;,  la  bonne  femme  se  désola, 
vint  se  plaindre  de  ne  plus  les  revoir,  et  jamais 
ne  consentit  à  recevoir  leur  argent.  D'autres  mar- 
chandaient un  jour   du  poisson  et  se  retiraient 
parce  qu'ils  le  trouvaient  trop  cher  ;  la  marchande 
toute  déguenillée  courut  après  eux,  et  les  força  d'ac- 
cepter gratuitement  ce  qu'ils  avaient  voulu  payer. 
Quelques  prêtres,  demandant  leur  chemin  dans 
les   rues  de  Londres,  se  voient  entourés  par  les 
femmes  du  peuple.  Ce  rassemblement  leur  inspire 
quelques    inquiétudes,    elles    s'en    aperçoivent, 
s'empressent   de   les   rassurer  et  leur  offrent  à 
l'envi  des  pièces  de  monnaie. 

L'évèque  de  Léon  passait  dans  la  rue  avec  son 
grand  vicaire  ;  tout  à  coup  celui-ci  sent  quelqu'un 


%  LE   COMTE    DE    MONTLUSIEK 

qui  le  presse;  il  se  relouiiie  :  c'élail  un  porteur 
de  lait  qui  lui  avait  mis  un  penny  dans  la  main  et 
continuait  son  chemin  sans  vouloir  être  reconnu. 

11  n'y  a  que  madame  de  Montagut  qui,  à  Bruxelles, 
en  août  1793,  ait  donné  de  pareils  exemples  de 
charité. 

La  confiance  dans  l'avenir  était  sans  bornes. 
Si  par  hasard  on  doutait  d'une  restauration  im- 
médiate, on  était  déclaré  jacobin.  C'était  toujours 
l'histoire  de  ces  deux  vieux  évoques  qui  se  prome- 
naient au  printemps  dans  le  parc  Saint-James  : 
«  Monseigneur,  disait  l'un,  croyez-vous  que  nous 
soyons  en  France  au  mois  de  juin?  —  Mais,  mon- 
seigneur, répondait  l'autre  après  avoir  mûrement 
rélléchi,  je  n'y  vois  pas  d'inconvénient.  » 

Les  événements,  avec  leur  allure  précipitée,  mo- 
dihèrent  rapidement  l'opinion  anglaise.  L'appui 
que  prêtait  aux  principes  de  la  Révolution  l'élo- 
quence de  P'ox  ne  suffisait  jilus.  La  joie  (ju'il  avait 
témoignée  à  lord  Ilolland  au  lendemain  des  échecs 
de  l'armée  prussienne,  en  septembre  1792,  joie 
supérieure  à  celle  que  lui  avaient  apportée  Sara- 
toga  et  York-Town,  n'avait  plus  autant  d'échos. 
La  perle  de  la  bataille  de  Jemmapes,  la  reddition 
(le   Mayence,   l'invasion  de  la  Belgique,   avaient 


ET    LE  GALLICANISME.  97 

alarmé  au  plus  haut  point  les  intérêts  commer- 
ciaux. Le  1"  décembre  1792,  une  proclamation  de 
George  III  annonçait  le  danger  que  courait  la 
constitution,  et,  malgré  les  observations  de  Fox, 
le  Parlement  s'identifiait  au  discours  de  la  cou- 
ronne. 

Le  défi  que,  le  21  janvier,  la  Convention  jeta 
à  l'Europe  fut  l'occasion  décisive  de  la  rupture. 
Ghauvelin,  envoyé  en  ambassade  par  dô  Lessart, 
recevait  l'ordre  de  quitter  Londres  dans  les  vingt- 
quatre  heures.  Huit  jours  après,  sur  le  rapport 
de  Brissot,  la  déclaration  de  guerre  au  roi  George 
et  au  stalhouder  de  Hollande  était  adoptée  à  l'una- 
nimité. Dès  ce  moment,  la  guerre  prenait  en  An- 
gleterre un  caractère  national,  et  le  cabinet  de 
Saint-James  marchait  résolument  à  son  but,  la 
prépondérance  maritime. 

C'est  dans  ces  circonstances  que  Montlosier 
arriva  à  Londres. 

Sa  première  visite  fut  pour  Burke.  L'ancien  ami 
de  Fox  était  devenu  l'idole  des  émigrés.  Malheu- 
sement  le  parti  violent  l'avait  accaparé.  Son  fils 
Richard  avait  été  envoyé  en  mission  à  Coblentz, 
auprès  de  Monsieur  et  du  comte  d'Artois.  Ses  in- 
structions avaient  été  inspirées  par  des  intrigants, 


98  l.K   C.O.MTfc;    DE   MONTLOSIKII 

qui  firent  commettre  au  ministère  anglais  les  plus 
graves  erreurs  dans  le  jugement  des  affaires  de 
France.  Ainsi  le  jeune  négociateur  avait  conseillé 
de  ne  rien  céder,  de  ne  pas  même  négocier;  sur- 
tout pas  de  rapprochement  avec  la  Fayette  :  tel  était 
le  dernier  mot.  Son  père  cependant  avait  jeté 
un  regard  perspicace  sur  l'avenir,  bien  avant  la 
guerre. 

On  lit  dans  les  Réminiscences  de  Charles  Butler 
qu'un  jour,  avant  cette  mission,  Burke  s'exprimant, 
en  présence  de  quelques  émigrés,  sur  les  effets  de 
la  Révolution,  un  d'eux  lui  dit  :  *i  Mais  enfin, 
monsieur,  quand  retournerons-nous  en  France? 

—  Jamais,  répondit-il,  messieurs  ;  de  fausses  es- 
pérances ne  sont  pas  une  monnaie  que  j'ai  dans 
mon  tiroir.  —  Mais,  dit  Charles  Butler,  qui  était 
présent,  le  duc  de  Brunswick  arrangera  tout  cela. 

—  Le  duc  de  Brunswik!  le  duc  de  Brunswik! 
pour  soumettre  la  France  !  » 

Burke  avait  annoncé  sa  retraite  prochaine  de  la 
Chambre  des  communes  et  aUait  s'appeler  lord 
Beaconsfield.  La  mort  prématurée  de  Richard  son 
fils  unique,  qu'il  adorait,  vint  l'abattre  jusqu'à 
terre.  Ce  n'était  plus  le  môme  homme  lorsque 
Montlosier  le  vit. 


I 


ET   LE  GALLICANISME.  99 

Ils  se  connaissaient  depuis  longtemps.  Quand 
Montlosier  lui  avait  adressé  un  exemplaire  de  son 
Essai  sur  Vart  de  constituer  les  peuples,  Burke  lui 
avait  écrit  une  lettre  de  félicitations.  Leur  conver- 
sation eut  lieu  en  français.  Burke  se  plaignit  de  ne 
pas  trouver  dans  l'émigration  un  homme  de  gou- 
vernement à  la  hauteur  des  circonstances.  Il  dis- 
tinguait entre  la  révolution  et  la  France,  et  ne 
voulait  qu'une  guerre  de  partis. 

Quant  à  Pitt,  que  Montlosier  désirait  entretenir 
au  nom  de  Malle t  Du  Pan,  il  était  plus  difficile  à 
aborder;  il  le  vit  entin  et  le  trouva  très  en  garde, 
vivant  en  dehors  des  émigrés  et  subissant  plus 
qu'il  ne  le  croyait  leur  inlluence.  Pitt  lui  laissa 
comprendre  qu'il  se  sentait  engagé  à  mort  dans  la 
lutte  du  continent  européen.  C'était  bien,  du  reste, 
le  personnage  qu'a  dépeint  Chateaubriand:  grand, 
maigre,  avec  un  air  triste  et  moqueur,  la  face  pâle, 
laissant  tomber  un  reurard  dédaigneux  sur  les 
émigrés  désœuvrés  qu'il  rencontrait  en  allant  à 
pied,  chapeau  sous  le  bras,  à  travers  le  parc  de 
Saint-James. 

Montlosier  avait  épuisé  toutes  ses  ressources 
lorsqu'il  arriva  à  Lorclres.il  fallait  trouver  de  quoi 
vivre.  L'Angleterre  venait  de  s'emparer  de  Saint- 


100  Lt    COMTE    Dt    MOMl.O.sltll 

Doiningue;  les  négociants  de  la  Cilé  se  pressaient 
autour  des  créoles  français  afin  d'obtenir  d'eux  la 
vente  de  leurs  produits. 

Un  des  mieux  liés,  M.  de  Chaumilly,  imagina 
de  donner  une  fètc  au  duc  de  Bourbon.  Tous  les 
Français  un  peu  considérables  y  furent  invités  ; 
un  M.  Texier,  attaché  à  la  margrave  d'Anspacli, 
joua  un  proverbe  intitulé  :  //  n  y  a  pas  de  dou- 
leurs éternelles.  Malheureusement,  c'était  h- 
îl\  janvier  que  cette  fête  avait  lieu  :  personne  n'y 
avait  fait  attention.  Montlosier,  à  qui  nous  devons 
cette  anecdote,  assure  qne  le  duc  de  Bourbon  en 
fit  tout  à  coup  la  remarque.  Le  choix  du  proverbe, 
celui  du  jour,  la  présence  d'un  prince  du  sang, 
tout  n'était-il  pas  extraordinaire?  Heureusement 
les  papiers  anglais  ne  mentionnèrent  pas  cet  évé- 
nement. 

Montlosier  avait  espéiv  que  ses  liaisons  avec 
notie  ancienne  colonie  de  Saint-Domingue  pour- 
raient lui  assurer  une  posiliou.  Ses  espérances 
furent  déçues.  Il  avait  reirouvé  son  ami  Malouet, 
qui  était  depuis  longtemps  en  Angleterre  ainsi  que 
Lally-Tollendal  etCazalès.  Malouet  reçut  Montlosier 
à  bras  ouverts  et  le  mit  en  relation  avec  M.  de 
Leiilre,  qui  se  proposait  d'établir  à  Londres  une 


KT    I.  K  (,  A  I.  I.  fCANISME.  lOl 

maison  d'agence.  (>etle  entreprise  avait  paiu  à 
Malouet  devoir  être  une  fortune;  il  désirait  s'y 
associer  et  essayait  d'entraîner  Mallet  Du  Pan, 
dégoûté  de  son  séjour  en  Suisse. 

Montlosier  devint  on  ofTf-t  le  premier  commis  de 
M.  de  Lentre.  Pendant  un  an,  il  fut  un  véritable 
agent  d'affaires,  dressant  des  contrats,  des  testa- 
ments; il  rédigea  même  le  contrat  de  mariage  du 
duc  de  Duras  et  de  mademoiselle  de  Kersaint. 
Quand  les  affaires  n'allaient  pas,  il  s'occupait  à 
écrire  un  livre  bizarre  qu'il  devait  publier  plus 
tard  sous  le  titre  de  Mystères  de  la  vie  humaine. 
Les  litiges  d'émigrés  pauvres  contre  des  émigrés 
qui  n'étaient  pas  riches  ne  pouvaient  guère  ali- 
menter une  agence.  On  se  sépara  sans  avoir  fait 
fortune. 

Montlosier  ne  fut  pas,  du  reste,  le  plus  malheu- 
reux. Il  n'eut  pas  faim,  comme  tant  d'autres.  Le 
xviir  siècle  avait  laissé  dans  toutes  ces  âmes  je  ne 
sais  quelle  gaieté  et  quelle  insouciance  qui  tenait 
lieu  de  force.  La  plupart  de  ces  grands  seigneurs, 
comme  dit  Chateaubriand,  étaient  des  artistes  en 
misère.  Le  soir,  on  allait  danser  chez  les  parentes 
et  les  cousines,  après  les  modes  enrubannées  et 
les  chapeaux  faits. 


I  Oi  I.  E   (  -,  0  M  T  F.    1 1 1  :    M  (  »  N  T  L  (^  s  1 1  :  Il 

Que  (le  Iraits  à  ajouter  à  ceux  que  nous  lisons 
dans  les  Mémoires  du  marquis  de  Tilly  ! 

Montlosier  n'avaitplus  qu'un  mois  de  ressources, 
lorsque  deux  amies  qu'il  avait  connues  en  Alle- 
magne, madame  de  Montrcgard  et  madame  de 
Médavi,  arrivèrent  de  Hollande.  Elles  avaient  avec 
elles  leurs  deux  petites  filles,  trois  domestiques, 
plus  l'abbé  qui  les  avait  suivies  en  exil.  Après  avoir 
payé  leurs  frais  de  route,  il  ne  leur  restait  plus  un 
schelling.  Elles  n'en  louèrent  pas  moins  un  hôtel 
dans  Green-street.  Jamais  on  ne  nargua  si  pres- 
tement l'infortune.  Le  lendemain,  déjeuners  et 
dîners  excellents.  On  avait  trouvé  à  emprunter  dix- 
huit  louis.  L'abbé  faisait  des  épigrammes;  les 
petites  filles  jouaient  au  volant;  chacun  se  dé- 
menait de  son  mieux.  Tous  avaient  un  air  de 
prospérité.  «  Que  faites-vous  si  loin  de  nous? 
dit  madame  de  Montregard  à  Montlosier  ;  ve- 
nez ici,  nous  avons  un  appailement  à  vous 
donner.  —  Mais  je  n'ai  pas  de  quoi  le  payer,  ré- 
pondit-il.—  Bah!  ni  nous  non  plus;  venez  tou- 
jours. » 

Le  secours  volé  par  le  Parlement  pour  les 
émigrés  n'était  que  d'un  schelling  par  jour  et  par 
tête.  Dès  le  soir  môme  de  leur  arrivée  à  Londres, 


ET   LK  GAF.  LFCANISME.  103 

mesdames  de  Montregard  et  de  Médavi  s'étaient 
enquises,  comme  à  Paris,  des  spectacles,  des 
modes,  des  beaux  magasins.  Heureusement  plu- 
sieurs grandes  familles  anglaises  qu'elles  avaient 
connues  à  la  cour  leur  vinrent  en  aide. 

Comment  aurait-on  pu  parler  raison  à  cette  so- 
ciété !  Le  cabinet  de  Londres,  bien  que  plus 
éclairé  que  les  autres,  en  subissait  de  plus  en  plus 
les  préventions. 

Montlosier,  Malouet,  le  chevalier  de  Panât,  Lally 
et  quelques  autres  se  réunissaient,  mais  ils  ne 
jouissaient  d'aucun  crédit.  Les  censures,  les  dé- 
clamations, les  malveillances  du  parti  royaliste  ne 
leur  en  imposaient  pas.  Ils  ne  voyaient  pas  de  fin 
possible  à  la  Révolution  par  la  guerre  extérieure, 
ils  pensaient  que  les  anciennes  idées  constitu- 
tionnelles n'avaient  d'avenir  que  dans  le  mauvais 
gouvernement  de  la  Convention.  Ils  s'efforcèrent 
dès  lors  dans  les  conversations  qu'ils  pouvaient 
avoir  avec  les  amis  des  princes,  de  leur  persuader 
qu'il  fallait  bien  se  garder  de  laisser  apercevoir 
ou  craindre  une  autre  tyrannie,  après  un  change- 
ment de  gouvernement. 

«  Toutes  les  prétentions  de  l'ancienne  aristo- 
cratie, écrivait  Malouet,  toutes  les  menaces,  tous 


104  1. 1:    C.OMTK    ItK    .M()NTI.()SlKn 

les  projets  de  vengeance  el  les  lioùls  passionnés 
poui'  l'ancien  régime,  étaient  autant  d'absurdités 
qui  nous  ôlaient  tout  espoir  de  retour.  Nous  étions 
trop  pénétrés,  mes  ainis  et  moi,  de  tontes  ces 
inconséquences,  pour  ne  pas  les  combattre  Iiau- 
tement.  » 

Que  de  persistances  dans  les  haines  contre  ces 
honnêtes  et  libéraux  esprits!  Lally-Tollendal  fut 
une  des  victimes  les  plus  éprouvées  par  les  hu- 
miliations. 

il  avait,  un  des  premiers,  émigré  en  Angleterre. 
Dès  1792,  Burke  l'avait  personnellement  attaqué. 
Ce  fut  comme  un  signal.  Après  les  revers  de  la 
coalition  en  Champagne,  l'abbé  d'Andrefel,  vicaire 
général  de  l'archevêque  de  Bordeaux,  fit,  pour 
employer  les  expressions  de  Montlosier,  le  vœu, 
comme  Jephté,  d'immoler  le  premier  monarchien 
dont  le  nom  se  présenterait  à  sa  vue.  Ce  fut  le  nom 
de  Lally.  Aussitol,  dans  le  ))amphlel  le  plus 
violent,  il  est  accusé  de  tous  les  malheurs  de  la 
France  et,  comme  tel,  voué  à  l'opprobre  public. 

Après  l'abbé  d'Andrefel,  ce  fui  lelourd<3  M.  Fer- 
rand;  aj)rès  M.  Fcrraiid,  Tablx''  Tallx'it  ;  a]»rrs 
l'abbé  Talberl,  le  clievalier  de  (îuer;  ciilin  Pel- 
letier. LmIIv  se  défendait   de  toutes    ses  foi'ccs 


KT    I.  K    C.  A  I,  1.  ir,  AMSMK  10". 

C'était  surtout  du  côté  de  lîuikc  (ju'il  cherchait  à 
repousser  les  traits.  «  Telle  est  ma  destinée,  lui 
disait-il,  que  plus  je  sais  vous  respecter,  plus  je 
dois  vous  combattre,  et  qu'il  me  l'aut  voir  un 
adversaire  dans  un  homme  que  ses  principes  et 
ses  vertus  m'eussent  fait  regarder  comme  mon 
défenseur  naturel,  si  un  autre  que  lui  m'eût 
attaqué.  » 

Burke  avait  vanté,  comme  le  seul  mérite  de 
Lally,  le  mérite  du  repentir.  —  «  Je  n'en  ai  aucun, 
répondil-il,  car  je  ne  me  repens  pas  du  tout.  »  — 
11  ajoutait  :  «  Vous  avez  été,  monsieur,  trompé 
cruellement.  Vous  vous  êtes  trouvé  placé  entre 
deux  partis  extrêmes,  non  seulement  se  détestant 
l'un  l'autre,  mais  encore  détestant  tout  ce  qui 
n'était  pas  eux.  » 

Quoique  cette  réponse  fût  écrite  d'un  style  un 
peu  larmoyant  et  déclamatoire,  elle  n'en  eut  pas 
moins  du  retentissement.  Pendant  longtemps,  Lally 
avait  été  réputé  neveu,  par  sa  femme,  de  lord 
Lougborough,  le  grand  chancelier;  ils  étaient 
unis,  et,  dans  les  premiers  jours  de  l'émigration, 
se  voyaient  fréquemment.  Au  moment  où  Montlo- 
sier  débarqua,  Lally  n'était  plus  qu'un  parent 
éloigné.  Quelques  mois  s'écoulèrent  encore;  ils  ne 


1  or.  L  K  t  :  o  M  i  K  1)  I  ;  m  i  >  n  t  i-  o  s  i  k  w 

se  virent  plus.  Lally  apprit  même  que,  dans. un 
salon,  un  soir  qu'on  prononçait  son  nom,  on  avait, 
dit  La  lie  du  peuple!  11  en  eut  presque  des  convul- 
sions. «  Je  n'ai  jamais  pu  comprendre  l'acharne- 
ment dont  il  était  l'objet,  »  écrit  Montlosier.  — 
L'explication  était  tout  entière  dans  la  conduite 
loyale  de  Lally  en  4789.11  faisait  partie  de  la  mino- 
rité libérale  de  la  noblesse,  et  il  avait  passé  avec 
elle  à  la  chambre  du  tiers. 

On  en  voulait  aussi  à  Malouet.  Très  bien  accueilli 
d'abord  en  Angleterre,  il  avait,  de  1792  à  1794, 
reçu  les  hommages  dus  à  son  caractère  et  à  sa 
haute  intelligence.  11  y  avait  encore  peu  d'émigrés 
à  Londres.  A  la  fin  de  1794,  après  les  revers  des 
Autrichiens,  une  véritable  invasion  de  gentils- 
hommes de  l'armée  de  Condé  eut  lieu.  Alors  l'at- 
taquo  générale  contre  les  constitutionnels  n'é- 
pargna même  plus  Malouet. 

A  cette  époque,  les  distributeurs  des  fonds  de 
secours  accordés  par  le  gouvernement  anglais, 
étaient  l'évêque  de  Saint-Pol  de  Léon  et  le  baron 
de  Nanthia;  M.  du  Theil  était  le  receveur.  Ces 
trois  personnages  avaient  ainsi  un  accès  personnel 
auprès  des  ministres.  Dieu  sait  l'usage  qu'ils  en 
faisaient!  Le  baron  de  Nanthia,   plus  indiscret 


F.T    I.K   G.VLLIC.ANISMi:.  107 

que  les  deux  autres,  disait  confidentiellement  : 
«  Malouet  cherche  à  s'accrocher,  mais  je  viens  de 
lui  donner  un  coup  d'épaule  en  dehors.  D'.après 
les  opinions  et  la  conduite  de  Malouet,  les  roya- 
listes ne  pourront  jamais  avoir  confiance  en  lui. 
Les  ministres  m'ont  demandé  ce  que  je  pensais 
des  constitutionnels;  j'ai  répondu  :  «  Ce  sont  des 
»  hommes  parjures  envers  leurs  commettants  et 
»  filous  envers  le  roi.  »  Hier,  heureusement,  Rivière 
a  reçu  l'ordre  de  partir  d'Angleterre;  je  crois 
pouvoir  assurer  que  Bertrand  de  Molleville  va  le 
suivre;  bientôt  après  lui,  Malouet  s'en  ira;  voilà 
donc  le  parti  constitutionnel  mis  à  bas.  Il  m'a 
fallu  beaucoup  d'adresse.  » 

Par  sa  haute  situation,  par  ses  services  rendus, 
Malouet  résistait  aux  attaques.  De  plus,  grand  pro- 
priétaire à  Saint-Domingue,  personne  n'était  plus 
à  même  que  lui  de  donner,  sur  la  valeur  de  cette 
nouvelle  colonie  anglaise,  des  renseignements 
utiles. 

Quoi  qu'on  pût  faire,  Bertrand  de  Molleville  et 
Malouet  furent  épargnés.  Quelques  autres  émigrés 
de  marque,  connus  par  leurs  tendances  libérales, 
tels  que  le  prince  de  Poix,  le  marquis  de  Mont- 
ciel,  le  comte  de  Croix  et  un  petit  nombre  d'au- 


108  LE    C.O.MTK    I»  K    M  0  NT  I.  OSI  F.  P. 

très,  lurent  aussi  niûnagés.  Ouanl  à  Lanictli,  à 
M.  de  Lusignan,  d(''S  qu'ils  parurent  à  Londres,  ils 
furent  obligés  de  déguerpir. 

Ce  fut  bientôt  le  tour  de  Montlosier. 

Nous  avons  parlé  des  tracasseries  qu'il  avait  dû 
subir  à  Bruxelles  et  à  Cobleniz.  La  ronlinuité  de 
ses  relations  affectueuses  avec  Lally,  avec  son  amie 
la  princesse  d'Hénin,  avec  Malouel  et  tout  le  parti 
constitutionnel,  appela  sur  lui  l'attention.  11  l'ut 
menacé  de  proscription.  Ces  tentatives  devinrent  si 
positives,  qu'il  crut  devoir  s'en  plaindre  soit  au 
comte  de  Provence,  soit  au  comte  d'Artois. 

Après  avoir  consulté  l'évêque  d'Arras,  qui  avait 
sa  confiance,  le  comte  d'Artois  fit  à  iMontlosier 
cette  réponse  : 

<i  Edimbourg,  15  septembre  1790. 

y>  J'ai  reçu,  monsieur,  la  lettre  que  vous  m'avez 
écrite  le  31  aoiit,  et  j'ai  examiné  les  réflexions 
que  vous  a  suggérées  le  bruit  que  vous  m'appre- 
nez qu'on  a  fait  circuler  à  Londres  et  auquel  vous 
paraissez  attacher  un  grand  intérêt.  Je  n'entrerai 
ici  dans  aucun  détail  à  cet  égard;  M.  le  duc 
d'IIarcourt,  qui  vous  remettra  cette  lettre,  est 
chargé  de  vous  faire  connaître  mon  opinion  sur 


ET    LE    CALLICANISME.  109 

cet  incident.  Soyez  persuadé,  monsieur,  de  mes 
sentiments  pour  vous. 

»  Signé  :  Giiarles-Pihlippe.  » 

Montlosier  recevait  en  même  temps  du  duc 
d'IIarcourt  celte  autre  lettre  intéressante  : 

«  J'ai  l'honneur  de  vous  envoyer  la  réponse  de 
Monsieur  à  la  lettre  que  vous  avez  désiré  que  je 
lui  fasse  parvenir.  Son  Altesse  Royale  me  l'a 
adressée  à  cachet  volant,  dans  l'intention  que  j'en 
prenne  lecture.  Monsieur  ajoute,  dans  la  lettre 
dont  il  m'a  honoré,  qu'il  désire  que  tous  les  Fran- 
çais fidèles  vivent  plus  que  jamais  dans  la  paix  et 
dans  l'union  et  réunissent  tous  leurs  efforts 
pour  le  rétablissement  de  la  monarchie;  que  tout 
jce  qui  tendrait  à  altérer  cet  esprit  de  concorde  ne 
peut  que  lui  être  infiniment  désagréable;  qu'il  n'a 
jamais  eu  d'occasion  de  suspecter  vos  opinions  ; 
mais  que  vous  devez  sentir  qu'il  ne  peut  intervenir 
dans  des  discussions  aigries  par  des  tiers  et  qu'il 
souhaite  de  voir  ensevelies  promptement  dans  le 
plus  parfait  oubli;  qu'au  reste,  il  ne  doit  s'en  rap- 
porter sur  cette  affaire  qu'à  la  réponse  du  roi  à  la 
lettre  que  vous  avez  écrite  à  Sa  Majesté.  » 

La  réponse  du  comie  de  Provence  ne  se  fit  pas 


110  LE    COMTE    DE    MONTLOSIEK 

attendre.  Le  ton  en  était  pressenti  par  iMontlosier. 
Du  moment  qu'elle  était  signée  par  d'Enlraiyues, 
elle  devait  être  dure.  Elle  le  fut.  Nous  en  donnons 
quelques  extraits  : 

n  Conformément  à  vos  intentions,  monsieur  le 
comte,  j'ai  remis  au  roi  les  lettres  que  vous 
m'avez  fait  l'honneur  de  m'adresser  et  que  j'ai 
reçues  depuis  peu  de  jours  seulement.  Elles  ren- 
ferment des  plaintes  vagues  et  sont  de  nature  à 
rester  sans  réponse.  Telle  a  été  celle  que  le  roi 
m'a  faite  et  que  la  confiance  que  vous  me  té- 
moignez me  fait  un  devoir  de  vous  transmettre. 
Permettez-moi,  monsieur  le  comte,  d'y  ajouter 
quelques  réflexions.  Envers  tous  ses  sujets,  quels 
qu'aient  été  leurs  opinions,  leur  conduite,  leurs 
écrits,  soit  dans  le  commencement  de  nos  mal- 
heurs, soit  durant  le  cours  de  leur  troj)  longue 
durée,  Sa  Majesté  ne  croit  pas  qu'aucun  émigré  se 
montrant  zélé  pour  ses  intérêts,  inséparables  de 
ceux  de  la  France,  ou  simplement  menant  une 
vie  retirée,  ait  eu  à  se  plaindre  de  lui.  Peut-être, 
auront-ils  partagé  avec  le  public  le  droit  de  porter 
un  jugement  sur  les  productions  dont  les  prin- 
cipes leur  paraissaient  erronés;  mais  ils  savent 
que  le  roi  ne  souffrirait  pas  qu'ils  lissent  contre 


ET    LE    GALLICANISME.  Ul 

leurs  auteurs  mêmes,  aucune  démarche  contraire 
aux  sentiments  de  démence  que  Sa  Majesté  pro- 
fesse. » 

Cette  lettre  mécontenta  vivement  Montlosier. 
A  travers  les  formules  de  politesse,  il  lut  clairement 
que  ses  opinions,  soit  sur  la  régence,  soit  sur  les 
deux  chambres,  étaient  blâmées,  et,  quant  aux  sen- 
timents de  clémence  envers  lui,  ils  froissèrent  à 
jamais  sa  nature  violente,  rude,  mais  loyale. 

Une  telle  lettre  ne  pouvait  rester  ignorée  des 
agents  dont  la  répojise  du  roi  justifiait  la  conduite. 
Elle  devint  le  signal  d'un  nouveau  déchaînement 
contre  Malouet,  Lally  et  Montlosier;  déchaînement 
d'autant  plus  opportun,  qu'on  annonçait  Mallet 
Du  Pan.  Il  vivait  auprès  de  Mounier  à  Berne.  Une 
lettre  du  chevaher  de  Panât,  janvier  1796,  l'avait 
un  instant  détourné  de  la  pensée  de  quitter  la 
Suisse,  a  La  folie  est  générale  et  incurable,  lui 
écrivait-il;  combien  vous  vous  trompez  en  croyant 
(j[u'il  y  a  un  peu  de  raison  dans  la  cour  du  frèi'e  ! 
On  ne  peut  former  aucune  espérance.  Je  vois  sou- 
vent Montlosier,  Malouet  et  Lally  ;  nous  pleurons 
tant  de  fautes  commises;  tant  de  malheurs  en  ont 
été  la  suite  !  Nous  cherchons  un  remède  sans  le 
découvrir;  combien  vous  nous  manquez  1  » 


lie  l.t   COMIt    l)L   Mil.MLOSIKH 

Le  chevalier  de  Panai  lemiinail  jiar  lui  mol  cé- 
lèbre, prononcé  alors  pour  la  }ireiiiière  lois  : 
«  Personne  n'est  corrigé;  personne  n'a  su  rien 
oublier,  ni  rien  apprendre.  » 

Mallet  Du  Pan  hésitait  donc;  les  événements 
allaient  faire  cesser  ses  hésitations. 

Nous  avons  dit  que  M.  de  Nanthia,  l'évèque  de 
Saint-Pol  et  M.  du  Theil  avaient  la  distribution  des 
Tonds  votés  par  le  Parlement  en  faveur  des  émi- 
grés. Il  était  facile  d'en  détourner  quelque  chose 
au  piofit  des  bonnes  doctrines.  Ces  messieurs 
jetèrent  les  yeux  sur  Pelletier. 

Ce  personnage  avait  jugé  à  propos  de  l'aire  dres- 
ser par  un  ébéniste  de  Londres  une  petite  guillotine 
en  bois  d'acajou.  11  l'avait  exposée  moyennant  un 
schelling  pour  les  dernières  places  et  une  couronne 
pour  les  premières,  et  avait  inscrit  en  gros  ca- 
ractères à  la  porte  de  la  baraque  :  Aujourd'hui,  on 
guillotine  une  oie,  demain  un  canard.  Ce  Pelletier 
avait  été  présenté  pendant  la  Constituante  à  Mont- 
losier  par  M.  Régnier,  conseilioi'  à  la  cour  des 
aides,  comme  un  royaliste  ardent,  auteur  du  Do- 
mine salvuni  fac  regem.  On  avait  fait  de  temps  en 
temps  pour  lui  des  collectes  dans  le  côté  droit. 
1!  fui  clioi>i  par  le  comili''  de  Londres  pour  élrc  le 


ET    LE    GALLICANISME.  113 

liéros  de  hi  guerre  qu'on  se  proposait  de  livrer 
au  parti  constitutionnel.  «  Allons  donc,  Pelletier, 
lui  avait  dit  M.  du  Tiieil,  est-ce  qu'un  homme  de 
votre  mérite  est  fait  pour  se  prostituer  dans  des  ex- 
hibitions de  guillotine'?  C'est  à  vous  qu'il  convient 
de  défendre  les  vrais  principes  de  la  monarchie.  » 

Pelletier  se  trouva  tout  à  coup  converti  et  atten- 
dri; on  lui  envoya  un  saint  prêtre,  l'abbé  Caron, 
qui  le  confessa;  puis  l'abbé  Barruel,  qui  le  maria. 
Des  fonds  considérables  furent  faits  pour  sa  femme, 
pour  lui,  pour  ses  futurs  ouvrages.  Il  débuta  par 
une  proclamation  où  il  se  repentait  d'avoir  été 
entraîné  trop  longtemps  par  les  mauvais  systèmes 
des  Lally,  des  Bergasse  et  des  monarchiens.  Dé- 
sormais, il  abjurait  ses  anciennes  et  pernicieuses 
doctrines.  Cette  abjuration  le  fit  fort  applaudir  des 
fanatiques. 

Le  marquis  de  Sérent,  avec  qui  Montlosier 
avait  contracté  une  tendre  liaison  à  la  Consti- 
tuante, se  trouva  aussi  entraîné  dans  cette  lutte. 
Un  jour,  en  89,  dans  la  salle  môme  de  l'Assemblée, 
il  était  allé  trouver  Montlosier  à  son  banc  et  lui 
avait  demandé  ce  qu'il  voulait  et  où  il  allait.  «  Je 
veux  l'honneur  du  roi  et  la  liberté  du  pays,  avait 

il    répondu.  —  Touchez   là,    Montlosier,   dit   le 

8 


lu  I.K    COMÏi;    Il  K  MOMLOSI  E\\ 

marquis  de  Sérent,  je  suis  à  vous  el  avec  vous.  » 
A  Londres,  ils  s'étaient  rencontrés  plusieurs 
fois,  mais  sans  avoir  pu  causer.  Rendez-vous  fut 
pris  pour  déjeuner  ensemble  et  s'entretenir  des 
choses  du  temps.  La  nouvelle  circula  dans  les 
salons.  On  chercha  aussitôt  à  entraver  leur  con- 
versation. Il  y  avait  à  peine  une  heure  qu'ils  étaient 
réunis  qu'un  premier  messager  survient  et  les 
interrompt.  Aussitôt  après  en  arrive  un  second, 
puis  un  troisième.  Enfin  le  marquis  de  Sérent  dut 
se  rendre  sur-le-champ  pour  affaire  urgente  chez 
l'évoque  de  Saint-Pol.  Montlosier  apprit  bientôt 
qu'il  était  parti  avec  son  frère  pour  la  Vendée,  où 
ils  se  firent  tuer. 

Une  plus  grande  émotion  vint  encore  agiter 
les  petites  cervelles  de  l'émigration.  Mallct  Du 
Pan  allait  enfin  se  fixer  à  Londres.  Le  gouver- 
nement anglais,  qui  l'honorait,  en  avait  pré- 
venu les  princes  et  leurs  agents;  Montlosier 
songea  alors  à  saisir  l'opinion  publique. 

Sous  le  titre  de  Effela  de  la  violence  et  de  la 
modération  dans  les  affaires  de  France,  il  publia 
trois  lettres  adressées  à  Malouel  (août  1787).((  J'ai 
beau  être  démocrate  à  Londres,  écrivait-il,  ce  qui 
me  donne  peu  de  faveur,  je  n'en  suis  pas  moins 


ET    LK   GALJ.ICANISME.  115 

aristocrate  à  Paris;  ce  qui  prouve  que  j'ai  de  la 
fortune.  Vous,  monsieur,  que  les  difficultés  ne 
rebutent  pas,  ne  pourriez-vous  pas  trouver  moyen 
de  changer  le  chef-lieu  de  chacune  de  mes  ré- 
putations, et,  au  lieu  d'être  aristocrate  à  Paris  et 
démocrate  à  Londres,  que  je  fusse  réputé  aristo- 
crate à  Londres  et  démocrate  à  Paris?...  Au  com- 
mencement de  la  Révolution,  on  avait  tort  d'être 
modéré,  et  cependant  nous  étions  forts.  Aujour- 
d'hui, on  n'a  pas  un  homme  et  on  ne  veut  composer 
avec  qui  que  ce  soit.  Ah  !  que  n'étiez-vous  violents 
alors,  ou  que  n'ôtes-vous  modérés  aujourd'hui!... 
Dans  les  premiers  temps  de  la  Révolution,  tous 
les  honnêtes  gens  du  royaume  se  fussent  réunis 
à  des  mesures  vigoureuses,  si,  dirigées  seulement 
vers  la  conservation  et  vers  la  liberté,  on  ne  leur 
avait  pas  laissé  soupçonner  d'autres  intentions. 
J'admire  l'obstination  de  ceux  qu'on  dit  ne  vouloir 
de  la  monarchie  française,  que  si  elle  leur  restitue 
les  mêmes  places,  les  mêmes  jouissances,  les 
mêmes  faveurs...  »  Tel  était  le  ton  de  ces  let- 
tres; bien  loin  de  calmer  les  fureurs,  elles  les  portè- 
rent ;'i  l'extrême.  Cazalès,  qui  ne  désapprouvait  pas 
au  fond  l'auteur,  s'écria  dans  le  salon  de  Burke  :  Je 
ne  sais  pas  poKvquoi  Montlosier  s^est  mis  à  écrire 


116  LE  COMTE    DE    MONTLOSIER 

sur  la  modération.  Cest  Vhomrae  le  plus  violent 
que  je  connaisse.  —  Et  Rivarol  écrivit  à  l'un  de  ses 
amis,  furieux  contre  cette  publication  :  «  Vous  ne 
connaissez  pas  Montlosier;  il  aime  la  sagesse  avec 
iolie  et  la  modération  avec  transport.  » 

Les  esprits  modérés  et  bien  équilibrés  n'auront 
jamais  derrière  eux  une  armée.  Sauf  quelques  mo- 
ments heureux,  ils  sont  en  politique  condamnés  à 
l'isolement. 

On  parlait  beaucoup  dans  le  camp  ennemi,  du 
comité  constitutionnel  de  Berne  et  du  comité 
constitutionnel  de  Londres.  Le  comité  de  Berne, 
c'était  Mallel  Du  Pan  ;  le  comité  de  Londres, 
c'était  Malouet.Dans  une  lettre  adressée  à  Mallet 
(8  mai  1796),  Malouet  appréciait,  le  jour  même  de 
sa  publication,  la  brochure  de  Montlosier.  «  Nous 
sommes  ici  bien  dispersés,  nous  sommes  bien  dé- 
pourvus de  crédit,  de  moyens.  Quelques  conversa- 
tions oiseuses  qui  n'aboutissent  à  rien,  voilà  tous 
mes  travaux.  Montlosier  a  voulu  à  toute  force  jeter 
une  bombe!  il  vient  de  publier  des  lettres  qu'il 
m'a  adressées  sur  la  modération  dans  les  affaires 
do  France.  Il  y  a  beaucoup  d'esprit,  de  vues  justes, 
de  réflexions  fines  et  quelques  maladresses.  D'En- 
traiuues  et  Ferrand  y  sont  fort  mal  traités.  J'aurais 


ET    LK   GALLICANISME.  117 

voulu  que  ce  qui  les  regarde  fût  inoiiis  amer  sans 
être  moins  fort.  » 

A  la  suite  de  cette  critique,  Malouet,  faisant  al- 
lusion à  une  publication  que  préparait  Mallet  Du 
Pan,  jetait  en  passant  cette  observation  profonde: 
a  On  ne  sait  pas  assez  combien  l'Angleterre ,  dans 
toutes  ses  entreprises  contre  la  France,  a  été 
trompée  par  les  Français.  Ne  croyez  pas  que  ce 
soit  le  ministère  qui  ait  projeté  ,  combiné  aucune 
de  ces  funestes  opérations  de  l'intérieur;  tou- 
jours il  a  été  provoqué,  tourmenté,  harcelé  par 
vos  faiseurs,  et  j'ai  lieu  de  croire  que  le  cabinet  a 
cédé  à  regret  en  plus  d'une  occasion.  » 

On  peut  donc  porter  en  toute  sûreté  de  con- 
science un  jugement  sévère  sur  les  menées  de 
l'émigration.  Mais  les  sottises  n'eurent  pas  de  fin. 

Mallet  Du  Pan,  qu'on  redoutait  de  voir  à. 
Londres,  n'y  vint  pas  encore.  Il  envoya  son  fils 
dans  les  premiers  mois  de  1797,  comptant  sur  ses 
amis  pour  lui  procurer  quelque  emploi.  Ce  jeune 
homme  eut  à  essuyer  quelques  bourrasques  dans 
le  salon  de  la  princesse  d'Hénin.  Son  père  venait 
de  publier  la  Leiire  à  un  homme  d'Etat.  Tandis 
que  les  émigrés  voyaient  de  plus  en  plus  dans  la 
marche  des  affaires  en  France  la  perspective  de 


118  LK    COMIK    ItK    MONTLOSlKll 

luiu'  prochain  leloui',  Mallel,  mieux  renseigné, 
pailail  de  Tavenir  en  esprit  éclairé.  On  ne  le  lui 
pardonnait  pas.  Il  restait  aux  royalistes  exailés  une 
dernière  illusion  à  se  Taire  :  ils  voulurent  absolu- 
ment que  Bonaparte  fût  un  général  iMonk ,  ne 
cherchant  à  garder  le  pouvoir  que  pour  le  resti- 
tuer au  roi  légitime. 

Mallet  Du  Pan  devait  leur  enlever  encore  cette 
espérance  dans  ses  derniers  écrits.  Il  quitta  défini- 
tivement la  Suisse  avant  qu'elle  eut  été  envahie 
par  les  armées  de  la  République.  Il  Tut  obligé  de 
s'installer  à  Londres  chez  M.  Reeves,qui  venait  de 
publier  sous  le  titre  de  Pensées  sur  le  gouverne- 
ment, un  pamphlet  contre  les  institutions  de  son 
pays.  Ce  pamphlet  avait  été  dénoncé  au  Parlement, 
et  l'auteur  avait  été  poursuivi  et  condamné.  Mallet 
demeura  plus  d'un  mois  dans  sa  maison.  A  coup 
sûr,  la  nécessité  de  pareilles  précautions  nepouvail 
pas  modifier  les  vues  politiques  d'un  lioinme  aussi 
arrête  el  aussi  sagace  que  Mallet  Du  Pan;  mais  elles 
indiquaient  bien  le  degré  d'aveuglement  el  de  pas- 
sion de  tout  un  parti.  On  avait  donc  songé  à  lui  pré- 
parer malgré  lui  un  logement.  Au  bout  d'un  mois, 
Mallet  Du  Pan,  averti,  put  abandonner  M.  Rcevcs. 
Nous  avons,  dans  cette  étude  toute  politique, 


ET    LK    GALLICANISME.  119 

donné  peu  de  place  à  la  vie  privée  de  lUonllosier. 
Pour  abattre  celte  nature  vaillante  et  pleine  de 
verve,  il  ralUiit  des  douleurs  exceptionnelles.  Elles 
ne  lui  manquèrent  pas.  Dans  l'expédition  de 
Saint-Domingue,  il  perdit  à  la  fois  son  frère  et 
son  neveu,  pour  lesquels  il  avait  obtenu  un  grade. 
Sa  meilleure  amie  vint  en  même  temps  à  dispa- 
raître. «  Je  ne  m'aimais  plus  dès  lors  assez,  écrit- 
il,  pour  faire  attention  à  moi.  » 

Une  crise  survint,  elle  fut  terrible.  Sa  vigou- 
reuse constitution  d'Auvergnat  triompha  de  tout, 
même  du  spleen.  Plusieurs  de  ses  amis,  le  che- 
valier de  Panât,  l'archevêque  de  Tours,  M.  de  Don- 
nai, n'y  avaient  pas  échappé.  Malouet  n'avait  pu  s'en 
guérir  que  par  un  voyage  sur  le  continent. 

L'argent,  à  un  jour  donné,  allait  manquer  com- 
plètement à  Montlosier.  Il  songea  à  créer  un 
journal.  La  princesse  d'Hénin  lui  envoya  trente 
guinées.  Celait  peu  de  chose  pour  commencer 
la  publication  d'une  feuille  périodique.  11  l'en- 
treprit néanmoins  sous  le  litre  de  Journal  de 
France  et  d'Angleterre.  Malgié  les  efforts  de  Ma- 
louet, de  Lally  et  de  quelques  amis,  on  ne  fit  pas 
les  frais. 

Montlosier  avisa  alors  le  Courrier  de  Londres 


120  I.K    CO.MTK    DK    MONTLOSIKK 

pour  on  Taire  l'organe  du  }»aili  royaliste  libéral. 
Un  moment  rédigée  par  Brissol,  celte  feuille  avait 
eu  un  grand  succès  sous  le  nom  de  Courrier  de 
VEurope.  Continuée  depuis  sous  le  litre  de  Cour- 
rier de  Londres,  elle  était  dans  les  mains  de  l'abbé 
de  Galonné  et  menaçait  de  tomber  tout  à  l'ail. 

C'était  un  singulier  homme  que  cet  abbé.  Le. 
récit  qu'a  laissé  Montlosier  de  leurs  rapports  est 
des  plus  piquants. 

L'abbé  arrive  un  malin  chez  lui.  «  Vous 
pouvez  bien  avoir  des  préventions  contre  moi, 
lui  dit-il,  je  conviens  qu'à  Coblenlz,  si  j'avais 
été  le  maître,  je  vous  aurais  fait  jeter  dans  le 
Rhin.  J'avais  alors  contre  vous  et  contre  vos 
deux  chambres  une  irritation  que  je  ne  puis  pas 
encore  me  définir;  je  suis  bien  revenu  aujour- 
d'hui de  ces  préventions,  et,  puisqu'on  m'a  dit  que 
vous  aviez  quelque  envie  de  travailler  au  Courrier 
de  Londres,  jii  viens  vous  témoigner  le  désir  que 
j'ai  de  vous  avoir  pour  collaborateur.  Mon  frère 
vous  fait  les  mêmes  propositions  que  moi .  »  Après 
cette  ouverture,  Montlosier  alla  de  son  côté  rendre 
visite  à  l'abbé.  11  le  trouva  à  genoux  devant  un  re- 
liquaire éclaiié  par  des  cierges.  «  Ilélas!  lui  dit-il, 
je  suis  un  pauvre  misérable  qui  me  suis  assez  mal 


KT    LK   (.AI,  LICANISME.  121 

conduit  Luiilc  ma  vie,  el  (|ui  acluelîeinciil  dois 
faire  pénitence.  »  Il  lui  nomma  les  saints  dont  il 
avait  les  reliques. 

Malgré  ces  pratiques,  il  n'en  continuait  pas 
moins  à  Londres  les  habitudes  d'un  abbé  du 
xviif  siècle.  Au  bout  de  peu  de  jours,  il  jugea  à 
propos  de  se  retirer  au  Canada.  Le  Courrier  de 
Londres  resta  alors  àMontlosier  avec  le  tiers  de  la 
propriété  et  des  frais  de  rédaction  qui  s'élevaient  à 
deux  cents  louis.  Le  baron  de  Montalenibert  vint 
un  matin  lui  en  avancer  la  moitié.  Soutenu  ainsi 
par  l'amitié,  Montlosier  se  créa  des  relations  et 
des  correspondances  dans  toute  l'Europe.  11  put 
en  nouer  même  à  Paris.  Le  Courrier  de  Londres 
acquit  une  importance  considérable. 

Depuis  la  déclaration  de  guerre  par  la  Con- 
vention, le  cabinet  anglais  s'était  efforcé  de  re- 
nouer les  nœuds  de  la  coalition  entre  la  Prusse  et 
l'Autriche.  Un  traité  d'alliance  avait  été  conclu 
avec  l'impératrice  de  Russie,  des  subsides  avaient 
été  accordés  au  roi  de  Sardaigne.  L'héroïsme  des 
armées  françaises  grandissait  à  mesure  que  la 
lutte  sanglante  et  ruineuse  se  prolongeait. 

Le  cabinet  de  Saint-James  avait  une  tâche  non 
moins   difficile  à  remplir,  celle  de    justilier  la 


m  LK   (.(i.MI'K    DE    MONTLOSiEll 

guerre  devant  l'opposition  des  deux  chambres. 
Les  ministres  triomphaient  dans  le  Parlement. 
Cependant  les  difficultés  suscitées  entre  les  trois 
cours  intéressées  par  le  partage  de  la  Pologne 
avaient  déterminé  le  roi  de  Prusse  à  conclure  la 
paix  avec  la  France.  Le  traité  de  Bàle  avait  été 
signé.  La  cour  de  Vienne  devenait  dès  lors  le 
centre  des  opérations  diplomatiques  de  Pitt. 

Après  l'insuccès  dcQuiberon,  les  cabinets  étran- 
gers étaient  convaincus  que  les  royalistes  en  France 
el  hors  de  France  ne  pouvaient  plus  leur  apporter 
que  des  ressources  précaires  et  inel'ticaces .  La 
paix  avec  l'Espagne  vint  consommer,  pour  ainsi 
dire,  la  ruine  de  la  cause  royale.  La  Russie,  l'An- 
gleterre et  l'Autriche  restaient  encore  debout. 
Les  trois  piiissances  venaient  de  signer,  le  :28  oc- 
tobre 1795,  le  traité  de  la  triple  alliance,  lorsque 
George  III  ouvrit  en  personne  le  Parlement.  Il  fut 
assailli  par  des  émeutiers  aux  cris  :  «  Du  pain! 
du  pain!  »  Pour  la  première  lois,  l'upiiiiuii  pu- 
blique manisfeslait  une  lassitude.  La  république 
française  venait  de  se  reconstituer  sous  une  nou- 
velle foi'iiio.  Li'  gouvernemenl  du  Directoire  était 
de  ceux  avec  lesquels  on  pouvait  négocier.  Si  la 
paix   ne   se  fit  pas   dès    1790,  les    Mémoires  de 


KT    LE   r.  AL  Lie.  A. Mb. M  K.  123 

Malmesbury  témoignent  du  moins  de  la  sincérité 
des  dispositions  paciiiques  de  Pitt. 

C'est  à  ce  moment  que  Montlosier  prit  délini- 
tivement  seul  la  rédaction  du  Courrier  de  Londres. 
Il  n'entra  jamais,  suivant  la  remarque  d'un  des 
hommes  qui  l'ont  le  mieux  connu,  en  communi- 
cation sympathique  et  directe  avec  le  caractère 
anglais.  Si  l'indépendance  de  son  jugement,  la 
rudesse  de  sa  verve,  l'isolèrent,  cette  originalité 
donna  de  l'éclat  à  sa  polémique.  A  chaque  numéro 
du  Courrier  qui  déplaisait,  les  rancunes  se  ravi- 
vaient. On  lui  lit  d'abord  des  menaces;  elles  eurent 
peu  de  succès.  Enfin  on  imagina  de  répandre  le 
bruit  que  l'ordre  de  son  renvoi  d'Angleterre  avait 
été  arrêté  en  conseil  des  ministres. 

Il  écrivit  aussitôt  à  M.  Wickam,  chargé  particu- 
lièrement de  tout  ce  qui  concernait  l'exécution 
de  VA  lien- Bill.  Il  le  vit  le  lendemain,  et  reçut  de 
sa  bouche  l'assurance  que  ces  bruits  n'avaient 
aucun  fondement.  M.  Wickam  se  montra  attristé 
de  l'esprit  de  tracasserie  qui  se  montrait  parmi  les 
émigrés.  C'était  le  baron  de  Roll,  un  des  amis  du 
comte  d'Artois,  qui  avait  répandu  ces  fausses  nou- 
velles. Montlosier  le  sut  et  provoqua  immédiate- 
ment l'auteur;  l'affaire  s'arrangea,  grâce  à  l'en- 


121  LE   COMTK    HK    M  0  N  T  LOS  1  E  li 

treinise  du  comte  de  Béliague  el  du  conile  Etienne 
de  Durlorl. 

L'un  des  esprits  les  plus  élevés  du  cabinet  bri- 
tannique, M.  VVyndham,  qui  lisait  régulièrement 
le  Courrier  de  Londres,  manifesta  alors  le  désir 
de  causer  avec  iVIontlosier  sur  les  affaires  de 
France.  Ce  fut  dans  le  salon  de  lady  Crcevc  que 
l'entrevue  eut  lieu;  la  conversation  prit  un  ton 
cassant  et  brusque  :  «  Monsieur  de  Montlosier, 
demanda  lady  Creeve,  vous  êtes  bien  pressé,  j'en 
suis  sûr,  de  voir  vos  princes  en  France.  —  Oui, 
madame,  mais  avec  une  représentation  nationale. 
—  Vous  pensez  bien  que  la  monarchie  est  le  seul 
gouvernement  qui  convienne  à  la  France?  —  Oui, 
madame,  mais  avec  les  libertés  publiques.  » 

Cette  conversation  frappa  vivement  l'attention 
de  M.  AVyndham.  Elle  fit  i^rand  tapage.  Malouel, 
étant  venu  sur  ces  entrefaites  rendre  visite  à 
Montlosier,  commença  par  rire  de  sa  franchise; 
mais  au  fond  il  restait  inquiet. 

Tout  entier  à  la  direction  de  son  journal,  Mont- 
losier suivait  avec  assiduité  les  séances  du  Par- 
lement. Sans  être  lié  avec  les  chefs  de  l'opposition, 
il  les  coniuit;  Fox  surtout.  Il  ne  pouvait,  du  reste, 
y  avoir  de  vive  sympathie  entre  ces  deux  carac- 


ET    Lli    GALLICANISME.  125 

lères;  Fox  était,  réduit  par  les  événements  à  une 
tache  très  délicate.  Si  Montlosier  avait  fortement 
blâmé  comme  lui  la  proclamation  de  Brunswick 
rédigée  par  M.  de  Limon,  il  ne  pardonnait  pas  à 
la  grande  Ame  libérale  de  Fox  de  continuer  de  dé- 
Icndre  la  Révolution.  Depuis  la  guerre,  Fox  voyait 
fuir  toutes  ses  anciennes  amitiés  et  sa  popula- 
rité; il  le  sentait  et  il  souffrait.  Néanmoins  sa 
politique  pacifique  venait  d'obtenir  un  succès 
inattendu.  Le  discours  du  Parlement  (1798)  an- 
nonçait que  des  négociations  venaient  d'être  re- 
nouées avec  le  Directoire.  La  stupeur  des  émi- 
grés dépassa  les  bornes.  Montlosier  étant  devenu 
une  puissance  avec  son  journal,  l'évêque  d'Arras 
le  fit  prier  de  passer  chez  lui.  Il  lui  )nontra  son 
effroi  de  ces  apparences  de  paix,  la  République 
consolidée,  les  espérances  de  l'émigration  anéan- 
ties. Montlosier,  en  homme  avisé,  ne  croyait  pas 
au  succès  des  démarches  de  Malmesbury,  mais  par 
d'autres  raisons  que  celles  données  par  les  émi- 
grés. Avec  la  politique  du  Directoire,  la  paix  lui 
paraissait  aussi  ruineuse  que  la  guerre  pour  les 
finances  anglaises.  La  propagande  des  idées  étant 
une  des  conditions  de  stabihté  pour  les  résultats 
sociaux  de  la  Révolution,  l'Angleterre  ne  pouvait 


126  I.K    COMTK    1)K    MONTLOSIKU 

désarmer,  et  son  commerce,  dans  Triât  où  se 
trouvait  le  continent,  ne  pouvait  compter  sur  une 
extension. 

«  A  merveille,  dit  l'évêque  d'Arras  très  at- 
tentif à  cette  conversation;  j'ai  renconli('  l'aulrc 
jour  Cazalès,  Au  lieu  de  nie  donner  des  rai- 
sons, il  m'a  lancé  des  injures.  »  —  Cazalès  était 
un  homme  de  premier  ordre.  Ni  l'émigration 
ni  les  conseillers  des  princes  n'avaient  su  ni  l'ap- 
précier ni  l'employer.  —  «  Laissons  là  Cazalès, 
reprit  l'évêque  d'Arras;  faites-moi  le  plaisir  de 
mettre  par  écrit  ce  que  vous  venez  de  me  dire, 
afin  que  je  le  présente  à  M.  le  comte  d'Artois.  Je 
pense  aussi  que  vous  voudrez  bien  en  insérer 
quelque  chose  dans  le  Courrier  de  Londres,  » 

Le  lendemain,  Montlosier  envoya  la  note  qui  lui 
était  demandée  et  inséra  dans  son  journal  un 
article  qui  la  reproduisait  en  partie.  Nous  savons 
que  les  propositions  de  paix  ne  réussirent  pas.  La 
perspicacité  dont  le  Courrier  de  Londres  avait 
fait  preuve  avait  valu  pour  quelques  jours  à  Mont- 
losier des  laveurs.  A  la  ■^uile  d'une  opération 
douloureuse,  ses  amis  avaient  été  inquiets  de  sa 
santé.  Le  comte  d'Artois  envoya  savoir  de  ses 
nouvelles.  Après  sa  convalescence,  Montlosier  Ht 


ET    LE   GALLICANISME.  127 

demander  la  permission  d'aller  lui  porter  ses  re- 
merciements. Admis  à  une  audience,  avec  beaucoup 
d'autres  Français,  il  reçut  du  comte  d'Artois  cette 
apostrophe  :  «  Eh  bien,  monsieur  de  Montlosier, 
votre  journal  ?  il  y  a  quelquefois  bien  des  sottises.  » 
Montlosier  n'était  jamais  à  court  de  riposte  : 
«  Monseigneur,  j'en  entends  si  souvent,  qu'il  est 
bien  possible  qu'il  m'en  échappe  aussi  quelqu'une.  » 
Ils  ne  se  revirent  plus.  Du  reste,  le  Courrier  de 
Londres,  à  propos  d'une  motion  du  général  Fitz- 
Patrick  au  Parlement,  s'étant  montré  favorable  à 
la  mise  en  liberté  de  la  Fayette,  il  n'en  avait  pas 
fallu  davantage  pour  réveiller  toutes  les  vieilles 
rancunes  du  monde  qui  entourait  les  princes. 

Résolu  de  plus  en  plus  à  vivre  loin  des  coteries, 
Montlosier  donnait  au  travail  toute  sa  journée. 
Quand  le  Courrier  de  Londres  ne  suffisait  pas,  il 
écrivait  son  livre  des  Mystères  de  la  vie  humaine. 
Imagination  étrange  et  mêlée  d'éléments  dispa- 
rates, ayant  immensément  lu  sans  avoir  mis  de 
méthode  dans  ses  lectures,  Montlosier  étudiait 
avec  passion  le  magnétisme  animal.  Il  se  hasardait 
de  causer  du  mesmérisme  avec  ses  amis;  mais  il 
n'y  avait  guère  que  Malouet  qui  eût  la  bonté  de 
l'écouter  sérieusement. 


1-28  1.  K   COMTK    DK    MONTLUSIEK 

Son  originalité  le  faisait  Ibrt  reclicirlier,  La 
majeure  partie  de  ses  soirées  se  passait  chez  la 
princesse  d'IIénin  avec  Lally  ;  mais  il  s'était  créé 
(les  amitiés  nouvelles  et  en  première  ligne  avec 
Chateaubriand.  Lorsque  parut  VEssai  sur  les 
révolutions^  Montlosier  s'empressa  d'en  rendre 
compte  et  le  fit  avec  bienveillance  et  justice.  Une 
visite  de  remerciement  les  lia,  et  ils  se  retrouvèrent 
chez  madame  Lindsay. 

Ce  n'était  déjà  plus  le  Clialeaubiiand  des  pre- 
miers jours  de  l'émigration,  celui  qui  avait  aimé 
Cliai'lottc  Yves,  celui  qui  s'enfei-mail  hi  nuit  dans 
l'abbaye  de  Westminster  jiour  mieux  rêver  aux  il- 
lustres morts.  Il  séduisit  Montlosier.  Ils  dînaient  en- 
semble tous  les  mercredis  ;  le  chevalier  de  Panât  et 
Christian  de  Lamoignon  étaient  aussi  des  convives. 
En  été,  on  allait  dans  quelque  taverne  solitaire, 
à  Chelsca,  sur  la  Tamise;  on  parlait  de  Milton  et 
de  Shakspearc.  «  Nous  rentrions  de  nuit  à  Londres, 
aux  rayons  défaillants  des  étoiles,  submergées  l'une 
après  l'autre  dans  les  brouillards  de  la  ville.  »  — 
Dans  la  mauvaise  saison,  c'était  .Montlosier  qui 
olTrail  l'hospilaiilc  ;  sa  maison  ('lail  tenue  par  deux 
sœurs,  dont  l'une,  la  plus  jeune,  était  petite  et 
bossue;  Tainée   était  hideuse;  ce  qui  faisait  dire 


KT    LK    C.ALLICAMSMi:.  liO 

au  chevalier  de  Panât  :  «  Il  faut  que  Montlosicr 
soit  un  prince  enchanté,  car  il  est  iiaidé  par 
deux  monstres.  »  Le  samedi,  on  allait  en  affluence 
chez  Chateaubriand,  qui  ollVail  du  punch.  Il  donna 
un  soir  lecture  d'Atala. 

Avec  son  âme  remplie  encore  des  souvenirs  des 
solitudes  américaines,  avec  son  imagination  plus 
grandiose  qu'aimable,  il  sortait  à  première  vue 
du  ton  et  du  cadre  français.  Des  femmes,  dans 
Tauditoire,  portèrent  un  jugement  plus  rigoureux 
que  les  hommes.  Malgré  toutes  les  critiques,  on 
lut  enlevé,  entraîné  malgré  soi,  par  je  ne  sais  quel 
charme  ascendant  et  troublant.  On  sentait,  pour 
parler  avec  le  poète,  que  la  flamme  divine  avait 
passé  par  les  lèvres  de  Chactas  et  l'on  emportait 
avec  soi  la  flèche  empoisonnée. 

Parmi  les  auditeurs  du  samedi,  quel  ne  fut  pas 
Tétonnement  de  Montlosier  de  rencontrer  l'abbé 
Delille  !  Il  l'avait  beaucoup  vu,  beaucoup  connu,  il 
savait  son  origine.  Tous  les  deux  étaient  de  la 
même   province. 

Delille,  nous  apprennent  les  papiers  de  Montlo- 
sier, était  né  dans  vme  maison  de  campagne  près 
de  Pontgibaud  et  non,  comme  on  le  croit,  à  Cha- 
nonat.  Sa  famille  maternelle  avait  gardé  sur  son 


l.tO  LK    COMTi;    1)1".    MONTI.OSIKK 

origine  le  plus  profond  siienoe.  MonllosiiM'  avait  à 
peine  dix-huit  ans,  qu'invite  à  une  petite  l'èle  dans 
la  vallée  de  Royat,  il  s'y  trouva  avec  une  demoi- 
selle de  cinquante  ans  fort  aimable.  Un  beau 
jour,  elle  disparaît,  et  Ton  apprend  qu'elle  est  à 
Paris  et  qu'elle  s'y  présente  sous  le  nom  de  ma- 
dame Delille,  mère  de  l'abbé  Delille. 

«  Pendant  quelque  temps,  raconte  Montlosier, 
tout  fut  extrêmement  tendre  entre  la  mère  et  le  fils. 
Bientôt  ils  se  brouillèrent  et  se  séparèrent.  Quand 
je  vis,  quelque  temps  après,  l'abbé  Delille  à  Cler- 
mont,  il  se  plaignait  beaucoup  de  sa  mère,  qui,  à 
son  tour,  se  plaignait  beaucoup  de  lui.  Il  m'aimait 
assez  alors  parce  que  je  savais  par  cœur  toutes  ses 
Géorgiqties.  A  un  autre  voyage,  il  m'aima  davan- 
tage parce  que  je  savais  son  poème  des  Jardina. 

0  11  avait  fait  connaissance  avec  le  comte  de 
Ghoiseul-tiouffier  et  s'était  lié  avec  lui;  comnie  il 
montrait  un  grand  désir  de  voir  la  Grèce,  M.  de 
("illioiseul-Gouftier  le  mena  à  Conslantinople,  où  le 
comte  venait  d'être  nommé  ambassadeur. 

»  Au  bout  de  quelque  temps,  ils  se  séparèrent; 
au  retour,  l'abbé  Delille,  traversant  Stuttgart,  se 
lia  avec  une  demoiselle  qui  se  trouvait  avoir  la 
[)liis  belle  voix  du  monde.  Il  l'amena  avec  lui  à 


1:T    LL    (iALLlCANlSMli.  131 

Paris  et  en  fil  sa  nièce.  Nous  vîmes  ensuite  cette 
nièce  en  Auvergne,  tout  étonnés  de  cette  parenté 
nouvelle,  sur  la  nature  de  laquelle  personne  de 
nous  ne  pouvait  se  méprendre.  Les  états  généraux 
ayant  été  convoqués  et  les  événements  de  juillet 
étanl  survenus,  on  pouvait  facilement  être  effrayé  ; 
l'abbé  Delille  le  fut  par-dessus  tout.  Je  le  rencon- 
trai un  jour  aux  Tuileries;  il  n'osait  ni  proférer  un 
mot,  ni  lever  les  yeux  sur  moi.  Il  regardait  de  tous 
côtés  pour  voir  si  on  l'observait  et  si  on  l'aperce- 
vait. Au  18  fructidor,  les  forces  lui  revinrent.  Il 
eut  le  courage  de  fuir.  Il  se  rendit  en  Suisse;  de  là, 
il  écrivit  à  M.  le  comte  d'Artois,  qui  l'avait  toujours 
protégé.  Les  agents  des  princes  virent  dans  la 
célébrité  de  l'abbé  Delille  une  espérance  d'appui 
pour  le  système  absolu  et  pour  leur  haine  contre 
le  parti  monarchien.  Il  écrivit  contre  nous,  qu'on 
regardait  comme  les  coryphées  du  parti,  des  lettres 
désobligeantes.  Il  avait  rencontré  Rivarol  à  Ham- 
bourg; depuis  longtemps  Delille  et  lui  étaient 
brouillés,  ils  se  raccommodèrent.  Dans  cette  en- 
trevue, l'abbé  Delille,  qui  s'était  mis  à  lui  dire  des 
choses  aimables,  finit  par  ce  vers  connu  : 

Je  t'aime,  je  l'avon",  et  je  ne  te  crains  pas. 


ni  LE   COMTK    DK    MO  N  ï  l.<»  S  1  K  lî 

Un  lioimue  d'esprit  qui  (Hait  luvsent  lit  celle  va- 
riante : 

«  Je  le  crains,  jo  l'avoue,  et  je  ne  l'aime  pas.  » 

Voilà  donc  l'abbé  Dclille  en  Angleterre.  Il 
rendit  d'abord  visite  à  Malouet,  qui  le  reçut  lorl 
bien,  puis  à  Montlosier,  qui  lui  lil  des  reproches. 
Les  lettres  désobligeantes  dont  nous  avons  parlé 
lui  avaient  été  envoyées  de  Londres.  Delille  du 
moins  s'en  excusait.  Il  parla  de  Rivarol.  //  a 
plus  d'esprit  que  moi,  ôh-'û,  mais  je  r une  mieux 
V alexandrin.  Son  auiour-propre  se  consolait 
ainsi  de  ses  blessures. 

On  se  rencontrait  souvent,  soit  chez  Malouet, 
soit  dans  la  chambre  de  Chateaubriand,  le  jour  des 
lectures. 

Ici  se  place  une  aventure  connue,  mais  que 
nous  trouvons  avec  des  détails  amusants  dans 
les  papiers  de  Montlosier. 

La  lecture  de  Chateaubriand  avait  commencé; 
ce  jour-là  elle  devait  être  plus  importante.  On 
s'aperçutque  l'abbé  Delille  manquait.  Après  l'avoir 
attendu  quelque  temps,  on  pria  Malouet  d'aller 
•  lie/  lui.  Il  demeurait  dans  le  voisinage.  Lally  se 
juii^uil  à  Malouel.  Ils  trouvèrent  l'abbé  jlelille  au 


ET    LK   C.ALLICANISME.  133 

lit.  —  «  Au  lit,  mon  ami!  vous  êtes  donc  malade? 
—  Non  pas,  »  répondit-il.  En  même  temps  il 
jetait  sur  mademoiselle  Vaudechamp,  la  personne 
qu'il  avait  amenée  de  Stuttgart,  des  regards 
significatifs. 

Pour  comprendre  cette  scène,  dont  Malouet 
raconta  ensuite  à  Montlosier  les  détails,  il  faut 
savoir  quelle  était  la  situation  de  l'abbé. 

MM.  Giguet  et  Michaud,  libraires  à  Paris, 
avaient  chargé  Montlosier  de  traiter  en  leur  nom 
avec  l'abbé  Delille  pour  tous  ses  ouvrages.  La 
position  de  Montlosier  n'était  pas  commode  pour 
un  négociateur.  Il  n'avait  et  ne  voulait  avoir  avec 
Delille  aucune  intimité.  11  voulait  encore  moins 
en  avoir  avec  mademoiselle  Vaudechamp,  dont 
l'abbé  venait  de  taire  sa  femme.  Nièce  ou  femme, 
elle  était  mal  élevée  *.  Michaud,  comprenant  la 
difficulté  que  rencontrerait  Montlosier,  trouva 
un  autre  intermédiaire.  L'affaire  fut  conclue  au 
prix  de  six  francs  par  vers  et  trente  sous  pour 
mademoiselle  Vaudechamp.  L'abbé,  qui  était  un 
véritable  enfant,  en  avait  quelquefois  l'activité  et 

1.  Celai',  dcllo  que  Rivarol,  inécoiilcnt  de  ses  manières,  avait 
(lit  :  «  L'abbé,  puisque  vous  avez  le  droit  de  vous  choisir  une 
nièce,  vous  auriez  dû  la  clioisir  [)lus  polie.  » 


131  LK  (.uM  II,    lU;    MONl  I.OS!  Kll 

quelquefois  la  pares?(\  Tant  que  sa  l'emnie  avait 
été  sa  nièce,  elle  le  ména^fail  un  peu;  quiind  ils 
furent  mariés,  elle  le  mena  durement.  On  sait 
qu'un  jour,  lui  ayant  jeté  à  la  tète  un  gros  volume 
in-^",  Delille  le  ramassa  et  lui  dit  :  «  Madame,  ne 
pouriiez-vous  pas  vous  contenter  d'un  in-8°  ?  » 
Elle  avait  tiiii  par  lui  imposer  une  lâche.  L'abbé, 
qui  travaillait  tous  les  matins  dans  son  lit,  devait 
avant  de  se  lever  avoir  fait  trente  vers,  et  pour 
s'en  assurer  mademoiselle  Vaudechamp  prenait 
la  précaution  suivante  :  il  y  a  un  certain 
habillement  que  les  Français  ont  appelé  gros- 
sièrement culotte,  mais  que  les  dames  anglaises 
appellent  le  petit  vêtement,  small  cloth.  Quand 
l'abbé  avait  fait  ponctuellement  sa  tâche  du  matin, 
on  lui  apportait  son  petit  vêtement  et  il  pouvait 
se  lever;  sinon,  non. 

Ce  matin-là,  précisément,  l'abbé  n'avait  pas 
travaillé;  de  plus,  il  avait  eu  de  l'humeur  toute  la 
journée;  partant,  ])Ius  de  petit  vêlement  :  il  était 
enfermé  dans  une  armoire.  Malouel  arriva  vers 
huit  heures  du  soir  et  demanda  grâce.  On  donna 
la  culotte,  et  Delille  put  se  lever  et  rejoindre  ses 
amis  *. 

1.  Delille  partit  bientôt  après  pour  Paris,  fatijjué  qu'il  était  du 


KT  Lb;  (;.vLi. iCANLSMi:.  i:jr) 

Un  cliauLteinenl  venait  encore  de  s'opérer  en 
France. 

Bonaparte  était  devenu  premier  consul.  La 
guerre  à  outrance  aiuenail  le  despotisme  mi- 
litaire et  la  défiance  de  la  liberté.  Encore  une 
fois  le  pouvoir  législatif  et  le  pouvoir  judiciaire 
allaient  être  absorbés  par  l'exécutif  Pift  était  à 
bout  de  forces;  son  pays,  après  avoir  traversé  la 
crise  monétaire  et  les  révoltes  dé  la  flotte  àPorts- 
-  mouth  et  à  Sheerness,  finissait  par  rester  seul 
dans  la  lutte.  La  victoire  de  Marengo  et  le  traité 
de  Lunéville  laissaient  en  effet  l'Angleterre  sans 
un  allié  de  quelque  importance  sur  le  continent 
européen.  Après  dix-sept  ans  de  ministère,  Pitt 
songeait  à  se  retirer.  La  haute  émigration,  de  son 
côté,  voyant  le  despotisme  s'établir  en  France, 
était  désireuse  de  rentrer  et  de  revendiquer  ses 
biens  confisqués. 

Déjà,  pendant  le  Directoire,  lorsqu'on  avait  cru 
apercevoir  quelque  adoucissement  dans  les  me- 
sures de  rigueur  conli'c  les  émigrés,  plusieurs 
d'entre  eux  avaient  cherché  à  négocier  leur 
rapatriement.  Malouet  avait  engagé  ceux  auxquels 

séjour  de  Londres.  Le  libraire  Bossange,  qui  vint  vers  ce  temps- 
là  passer  quelques  jours  en  Angleterre,  le  ramena  en  France. 


136  [.  K    C.  H  M  r  K    I)  K    M  (  i  N  T  I.  (  i  s  I  K  lî 

il  s'intéressait,  ci   (|iii  pdiivaiçiil  ((nnpicr  sur  des 
proleclions,à  l'aire  des  di'iiuuclics.  C/éiait  dillieile 
des  deux  côtes.  A  Londi'es,  on  clierchail  à  rendre 
suspects   au    gouvernement   les  émigrés  qui  de- 
mandaienl  des  passeporis;  la  seerétairerie  d'Etat 
n'en  accordait  que  sur  la  demande  de  l'évoque 
d'Arras,  accrédité  comme   minislie  de?  piinees. 
Malouet   raconte  que    MM.   de  la    Tour-du-Pin 
et  Gilbert   des    Voisins,    ayant    demandé    leurs 
passeports  au  ministère  ani;lais,  lurent   renvoyés, 
à  l'évêque  d'Arras.  Comme  ils  ne  le  connaissaient 
pas,  ils  s'adressèrent  à  Malouet.  Il  alla  avec  eux 
trouver  l'évêque,  et   lui   dit  que  ces  messieurs, 
voulant    quitter  Londres,   avaient    été    étonnés 
d'apprendre   que  son   consentement  était  néces- 
saire. L'évêque.  sentant  bien  que  ces  prétentions 
ne  pouvaient   se  soutenir,  déclama  contre   1(!  dé- 
couragement   des   émigrés   qui   n'avaient    j)as   la 
patience  d'attendre  la  contre-révolution.  «  Quelle 
différence  de  rentrer  dans  votre  pays  en  proscrits 
ou  d'y  rentrer   triomphants!  Vous,  monsieur  de 
Gilbert,  vous  lenoncez  donc  à  occuper  au  Parle- 
ment  la  charge  de  monsieur  votre  père?  car  ce 
n'est  pas  d'un  émigré  apostat  qu'un  i'era  jamais  un 
président  à  mortier.  » 


1:T    Lli   C.ALLICANISMK.  137 

Qu'on  lise  dans  les  Mémoires  de  Malouet  celte 
conversation, et  l'on  verra  quels  étaient,  même 
en  1800,  les  projets,  les  combinaisons  de  ceux  qui 
attaquaient  avec  acharnement  les  constitutionnels. 

Mallel  Du  Pan  vivait  en  Angleterre  depuis  1799, 
il  avait  fondé  le  Mercure  britannique;  il  comprit 
que  ses  amis  eux-mêmes  étaient  las  de  l'exil.  Si 
longtemps  d'accord  avec  eux  sur  l'appréciation  de 
la  Révolution  et  sur  les  moyens  à  lui  opposer,  il  les 
voyait, découragés  par  la  calomnie, réduire  insen- 
siblement leur  espoii'  à  une  organisation  nouvelle 
de  la  France  qui  leur  offrît  une  ombre  de  repos 
et  quelques  débris  de  leurs  propriétés.  Les  consti- 
tutionnels se  rapprochaient  chaque  jour  des  whigs 
et  voulaient  comme  eux  la  paix. 

En  même  temps  que  Mallet  Du  Pan  s'isolait 
ainsi  de  ceux  qui  jusqu'à  cette  heure  avaient  reçu 
ses  conseils,  il  nous  apprend  que,  depuis  le  18  bru- 
maire, les  royalistes  exaltés  et  le  comte  de  Pro- 
vence lui-même  ne  voulaient  absolument  voir 
dans  le  vainqueur  du  Directoire  que  le  mandataire 
du  roi  légitime,  préparant  sa  rentrée  à  Paris. 
Voilà  ce  qui  se  répétait  dans  les  allées  des  parcs 
et  dans  les  salons  du  quartier  de  l'Ouest.  Était-ce 
illusion  sincère  ?  N'était-ce  pas  plutôt  chez  quel- 


138  I.  K   (Ut.M  TK    1)1.    Mon  I  I.  (i  s  1  K  1', 

qut's  éinigrt'S  une  sorte  de  justilication  de  leur 
fuluie  conduite?  Le  plus  excédé  de  rAngIclerre, 
parmi  eux,  était  Cazalès. 

Il  laissa  jusqu'au  dernier  jour  aux  hommes 
disliui^ués  qui  rapidochèrenl  une  iuipiession 
ineflarable. 

Les  papiers  deMonllosier  le  font  l.uen  connaître. 
«  J'avais  une  telle  idée  de  Cazalès  et  de  tout  ce 
qu'il  y  avait  en  lui  de  trésors  à  son  insu  même, 
que, s'il  m'avait  dit  :  «  Montlosier,  veux-tu  venir 
)>  avec  moi  en  Vendée?  je  serai  le  premier,  tu  seras 
»  le  second  !  »  je  l'aurais  accepté  à  l'instant  môme. 
Je  lui  aurais  peut-être  demandé  à  connaître  ses 
pleins  pouvoirs;  s'il  m'avait  répondu  :  e  Je  n'en  ai 
»  pas,  je  les  prendrai,  >)  je  Taurais  suivi  loutde 
même,  tant  j'avais  de  confiance  en  ce  qu'il  y  avait 
en  lui  de  fécondité,  d'habileté  et  d'éneigie.  » 

Jamais  Cazalès  n'avait  voulu  entrer  dans 
auciii)  détail  sur  les  folies  des  i"oyalistes;  il  se 
contentait  de  hausser  les  épaules.  Quoiqu'il 
n';q>p;irtînl  ]ias  aux  idées  de  la  monarchie 
conslilulionnelle,  il  traitai!  fort  bien  Malouet  et 
Montlosier.il  détestait  Lally;  mais  sa  bêle  noire 
c'était  Rivarol.  Malouet  avait  été  le  témoin  d'une 
scène  vraiment  étrange  dont  nous  avons  le  récit. 


ET    LK    (iALLh'.ANI  S  M  E.  Ï'.'M 

Le  lord-maire,  à  son  dîner  d'installation,  avait 
invité  les  hauts  personnages  étrangers.  Malouet 
se  trouvait  placé  à  table  entre  Cazalès  et  Rivarol, 
et  faisait  la  conversation  tantôt  avec  l'un,  tantôt 
avec  l'autre.  Quand  il  parlait  à  Rivarol,  Cazalès,  à 
qui  cela  déplaisait,  relonnmit  Malouet  de  son  côté  : 
«  Comment  !  vous  parlez  à  ce  drôle-là?  il  est  bien 
étonnant  que  le  lord-maire  ait  admis  un  tel 
homme  ici  !  »  Rivarol,  s'apercevant  que  Malouet 
parlait  à  Cazalès,  le  retournait  à  son  tour  de  son 
côté  :  Comment  !  vous  parlez  à  Cazalès?  Cet  homme 
a  quelques  fumées  dans  le  ventre,  mais  pas  une 
idée  dans  la  tète.  »  —  Malouet  faisait  tout  ce  qu'il 
pouvait  pour  les  apaiser  successivement  :  «  M.  de 
Rivarol,  vous  ne  rendez  pas  justice  à  Cazalès,  c'est 
un  homme  plein  de  talent  et  d'énergie.  —  .Allons 
donc,  lui  répondait  Rivarol,  un  vase  à  digestion, 
voilà  tout.»  —  Se  retournant  ensuite  vers  Cazalès, 
Malouet  lui  disait  :  «  Vous  n'appréciez  pas  conve- 
nablement Rivarol,  il  a  quelquefois  des  traits  de 
génie.  Vous  ne  contesterez  pas  au  moins  qu'il  a 
de  l'esprit.  —  Oui,  reprenait  Cazalès,  comme  un 
garçon  perruquier.  »  Tout  le  dîner  se  passa  ainsi. 

Montlosier  faillit  cependant  perdre  une  amitié 
précieuse.  Madame  de  Ronneuil  ('lait  venue,  à  Ira- 


•  4(»  LK    CO.MTK    l>K    MON  ILOSl  Kl! 

v.'is  beaucoup  de  dani,'ers,  lejoindro  Cazalès  à 
Londres.  Elle  appaiicnail  à  la  l'ainille  d'Kspré- 
iiiénii  et  était  connue  inliuiement  de  MonLlosier.  La 
l'amiliarité  établie  entre  eux  porta  ombrage  à  Ca- 
zalès; il  le  fit  sentir  à  son  ami,  qui  cessa  de  voir 
madame  de  Bonneuil,  prélérant  sauveijardei'  son 
amitié. 

Cazalès,  comme  nous  l'avons  dit,  avait  résolu 
de  rentrer  en  France.  Il  écrivit  à  Kouché,  qu'il 
connaissait.  Dès  qu'il  eut  reçu  une  réponse  favo- 
rable,il  alla  en  prévenir  loid  Liverpool,  (pii  l'en- 
tretint de  son  entrée  prochaine  au  ministère. 
Montlosier,  quand  il  apprit  ces  détails,  témoii^na 
sa  surprise  à  Cazalès  de  ses  relations  avec  Fouché. 
«Bah!  lui  répondit-il,  voilà  comme  vous  êtes,  vous 
autres  ÎP'ouché  est  aujourd'hui  le  seul  homme  en 
France.  On  ne  peut  plus  rien  l'aire  ((u'avec  lui 
et  [)ar  lui.  »  Cazalès  était  décidiMiient  bien  d('- 
grisé.  Miillet  (In  Pan,  (|ni  se  déliai!  pins  que  ja- 
mais de  Bonaparh',  inonrait  an  contraire  de  con- 
soiiii)tion  et  de  travail  à  nidirniunl  dans  les  bras 
de  Lally. 

Chateaubriand,  voyant  .sa  petite  socit-lé  se  dis- 
soudre, obtenait  un  passeport  du  ministre  de 
Prusse,  sons  le    nom    de    Lassagne,  habitant    de 


ET   LK   GALlJCAMSMt;.  14! 

Neuch;\tel,et  accompagnait  madame  d'Agucsseaii. 
Il  avait  voulu,  avant  de  quitter  TAngleterre,  voir 
George  III  et  avait  obtenu, pour  quelques  schillings, 
du  concierge  de  Windsor  qu'il  le  cachât  quand  le 
roi  passerait.  «  Le  monarque  en  cheveux  blancs  et 
aveugle  parut,  errant  comme  le  roi  Léar  dans  ses 
palais  et  tâtonnant  avec  ses  mains  les  murs  des 
salles.  Il  s'assit  devant  un  piano  dont  il  connaissait 
la  place  et  joua  quelques  morceaux  d'une  sonate 
de  Haendel.  » 

Les  évêques  émigrés  étaient  divisés  sur  la  sou- 
mission au  gouvernement  consulaire.  On  n'a  qu'à 
consulter  les  Mémoires  de  l'abbé  Grégoire.  Lally 
adressa  au  Courrier  de  Londres  sur  cette  question 
quatre  lettres  dans  lesquelles  on  rencontre  des 
indications  utiles  à  recueillir. 

Montlosier,  qui  avait  vu  de  près  tout  le  haut 
clergé,  ne  gardait  pas  une  opinion  favorable  de 
l'évèque  de  Saint-Pol  de  Léon,  qui,  au  milieu  de 
ses  dépêches  aux  chouans,  s'interrompait  pour 
lire  son  bréviaire;  ni  de  l'archevêque  de  Nar- 
bonne,  qui  avait  une  telle  antipathie  contre 
Necker,  qu'un  jour,  un  prêtre  ayant  parlé  de  Dun- 
kerque,  il  s'enluil  à  toutes  jambes  croyant  qu'on 
avait  prononcé  le  nom  du  ministre;  ni  de  l'arche- 


Mi  LE    CO.MÏi;    1»K    MON  ï  LOS  I  11; 

vrqiir  de  Bordeaux,  Champion  de  Cicé,  (|ui,dans 
ses  projets  de  restauralion,  pensait  qu'on  devait 
commencer  par  la  restitution  des  biens  ecclé- 
siastiques. Son  collègue,  l'archevêque  d'Ai\,ljois- 
geiin,  d'une  Ame  plus  douce,  ne  pouvait  cependant 
ni  le  voir  ni  même  se  trouver  à  côté  de  lui.  Un 
jour,  à  une  cérémonie  funèbre,  s'apercevant  que 
Ms'  de  Bordeaux  était  présent,  il  s'était  levé  pré- 
cipilamment  au  milieu  de  l'église  })Our  le  laisser 
seul. 

Pendant  la  durée  des  négociations  du  Concor- 
dat, l'hésitation  continua.  On  peut  consulter  uti- 
lement, sur  ce  point  de  l'histoire  ecclésiastique, 
le  Mémoire  des  évêques  résidant  à  Londres,  qui 
parut  en  1802. 

Nous  revenons  à  Montlosier.  Il  accepta  une 
mission  dont  Tobjetétail  de  proposer  à  Bonaparte 
une  souveraineté  en  Italie,  s'il  voulait  favoriser 
le  rétablissement  des  Bombons.  Ce  n'étaii  sans 
doute  qu'un  prétexte  pour  approcher  le  premier 
consul. 

Arrêté  à  Calais,  conduit  à  Paris,  enfermé  au 
Temple,  d'où  Fouché  le  lit  sortir  au  bout  de 
Irente-six  heures,  il  reçut  l'ordre  de  retourner 
sous  dix  jours  en  Angleterre  et  de  ne  plus  s'occu- 


Kï    LK   C.AI.I.ICAMSMK.  113 

per  de  sa  nri^ociation.  Pendant  ce  couit  séjour  à 
Paris,  Talleyrand,  devenu  ministre  des  affaires 
étrangères,  le  reçut  plusieurs  fois,  lui  exposa  la 
politique  du  premier  consul,  ses  intentions  de 
rendre  aux  émigrcs  leui's  biens  non  vendus  et 
de  rétablir  l'église  catholique. 

Montlosier  était  de  plus  en  plus  exaspéré  des 
injustices  et  des  fautes  de  l'émigration.  Il  avait 
revu  la  patrie  et  ne  voulait  plus  désormais  vivre 
loin  d'elle.  Il  revint  donc  en  Angleterre  avec  le 
ferme  désir  de  ne  plus  y  résider  que  quelques  se- 
maines. L'esprit  et  le  ton  du  Courrier  âe  Londres 
se  modifièrent.  Owel  ne  fut  pas  l'étonnemenl  des 
royalistes  lorsque,  dans  le  numéro  du  6  juillet, 
on  lut  la  phrase  suivante  :  «  Toute  la  France  civile 
et  politique  est  aujourd'hui  dans  un  seul  homme. 
Quelles  que  soient  nos  prétentions  publiques  ou 
nos  vœux  secrets,  c'est  d'un  homme  qu'il  faut  tout 
attendre;  c'est  à  un  homme  qu'il  faut  tout  de- 
mander. » 

La  situation  de  Montlosiei'  devenait  intolérable. 
Il  contrariait  à  la  fois  la  politique  du  gouverne- 
ment anglais  et  rompait  violemment  avec  l'émi- 
gration. 11  obtint  sa  radiation  de  la  liste  des 
émigrés  et  vint   en   1801    établir  son    journal  à 


m  LF.  COMTE    DK    MONTLOSIEK. 

Paris.  Une  Iransformalion  rapide  et  absolue  des 
mœurs,  des  conditions, des  usages  s'élail  opérée. 
Une  société  nouvelle  et  vigoureuse  pouss;iil  à 
travers  les  ruines  du  vieux  monde  écroulé. 


Montlosier  pendant  le  Consulat  et  l'Empire.  —  Ses  relations  avec 
MM.  de  Barantc  et  avec  madame  de  Staël.  —  Son  livre  De  la 
Monarchie  française. 


Les  premières  années  du  règne  de  Louis  XVill 
lurent  une  grande  école  politique,  et  les  annales 
du  parlement  d'Angleterre  n'ont  pas  de  pages 
plus  glorieuses  que  celles  des  sessions  des  Cham- 
bres françaises  de  1817  à  1821, 

Jamais  les  problèmes  que  la  Révolution  avait 
résolus  en  principe  ne  se  posèrent  plus  nette- 
ment dans  les  faits;  jamais  on  ne  vit  mieux  com- 
bien les  idées  et  les  intérêts  étaient  irrévocable- 
ment unis.  Contester  les  uns,  c'était,  pour  la 
majorité  de  la  nation,  ébranler  les  autres,  tant 
leur  solidarité  était  étroite.  Parlait-oii,  par 
exemple,  d'ôler  aux  maires  et  de  rendre  au  clergé 

10 


140  LE   C.OMTK    DK    MO  NTLOS  I  EK 

la  lenue  des  registres  de  l'état  civil,  aussitôt  les 
acquéreurs  de  biens  nationaux  s'alannaienl. 
L'ignorance  des  résultais  définitifs  de  notre  ré- 
volution, chez  certains  descendants  des  classes 
nobles,  égalait  l'ardeur  de  la  défense  et  de  la 
suspicion  chez  les  plébéiens.  Si  les  premiers  en 
étaient  encore  à  ne  voir  dans  les  événements 
accomplis  qu'une  révolte  éternellement  illégitime, 
la  masse  de  la  nation,  au  contraire,  était  unani- 
mement convaincue  que  jamais  bouleversement 
social  ne  s'était  opéré  par  des  doctrines  qui  ren- 
fermassent autant  de  vérités. 

Ce  n'étaient  pas  seulement  les  intérêts  et  les 
idées  qui  s'entie-choquaient,  c'étaient  aussi  les 
vanités.  L'ancienne  société  ou  plutôt  ceux  qui 
lui  survivaient  reprenaient  leurs  dédains  et  leurs 
frivolités.  La  société  nouvelle,  se  sentant  inquiète 
de  ses  destinées,  redevenait  à  sou  tour  iutolé- 
lanle  et  implacable  dans  ses  rancunes;  mais, 
cojiime  elle  savait  (|u'cllc  était  la  vraie  France, 
elle  avait  les  longues  espérances;  et  elle  attendait 
son  heure,  pleine  d'une  confiance  inébranlable 
dans  ses  forces. 

«  Tant  que  j'ai  vécu  à  Paris,  écrivait  Fiévée  en 
1816,  je  n'ai  pu  comprendre  l'espiil  de  la  Révo- 


ET    LE    GALLICANISME.  147 

lution.  Depuis  que  j'ai  habité  la  province,  j'ai  tout 
compris,  même  que  le  danger  pourrait  se  repro- 
duire. »  C'étaient,  en  effet,  les  départements  qui 
donnaient  le  plus  d'exemples  de  conilits  entre  les 
deux  orgueils.  Dans  certaines  villes,  les  rivalités 
et  les  luttes  du  cercle  des  nobles  et  du  cercle  du 
commerce  ou  du  barreau  prenaient  une  impor- 
tance qui  ravivait  les  animosités  de  classe  à  classe. 
Après  s'être  livrée  aux  mains  de  Bonaparte,  la 
nation  s'était  crue  du  moins  au  terme  de  ses 
préoccupations  égalitaires.  Sa  victoire  avait  été 
sur  ce  point  si  complète,  qu'elle  ne  croyait  plus 
au  retour  des  privilèges.  Elle  était  donc  tout  en- 
tière au  travail  et  en  pleine  sécurité  des  droits 
conquis,  quand  on  lui  apprit  qu'un  parti  rêvait  la 
contre-révolution. 

Pour  la  première  fois,  les  ultra-royalistes  se 
croyaient  en  situation  d'oser.  Ils  regardaient  la 
cour  comme  leur  centre  d'appui,  et  ils  berçaient 
dans  une  atmosphère  de  présomptueuse  igno- 
rance leurs  pensées  de  domination.  Ils  se  figu- 
raienl  qu'ils  poiirraienl  ressaisir'  le  pays  quand 
ils  ne  faisaient  qu'achever  de  s'en  séparer.  Tandis 
qu'au  delà  de  la  Manche  l'aristocratie  visait  à  res- 
ter avant  tout  le  patron  du  droit,  chez  nous  elle 


i48  LECOMTEDE  MO  N  i  l.d  s  I  i:i; 

persislail  ;i  iniVonnaître  la  nécessité  d'Aho  de  son 
tiinps,  el  elle  vivait  presque  dans  l'isolemenl. 

Ou  s'aperçut  alors  (luc  les  changements  qui 
s'élaient  accomplis  dans  les  mœurs  el  les  habi- 
tudes depuis  vingt-cinq  ans  étaient  encore  plus 
profonds  qu'ils  ne  s'annonçaient  au  dehors.  Le 
sentiment  national  et  une  incurable  méfiance  des 
tentatives  contre-révolutionnaires  ne  faisaient 
(ju'un.  Assez  indifférente  aux  doctrines  de  liberté 
et,  dans  sa  lassitude  de  vingt-cin(j  ans  de  guerres, 
bornant  son  ambition  à  conserver  ce  qu'elle  avait, 
la  France  fut  presque  prise  au  dépourvu;  mais 
elle  se  mil  vile  debout. 

Comme  le  privilège  menaçait  l'égalilé,  les  théo- 
ries démocratiques  recommencèrent  à  s'affirmer. 
Comme  le  passé  voulait  essayer  de  ressusciter, 
la  société  nouvelle  chercha  d'abord  des  armes 
dans  ce  passé  môme.  Le  xviir  siècle  redevint  à 
la  mode.  On  réimprima  Voltaire.  Les  chansons  el 
les  pamphlets  circulèrent.  Ce  fut  le  moment  de 
la  grande  faveur  de  Courier  et  de  Déranger.  A 
côté  de  ces  noms  populaires,  d'éminents  publicis- 
tescombattirenl  d'une  façon  plus  didactique,  dis- 
cutant pied  à  pied  des  doctrines  ou  surannées 
ou    inconstitutionnelles,  jet  an  I    les   Ijases  de    la 


ET  LE  (;alli(;ams.m  i4y 

science  politique  moderne  et  vulgarisant  les 
théories  du  gouvernement  représentatif.  La  tri- 
bune ne  fut  souvent  que  l'écho  de  cette  polé- 
mique savante. 

Le  parti  ultra-royaliste  eut  aussi  ses  théori- 
ciens. Montlosier  occupe  dans  leurs  rangs  une 
place  à  part,  11  en  était  toujours  à  ses  idées  de 
l'Assemblée  constituante,  gardant  vis-à-vis  des  an- 
ciens émigrés  des  antipathies  qu'ils  lui  rendaient 
bien,  ennemi  forcené  de  la  démocratie,  rêvant 
pour  la  noblesse  française  le  rôle  et  les  préro- 
gatives de  l'aristocratie  d'Angleterre,  appelant 
M.  Royer-CoUard  «  Bailly»  et  M.  Guizot  «  Thouret  »; 
donnant  libre  carrière  à  ses  critiques,  à  ses  dia- 
tribes, à  ses  amertumes,  dans  sept  volumes  d'une 
lecture  plus  que  difficile,  mais  où  ne  manquent 
cependant  ni  la  science  ni  la  verve. 

Quand  on  a  longtemps  joui  d'un  bienfait,  on  en 
oublie  facilement  l'origine.  Depuis  que  nous 
sommes  en  possession  du  gouvernement  repré- 
sentatif, nous  avons  été  ingrats  envers  ceux  qui, 
dès  les  premières  sessions  législatives,  sous  la 
Restauration,  tracèrent  et  fixèrent  les  droits  des 
Chambres,  arrêtèrent  la  procédure  parlementaire, 
établirent  les  règlements  des  discussions  budgé- 


ISO  LK   C-OMTK    DK    MONTLOSIKR 

laires.  D'incomparables  hommes  d'affaires  se 
montrèrent  alors.  Les  esprits  de  bonne  loi,  sou- 
cieux de  connaître  les  conditions  du  gouverne- 
ment parlementaire,  seront  toujours  attirés  vers 
l'étude  de  cette  époque,  si  pleine  de  passions  et 
de  vie  et  qui  eut  comme  les  rayons  d'une  seconde 
renaissance. 

Dans  la  préface  d'un  livre  aujourd'hui  inconnu, 
les  Mystères  de  la  vie  humaine,  Montlosier  fait 
connaître  son  mode  d'existence  à  Paris  durant  le 
Consulat  et  l'Empire.  Une  autre  source  d'informa- 
tions nous  a  été  libéralement  concédée  et  nous  a 
permis  de  compléter  les  renseignements  dont 
nous  avions  besoin  pour  éclairer  d'un  jour  plus 
vif  la  figure  de  notre  personnage. 

Pendant  trente  années  consécutives,  Montlosier 
a  échangé  une  correspondance  suivie  et  intime 
avec  M.  Prosper  de  Barante,  son  compatriote, 
d'un  tempérament  diamétralement  opposé  au  sien. 
Ils  s'étaient  connus  en  180."].  M.  de  Barante  père, 
après  avoir  été  préfet  de  l'Aude,  venait  d'être  ap- 
pelé à  la  préfecture  du  Léman.  Il  avait  attaché  à 
son  cabinet  Prosper,  son  fils,  jeune  auditeur  au 
Conseil  d'p]tat.  La  mission  qu'ils  avaient  à  remplir 
était  délicate.  A  côté  d'eux,  sur  les  rives  du  lac  de 


ET    LK   C.ALLICANISMK.  l.M 

Genève,  venait  d'être  exilée  madame  de   Staël. 

Montlosier  avait  connu  M.  de  Baranle  père  en 
Auvergne,  au  moment  de  la  convocation  des  états 
généraux.  L'amitié  qu'il  avait  pour  lui  se  reporta 
tout  entière  sur  son  fds.  Non  seulement  il  l'aima, 
mais,  quoique  plus  âgé,  il  l'entoura  de  respect, 
tant  Prosper  de  Barante,  par  sa  justesse  d'esprit, 
par  la  maturité  précoce  de  son  jugement,  par  ses 
rares  facultés  de  discernement,  par  ses  qualités 
de  pondération,  par  sa  dignité  morale,  avait 
su  de  bonne  heure  s'acquérir  d'autorité.  Montlo- 
sier, dès  qu'il  l'eut  connu,  le  prit  pour  confident 
de  ses  pensées,  sans  jamais  pouvoir  lui  faire  par- 
tager ses  convictions,  mais  aussi  sans  jamais  avoir 
eu  à  regretter  de  lui  avoir  donné  sa  confiance. 

Il  avait  définitivement  quitté  l'Angleterre  et 
s'était  fixé  à  Paris  en  mai  1802,  Son  amie  ma- 
dame de  Montregard  lui  avait  offert  l'hospitalité 
dans  son  hôtel  de  la  rue  du  Helder.  11  essaya  de 
reprendre  la  publication  du  Courrier  de  Paris  et 
de  Londres. 

Le  prospectus,  qui  est  daté  du  mois  de  juin, 
déclare  que  le  principal  objet  du  journal  sera  de 
bien  faire  connaître  l'Angleterre;  c'était  une  en- 
treprise impossible  avec  une  censure  ombrageuse. 


I.V2  LK    C.OMTb;    DE   MONTLOSIEIÎ 

Le  il  septembre,  le  Courrier  était  supprimé.  Le 
prétexte  lut  une  qiierclli'  futile  avec  le  Bulletin 
de  Paris,  dont  le  rédacteur,  M.  Barbet,  avait  pu- 
blié que  Montlosier,  avant  la  Révolution,  débitait 
dans  ses  montagnes  du  vin  clairet.  Comme  indem- 
nité de  cette  confiscation,  il  reçut  un  traitement 
de  six  mille  francs  et  fut  attaché  au  ministère  des 
affaires  étrangères  pour  des  travaux  extraordi- 
naires. 

Quand  on  n'appartenait  pas  au  monde  officiel, 
sous  TEinpire,  ou  quand  on  ne  jouait  pas  un 
grand  rôle  militaire,  on  ne  pouvait  confier  à  ses 
correspondants  que  de  raies  révélations  sur  les 
événements  extraordinaires  qui  s'accomplissaient. 
11  n'y  avait  plus  de  salons  à  Paris;  la  gloire  du 
Consulat  et  des  premières  années  qui  le  suivirent 
faisait  disparaître  dans  son  éblouissement  toutes 
les  taches.  Kn  province,  on  ne  connaissait  que  les 
récits  merveilleux  rapportés  de  temps  à  autre  par 
des  officiers  sortis  la  plupart  des  rangs  de  la  dé- 
mocratie. Peu  à  peu  cependant  les  enivrements 
des  victoires  cessaient,  et  la  consciiption  faisait 
pleuier  les  mères.  Ceux  des  paysans  qui  n'étaient 
pas  aux  armées,  tout  entiers  à  la  joie  d'être  pro- 
priétaires d'un  sol  libéré,  plaidaient  contre  les 


ET    LE   GALLICANISME.  lô:! 

contrats  do  vente  qui  pouvaient  avoir  une  origine 
réodale.  La  reconstitution  de  la  société  issue  de  la 
Révolution  et  la  lassitude  des  luttes  civiles  ne  don- 
naient pas  de  place  aux  préoccupations  politiques. 

Les  lettres  de  Montlosier,  de  1803  à  1814,  sont 
donc  peu  intéressantes.  Bien  que  lié  avec  Cha- 
teaubriand, il  n'était  pas  admis  dans  son  monde. 
11  ne  rencontra  qu'une  fois  la  femme  qui  était 
devenue  l'âme  de  la  société  des  Joubert,  des  Mole, 
des  Fontanes,  celle  qui  attachait  par  sa  grâce  mé- 
lancolique et  languissante  tous  les  hommes  supé- 
rieurs qui  rapprochaient,  la  grande  dame  si  élé- 
gante et  si  frêle  qui  allait  mourir  désespérée  à 
Rome  dans  les  bras  de  René.  Nous  voulons  parler 
de  Pauline  de  Beaumont-Montmorin. 

Montlosier  n'était  pas  assez  lettré  pour  com- 
prendre la  nature  rêveuse  et  exquise  de  Joubert; 
mais  il  avait  retrouvé  ses  amies  de  l'émigration, 
madame  de  Montalembert,  madame  de  Montre- 
gard.  Il  vivait  péniblement,  il  avait  successi- 
vement espéré  d'être  compris  sur  les  listes  d'éli- 
gibilité au  Sénat,  puis  sur  celle  des  conseillers 
de  l'Université;  aucune  de  ces  espérances  ne  se 
réalisa. 

11   écrivait  en  1805  à  M.   do   llarante  :  «   .l'ai 


ir.l  LK    (,(»M  II'.    1>K    MONTI.OSIKIl 

failli,  non  pas  mourir,  mais  être  mort.  En  venant 
chez  moi,  vous  avez  pu  voir  une  porte  à  côte 
de  la  mienne  ;  c'est  là  que  demeurait  mademoiselle 
Hus  la  comédienne,  qui  tout  à  coup  s'est  mise 
à  mourir.  Ce  n'est  pas  ma  faute.  Le  lendemain, 
comme  le  portier  qui  bat  mes  habits  avait  laissé 
maporte  ouverte,  les  gensde  la  mort,  avec  la  bière 
cl  tous  les  apprêts,  n'ont  pas  douté  que  ce  fût  moi 
à  qui  ils  avaient  affaire.  Je  me  suis  heureusement 
réveillé  à  leur  grand  étonnemcnl.  Si  j'avais  eu  le 
sommeil  un  peu  plus  profond,  jugez  pourtant  ce 
qui  serait  arrivé.  C'était  la  fin  de  mes  peines.  » 

M.  de  Talleyrand  le  chargea  sur  ces  entrefaites, 
de  la  part  de  l'empereur,  de  composer  un  ouvrage 
sur  V ancien  ne  monarchie.  Quatre  années  de  tra- 
vail, de  recherches,  furent  consacrées  à  ce  livre, 
qui  ne  fut  publié  que  sous  la  Restauration.  Montlo- 
sier  ne  l'interrompait  que  pour  faire  des  courses 
géologiques,  ou  pour  aller  en  Auvergne  rétablir 
les  débris  de  son  patrimoine,  ou  pour  se  rendre 
k  Genève,  où  Tamilié  l'attirait. 

C'est  dans  une  de  ses  visites  au  préfet  du  Léman 
que  Montlosier  le  présenta  à  madame  de  Staël.  Ce 
qu'il  y  avait  de  délicat  et  de  touchant  d;ms  sa  nos- 
talgie de  Paris  ne  plaisait  pas  à  Montlosier.  Il  ne 


ET    LE   GALLir.ANISMK.  l'i.-. 

pomprenail  pas  qu'elle  ne  pût  pas  être  heureuse 
avec  une  large  aisance,  devant  le  spectacle  tou- 
jours nouveau  de  la  nature  la  plus  grandiose. 
Il  ne  sentait  pas  davantage  ce  qu'il  y  avait  de 
supérieur  dans  cet  hommage  solennel  rendu  à  la 
société  française. 

Au  milieu  du  cercle  brillant  où  causaient,  Ben- 
jamin Constant,  Sismondi,  Mathieu  de  Montmo- 
rency, et  que  dominaient  encore  la  verve,  l'éclat, 
l'enthousiasme  de  Corinne,  Montlosier  avait  ad- 
miré l'esprit  judicieux  et  contenu  de  son  jeune 
ami,  Prosper  de  Barante.  Il  savait  écouter  et 
il  se  préparait,  en  recueillant  les  opinions  des 
hommes  qui  avaient  le  mieux  connu  le  xviir  siè- 
cle, à  écrire  le  Tableau  de  la  littérature  de  cette 
glorieuse  époque. 

Montlosier  garda  toujours  des  relations  avec 
Coppet.  Dans  une  lettre  du  20  janvier  1806, 
adressée  au  préfet  du  Léman,  nous  lisons: 
«  Quand  vous  verrez  madame  de  Staël,  dites-lui 
que  je  désirerais  qu'elle  m'aimât  de  tout  son 
esprit,  car  elle  en  a  beaucoup.  C'est  chez  elle  la 
partie  dominante;  ce  n'est  pas  qu'elle  n'ait  un  très 
bon  cœur,  mais  c'est  pour  elle  une  espèce  d'ar- 
rière-fief.  0  mon  Dieu,  qu'ai-je  dit?  elle  qui  a  en 


).-,6  LE   r.OMTK    I»K    MoNTLOSIKI! 

horreur  le  frouvernemenl  féodal  !  Selon  lodli.'s  les 
apparences,  elle  ne  viendra  plus  de  sitôt  à  Paiis, 
je  m'en  consolerais  bien  à  sa  place.  Mais  ne  pas 
venir  à  Paris,  ne  pas  y. jouir  de  la  belle  société, 
des  belles  conversations!..  »  VA,  le  11  avril  1X07, 
au  lendemain  de  la  publication  de  Corinne,  .Moni- 
losier  s'exprimait  en  ces  ternies,  (jui  nous  af- 
fligent: <i  .le  n'ai  pas  encore  lu  Corinne,  mais  ma- 
dame Récamier  doit  me  l'envoyer.  J'en  entends 
dire  beaucoup  de  bien.  En  allendanl,  je  sais  mau- 
vais gré  à  madame  de  Staël  d'avoir  mis  en  scène 
im  Anglais  en  lui  faisant  jouer  le  premier  rôle.  Je 
la  prierai  à  son  premier  ouvrage  de  dire  beaucoup 
de  bien  de  mon  père  et  du  mal  du  sien.  C'est  une 
singulière  manie.  ><  Bonaparte  ne  raisonnait  pas 
autrement  quand  il  blâmait  l'intérêt  répandu  sur 
Oswald  et  s'en  fâchait  comme  d'un  défaut  de 
patriotisme. 

Madame  de  Staël  apparaît  de  plus  en  plus  dans 
celle  correspondance  avec  toutes  ses  douleurs, 
toutes  ses  angoisses,  dans  la  crise  la  plus  pénible 
de  sa  vie. 

.  Mars  \m). 

»  Votre  letlrr  m'a  rassuré,  écrit  Monllosier  au 


El    LK    C.ALLICANISAIK.  ir>7 

prél'et;  j'apprends  par  elle  qu'une  dame  de  volni 
connaissance  (madame  de  Staël)  envoie  l'an  pro- 
chain son  fils  aux  Etats-Unis  et  qu'elle  l'y  accom- 
pagne l'année  d'après.  Si  vous  êtes  des  amis, 
détournez-la.  L'Angleterre  est  sûrement  bien 
triste,  l'Amérique  septentrionale  est  cent  fois 
pire.  Dans  la  même  lettre,  j'ai  remarqué  qu'on 
demande  des  nouvelles  de  l'ouvrage  de  Prosper, 
mais  surtout  de  la  tragédie  de  Benjamin.  Ce  sur- 
tout revient  à  un  autre  endroit  de  la  lettre,  avec 
la  même  application  et  le  même  sens.  » 

Le  Tableau  de  la  liltérature  française  au 
xviif  siècle  venait  en  effet  d'être  publié.  Montlo- 
sier  en  parlait  ainsi  à  M.  de  Barante  père:  «  On 
est  diversement  content.  Les  philosophes  pas  du 
tout!  Dupont  de  Nemours  est  l'urieux  pour  les 
philosophes,  Morellel  pour  Voltaire;  Suard  de- 
mande quel  est  le  résultat.  Les  gens  du  monde  se 
partagent;  une  partie  du  faubourg  Saint-Germain 
est  très  contente,  l'autre  moins.  Vous  savez 
que  j'ai  à  ma  disposition  le  Journal  de  Vempire. 
Il  y  a  longtemps  que  mon  premier  extrait  est  livré 
et  que  le  second  est  prêt.  Vous  trouverez  chez 
moi  beaucoup  d'éloges,  un  peu  de  critique.  L'ou- 
vrage avait  besoin  d'un  an  de  méditation  de  plus 


158  LE  COMTE    It  t    MONTLOSIEK 

et  de  deux  ou  trois  mois  encore  de  travail.  Il 
y  a  trop  de  notices,  trop  de  morceaux  qui 
ressemblent  à  des  articles  de  feuilleton,  j» 

Nous  n'avons  rien  à  retrancher  de  ces  apprécia- 
tions, elles  sont  toujours  judicieuses.  Le  défaut 
de  ce  livre  remarquable  est  justement  signalé. 
Quant  à  la  tragédie  de  Wallenstein,  dont  madame 
de  Staël  se  préoccupait  surtout,  Prosper  de  Ba- 
rante,  devenu  sous-préfet  de  Bressuire  (A  mais 
1808),  nous  en  donne  des  nouvelles  dans  un  post- 
scriplum:  «  Je  sais  qu'on  a  lu  la  tragédie  de  Ben- 
jamin chez  madame  Récamier.  Les  deux  premiers 
actes  ont  été  trouvés  parfaits,  les  trois  autres  infé- 
rieurs. 11  est  fort  mécontent  de  ses  juges  cl  du 
jugement.  Quarante  personnes  assistaient  à  la 
lecture  ;  je  n'y  étais  pas.  » 

Le  besoin  de  respirer  un  air  libre  avait  sur- 
excité l'imagination  de  madame  de  Staël  ;  elle 
avait,  en  effet,  demandé  des  passeports  pour 
l'Amérique  et  voulait  donner  suite  à  ses  projets. 
Celte  noble  femme  était  impuissante  à  se  con- 
soler ;  avec  la  sincérité  de  ses  souffrances,  elle 
réalisait  le  mot  qu'elle  a  mis  dans  la  bouche  de 
Corinne.  De  toutes  les  facultés  de  l'âme  qu'elle 
tenait  de  la  nature,  celle  de  souffrir  était  la  seule 


ET   LE   (.ALLIC.VNISME.  159 

qu'elle  exerçât  tout  entière.  Elle  arracha  cette 
lois  des  sympathies  à  Montlosier. 

u6  novembre  iblO.  —  J'ai  écrit  à  madame  de 
Staël,  dit-il,  une  grande  et  longue  lettre  au  sujc* 
de  son  projet  d'Amérique.  Ce  projet  m'a  inspiré 
pour  elle  une  vive  pitié,  «le  l'ai  plainte  de  tout 
mon  cœur  de  tout  ce  qu'il  a  fallu  de  désespoir 
et  de  tourment  intérieur  pour  la  porter  à  une 
telle  extrémité,  et  je  lui  ai  écrit  de  mouvement 
de  bonté  une  lettre  qu'elle  tiouvera  peut-être 
ridicule;  mais  enfin  cette  lettre  a  près  de  douze 
pages,  et  Benjamiii  prétend  qu'on  ne  peut  écrire 
une  telle  lettre  à  madame  de  Staël  sans  qu'elle 
en  soit  très  reconnaissante.  Elle  voit  par  là  que 
l'on  s'est  positivement  occupé  d'elle.  » 

Lorsqu'en  1810  le  livre  De  l'Allemagne,  après 
avoir  été  soumis  à  la  censure  impériale, fut  mis 
et  pilé  dans  un  mortier,  ce  fut  Montlosier  qui 
annonça  cette  nouvelle  à  Genève;  et,  mêlant 
l'amertume  de  l'homme  qui  a  souffert  et  qui 
prend  un  air  bourru  en  présence  des  douleurs 
nerveuses  et  féminines,  il  s'écriait  :  «.C'est  une 
femme  bien  malheureuse  que  madame  de  Staël  ! 
II  lie  tiendrait  qu'à  elle  de  l'être  davantage. 
Elle    n'aurait     qu'à    s'impatienter    de   ce    qu'il 


ir.ii  I.K   (OMTK    DK   MO.NTLOSIKI; 

(oiiibc  de  la  iioÎLie  iJans  les  Alpes  ou  de  ce  (jue 
le  lac  est  à  sa  porte...  Je  suis  laehé  que  mes 
sermons  lui  aient  déplu...  Vollairc  avait  presque 
aulanl  d't'S[iril  cpie  madame  de  Staël,  et  il  savait 
vivre  à  Ferney.» 

Quelques  mois  après,  elle  était  frappée  encore 
par  la  destitution  du  préfet  du  Léman. 

Ce  fut  un  événement.  La  correspondance  de 
Montlosier  est  pleine  de  renseignements  sur  ce 
l'ail,  (jui  prit  dans  le  monde  de  Paris  une  impor- 
tance considérable. 

«25  décembre  1810,  à  monsieur  de  Barante, 
préfet  à  Genève.  —  Certainenu-nl  ,  mon  ami, 
l'événement  le  plus  inattendu,  le  plus  étrange, 
est  celui  que  j'appris  samedi  dernier.  Je  courus 
(•liez  Benjamin  Constant.  Mes  conjectures  se  por- 
laii'Ul  sur  une  certaine  dame  qui  s'est  logée 
dans  votre  voisinage.  Benjamin  me  conllrma 
dans  mes  conjectures;  elles  me  furent  ùlées 
dans  la  j(Mun<''c.  Il  a  ciiciih'-  un  second  bruit  : 
c'est  qu'on  a  (''ti''  très  iiiéconteni  d'une;  fête  que 
vous  auiicz  donni'c  ;'i  riinpi'Tal rice  Joséj)liine. 
Cette  circonstance  s'accouplani  à  ci'lle  de  l'exil 
<1('  madame  de  la  Tr(''iii(MiilIe  l'aisail  siipjioscr  la 
iiièiiic    cans(.'.  (jiidi    (jue    .M.    .Maiet    en   ail    dit    à 


ET    LE   r.ALLICAMSME.  161 

Benjamin,  il  ne  peut  sortir  de  ma  pensée  qu'il 
y  a  sur  cela  une  cause  secrète  et  qu'on  ne 
veut  pas  divulguer...  » 

«  18  janvier  1811.  — Je  viens  d'apprendre,  mon 
bon  ami ,  à  votre  sujet ,  quelque  chose  dont  je 
m'empresse  de  vous  l'aire  part.  On  prétend  que 
vous  aviez  reçu  l'ordre  de  faire  mettre  les  scellés 
sur  les  papiers  de  madame  de  Staël  ;  au  lieu  de 
cela,  vous  auriez  envoyé  au  ministre  de  la  po- 
lice une  déclaration  faite  par  madame  de  Staël 
au  préfet  de  Ghaumont.  On  assure  que  c'est  de 
cette  différence  entre  les  ordres  que  vous  avez 
reçus  et  leur  exécution  que  s'est  produit  le  mé- 
contentement. Vous  en  jugerez  mieux  que  per- 
sonne. » 

Ce  récit  se  complète  par  des  extraits  des  lettres 
adressées  à  Prosper.  Il  était  alors  préfet  de  la 
Vendée.  L'empereur  avait  lu  en  Espagne  son  Ta- 
bleau de  la  lUtératurefel'û  avait  dit  au  duc  de  Bas- 
sano  :  Ce  livre  ne  conclut  pas, mais  c'est  d'un  pa- 
triote et  d'un  excellent  esprit. Il  a  repris  les  bonnes 
mes.  Peu  de  jours  après,  le  jeune  sous-préfet  de 
Bressuire  était  appelé  à  une  préfecture.  C'était  à 
lui  d'abord  que  Montlosier  s'était  hâté  d'écrire. 

«  25  décembre  1810.  —  C'est  avec  autant  de  sur- 


16-2  LK   COMÏK    l)K    MONTLOSIEK 

prise  que  de  douleur  que  j'ai  lu  dans  le  Monileur 
de  samedi  la  nomination  de  M.Gapelle  à  la  préfec- 
ture du  Léman.  Toute  cette  matinée,  je  fus  en  tiain 
pour  rechercher  si  ce  n'était  }>as  l'effet  de  quelque 
nouvelle  étourderie  de  madame  de  Staël...  Quel- 
qu'un qui  vitM.  Maret  me  dit  positivement  hier 
matin  que  le  ministre  n'accusait  en  rien  le  préfet 
du  Léman...  » 

4  26  décembre.  —  J'ai  su  que  votre  père  avait 
reçu  l'ordre  de  mettre  les  scellés  sur  les  papiers 
de  madame  de  Staël.  Au  lieu  de  cela,  il  avait  en- 
voyé une  déclaration  déjà  faite.  On  a  été  mécontent. 
Mais  on  voile  ce  mécontentement,  car  le  ministre 
de  la  police  persiste  à  dire  que  madame  de  Staël 
n'est  pour  rien  dans  cela,  que  sa  correspondance 
n'a  aucun  trait  avec  M.  de  Barante.. .  Tirez-vous-en, 
car  pour  moi  l'énigme  passe  mon  intelligence... 
Tandis  que  votre  père  occupait  toute  ma  pensée, 
la  place  de  recteur  de  l'académie  de  Clermont  est 
venue  à  vaquer.  J'ai  pensé  aussitôt  à  votre  père. 
M.  de  Fontanes,  à  qui  j'en  ai  l'ail  parler,  en  serait 
charmé,  si  cela  lui  élail  agréable.  Je  lui  ai  écrit 
par  le  dernier  courriei  pour  savoir  ses  instruc- 
tions. » 

«  29  décembre  1810. —  J'ai  fait  de  nouvelles 


ET    LE    G  VLLIC.AMS.ME.  163 

recherches; j'en  fais  sans  cesse. On  m'a  parlé  d'une 
lettre  de  compliments  écrite  à  Ghaumont  par  votre 
père  au  sujet  de  la  suppression  de  l'ouvrage, 
lettre  ouverte,  dit-on,  et  dont  on  a  été  irrité.   » 

Madame  de  Staël,  inquiète  et  plus  troublée 
que  jamais,  voulait  aussi  savoir  la  vérité.  Elle  la 
demandait  à  madame  Récamier. 

«  Genève,  1811.  — Mandez-moi,  je  vous  prie, 
si  vous  avez  vu  M.  de  Barante,  et  s'il  s'est  laissé 
aller  à  vous  dire  ce  qu'il  a  appris  à  Paris  de  la 
cause  de  sa  destitution.  Je  me  sens  partout  un 
être  redoutable,  et  je  voudrais  souvent  me  dé- 
pouiller de  moi-mê.:ie.  » 

Madame  Récamier  ne  pouvait  pas  répondre  avec 
plus  de  précision  que  Montlosier.  Avoir  une  admi- 
ration respectueuse  pour  madame  de  Staël  était 
un  crime  suffisant.  A  quoi  bon  chercher  d'autres 
motifs? 

M.  de  Barante  père  n'accepta  pas  d'entrer  dans 
l'Université.  11  se  retira  dans  ses  terres  de  Thiers. 
Prosper,  son  fils,  devenait  préfet  de  Nantes.  Mont- 
losier, très  occupé  de  ses  procès  et  de  la  création 
de  son  domaine  de  Kandanne,  s'éloigna  de  Paris. 
Il  n'y  revint  qu'en  1812. 

Les   événements   qui    s'accomplissaient    don- 


ICI  LE   COMTE    DE   MONTLOSlEl; 

liaient  raison  à  ses  fâcheux  pronoslirs.  Allcnlir 
aux  péripéties  de  la  fortune  de  l'empereur,  il 
remettait  courageusement  sur  la  nécessité  de  la 
paix  des  mémoires  très  étudiés.  Pressentant  les 
désastres,  il  osait  dire  que  la  politique  suivie  était 
des  plus  folles.  Il  ne  croyait  à  aucun  bien,  pas 
même  en  espérance.  Du  dehors  et  du  dedans, 
à  ses  yeux,  il  ne  viendrait  que  tourments  cl  mi- 
sères. Il  n'y  avait  déjà  plus  de  ressorts  ni  de 
ressources.  Heureux,  pensait  Montlosier,  si  en 
perdant  jusqu'au  souvenir  de  nos  prospérités, 
nous  pouvions  maintenir  la  défensive  sur  la 
liirne  du  Rhin  ! 

Toutes  ses  lettres,  à  partir  de  la  campagne  de 
1841,  sont  inspirées  par  les  mêmes  inquiétudes. 
Elles  ne  nous  apprennent  rien  de  nouveau,  mais 
elles  constatent  jour  par  jour  un  certain  réveil  de 
l'opinion.  A  son  ictourde  Russie,  l'empeieui,  ir- 
rité, avait  prononcé  devant  les  corps  de  l'Etat  deux 
discours  qui  firent  sensation.  Le  ^2  décembre 
1812,  Montlosier,  de  passage  à  Paris,  écrit  à  Pros- 
per  de  Barante  : 

a  Avez-vous  lu  les  discours?  Les  deux  allusions 
à  la  fermeté  des  magistrats,  à  Mole  cl  à  llarlay,  se 
rapportent  à  l-ioiliut.  .le  ne  vous  ai  pas  dit  son 


ET   LE   GALLICANISME.  10." 

histoire,  la  voici  :  Le  jour  de  la  conspiration  Malet, 
il  revenait  de  la  eampajinc.  Quelqu'un  lui  jeta 
dans  sa  voiture  un  billet  où  il  y  avait  ces  seuls 
mots  :  Fait  imperator  !  En  arrivant,  en  apprenant 
le  trouble  de  Paris,  il  crut  facilement  à  la  nouvelle. 
On  le  fit  prévenir  par  un  niessane  qu'il  allait  l'ece- 
voirune  députation  des  sections.  11  songea  aussi- 
lùf  à  les  recevoir  dans  la  salle  du  Trône;  mais  il 
commença  par  faireenlever  le  trône,  tant  il  croyait 
la  république  établie.  Samedi  dernier,  jour  du 
discours,  il  fut  prévenu  par  l'archichancelier  de  ne 
pas  se  rendre  au'  Conseil  d'P^tat.  Le  message  ne  le 
trouva  point.  Il  se  rendit  au  conseil  trop  tard,  de 
manière  qu'il  ne  put  entendre  que  par  le  trou  de  la 
serrure,  portes  étant  fermées,  le  discours  de  l'em- 
pereur. Dès  qu'il  entendit  parler  de  la  fermeté  du 
magistrat  et  de  Mathieu  Mole,  il  dit  :  «  Cela  me  re- 
»  garde,  »  et  il  décampa.  Sa  destitution  est  sûre. 
On  parle  du  préfet  de  Versailles  pour  le  remplacer. 
—  L'allusion  du  grand  trait  sur  l'idéologie  m'a 
paru  d'abord  se  rapporter  à  ce  pauvre  Malouet,  que 
l'empereur  poursuivait  depuis  longtemps  en  lui 
disant  :  «  Eh  bien,  monsieur  l'idéologue,  comment 
»  va  l'idéologie?  »  Mais  on  m'assure  que  cela  se 
rapporte  à  un  certain  parli  supposé  républicain 


Ififi  LE   COMTK    I)K    M  o  N  T  LOS  I  K  i; 

dans  lo  Sénal  cl  signnlr  dans  la  eonspiralion  Malel 
coiiiiiio  (lovant  ronnor  le  gouvernonienl  provi- 
soire.  —  J'ai  eu  beaucoup  de  peine,  samedi  matin, 
à  vous  annoncer  l'arrivée  de  l'empereur.  Philijipe 
m'arrive  à  sept  heures  :  «  Monsieur!  monsieur! 
»  —  Qu'ya-t-il  ? —  L'empereur  est  arrivé.  — Ouelle 
»  folie!  —  C'est  sur  :  une  femme  de  la  cour  vient 
»  de  le  dire  h  la  portière.  Il  est  arrivé  entre  onze 
»  heures  et  minuit  dans  une  mauvaise  voiture, 
»  avec  un  seul  domestique  en  veste.  Ce  domestique 
»  avait  sur  lui  une  chemise  de  douze  jours  :  le  fac- 
ï  tionnaireaété  longtemps  sans  le  laisser  entrer.  » 
—  Tout  cela  était  vrai.  Le  carrosse  de  l'empereur 
avait  cassé  à  Meaux.  Il  avait  pris  la  voiture  du 
maître  de  poste  et  il  était  venu  avec  le  duc  de 
Vicenceet  un  domestique  de  celui-ci.  Son  premier 
pas  a  été  chez  le  roi  do  Rome,  (pi'il  a  n'-vcilli'  et 
pris  dans  ses  bras.  Il  a  fait  appeler  ensuite  le 
duc  de  Rovif^o.  Il  a  été  extrêmement  aimable 
pour  toutes  les  dames.  Tous  les  pages  ont  été  mis 
en  campagne  pour  leur  apporter  de  sa  part  des 
nouvelles  de  leurs  maris.  » 

Nous  avons  voulu  citer  en  entier  cette  lettre  in- 
téressante pour  faire  apprécier  la  manière  large 
et  abondante  de  cette  correspondance,  chaque  fois 


ET   LE   GALLICANISME.  IC7 

qu'elle  ne  touche  pas  à  des  intérêts  personnels. 
Une  confidence  à  M.  Prosper  de  Barante  nous  ap- 
prend qu'à  la  fin  de  1812,  la  franchise  de  Mont- 
losiei'  ne  fut  pas  appréciée  au  ministère  des  af- 
faires étrangères.  Il  dut  interrompre  ses  rapports 
politiques.  Il  songea  alors  à  visiter  l'Italie.  Déjà 
les  préparatifs  de  départ  étaient  terminés.  Il  avait 
acheté  une  charrette  découverte  et  un  mauvais 
cheval,  et  il  se  disposait  à  quitter  la  France,  lors- 
que le  duc  de  Bassano  obtint  de  l'empereur  tout 
ce  qui  devait  remplacer  d'une  façon  convenable  le 
bizarre  équipage  du  voyageur. 

Ses  goûts  de  géologue,  plus  vifs  que  ses  goûts 
d'artiste,  se  donnèrent  libre  satisfaction  dans 
l'année  1813.  Il  prépara  un  mémoire  sur  les  érup- 
tions du  Vésuve. 

A  Rome,  il  rencontra  madame  Récamier.  Il  la 
connaissait  de  longue  date  et  fut  toujours  du 
petit  nombre  de  ceux  qui  résistèrent  à  la  fascina- 
tion qu'elle  exerçait.  Malgré  le  mot  que  Sainte- 
Beuve  prête  à  Montlosier,  il  fallait  être  bien  peu 
ensorcelé  pour  écrire,  le  20  juillet  1813  : 

«  J'aurais  dû  beaucoup  vous  parler  de  madame 
Récamier.  Elle  croit  avoir  une  passion  à  Lyon. 
C'est  ce  qui  fait  qu'elle  est  venue  à  Borne.   Elle 


168  I.  E    r.OMTF,    DK    MONTI.nSIKH 

croit  quclquelois  en  avoir  une  pour  Dieu;  elle  se 
Irompe.  Elle  ne  sera  jamais  dévoie,  car  il  faudrait 
qn'cllt'  adoi'àt  Dieu,  et  elle  voudrait  (jue  l;ieu  l'a- 
do rà  t.  » 

Quand  Monllosicr  rontra  à  Paris,  en  novcmbie, 

on  n'avait  |>liis  d'illusions  sur  la  {^ravit('  df  la  situa- 
tion. L'Kiiipire  en  était  arrivé  à  ce  point  (n'i  la  [dus 
liaiilf  lialiilclé  politique  eût  été  indispensable. 
On  devait  l'aire  de  larges  concessions  au  dehors, 
si  l'on  voulait  la  paix,  et  de  très  lar^^es  conces- 
sion au  de<lans,  si  l'on  voulait  s'assurer  des 
moyens  durables  de  continuer  la  guerre.  Sans 
doute,  il  y  avait  encore  beaucoup  de  courage 
el  d'honneur  individuels.  Ce  qui  manquai!,  c'était 
la  part  d'espril  |»nl)lic  indispensable  pour  donner 
à  ces  sentiments  isolés  du  concert  d  d(.'  la  con- 
sistance 

Nous  citerons  des  exemples  puisés  dans  les  pa- 
piers inédits  que  nous  avons  dépouillés. 

Kn  février  1814,  on  avait  voulu  transformer  les 
étudiants  en  médecine  en  élèves  canonniers.  Le 
sénateur  Lespinasse  se  lransj)orla  à  l'école.  On  lit. 
l'appel;  mais  au  picmicr  nom,  (jui  était  Goujon, 
les  jeunes  gens  de  n'pnndrc  :  Il  csl  /)il  !  Tout  le 
reste  de  l'appid  fut  j)0iu"suivi  de  lazzis.  Le  set  ré- 


ET    LE    OALLFCANFSME.  160 

taire  do  la  faculté  se  leva  pour  réprimander.  Il 
iul  accueilli  par  des  sifllcts.  Le  sénateur  alors  leva 
le  siège;  mais  il  fut  poursuivi  jusque  dans  sa  voi- 
lure par  de  la  boue  et  des  huées. 

On  avait  voulu  aussi,  dans  ce  triste  hiver,  exciter 
le  paliiotisme  en  Taisant  jouer  le  Siège  de  Calais, 
Celte  reprise  mit  en  évidence  une  partie  de  la 
scène  ti'oisièine  du  quatrième  acte,  que  la  police 
fit  supprimer.  Le  parterre  s'emporta.  La  tragédie 
de  Burette  de  Belloy  fut  retirée. 

L'agonie  du  grand  empire  commençait.  Il  était 
tué  par  le  principe  de  mort  qu'il  portait  en  lui- 
même,  la  guerre. 

La  monarchie  renaissante  portait  aussi  en  elle 
sa  maladie.  Dans  les  premiers  jours  d'avril  1814-, 
Montlosier  signalait  le  germe  avec  une  rare  sa- 
gacité. 

A  Ciermont,  en  beaucoup  d'autres  villes,  les 
gentilshommes  avaient  tellement  affecté  de  faire 
des  derniers  événements  leur  affaire  propre,  ils 
avaient  tellement  l'air  de  se  les  approprier  exclu- 
sivement, qu'il  en  était  résulté  déjà  un  peu  de 
séparation  et  de  refroidissement.  Comme  le  bon 
ton  était  de  ne  pas  vouloir  de  gouvernement 
représentatif  et  ce  qu'on  appellait  les  idées  libé- 


17(1  LE   COMTE    DK    M(tNTLOSlKK 

raies,  et  que  ce  bon  ton  n'élfiit  nullement  partagé 
par  ceux  qui  avaieiU  de  rexpérience  el  du  bon 
sens,  les  deux  partis  étaient  en  présence. 

Prosper  de  Baranlenc  redoutait  rien  tant,  pour 
le  nouveau  gouvernement  conslilutionnel,  que  le 
réveil  des  passions  d'ancien  régime.  Il  s'en  expri- 
mait  ouvertement.    Montlosier    lui    répliquait    : 

«  Je  partage  tous  vos  sentiments  sur  les  suites 
fâcheuses,  mais  extrêmement  probables,  de  l'atti- 
tude des  anciens  nobles  et  des  émigrés...  On  ne 
s'irrite  pas  tant  de  la  supériorité  issue  de  la  diffé- 
rence des  places  ou  des  talents,  que  de  celle  qu'on 
veut  faire  sortir  d'une  différence  dans  la  nature 
môme  et  dans  le  sang.  Cette  distinction  qu'on  veut 
établir,  comme  d'espèce  à  espèce,  voilà,  je  crois, 
ce  qui  paraît  insupportable.  y> 

Le  conflit  avec  les  intérêts  de  la  société  ci'éée 
par  la  Révolution  ('tait  déjà  né. 

Ce  fut  dans  les  premiers  mois  delà  Restauration 
que  Montlosier  publia  le  plus  célèbre  de  ses 
livres,  la  Monarchie  française  depiii^^  !>on  oriçiine 
jusqu'à  non  jours.  L'empereur,  qui  le  lui  avait 
commandé,  lorsqu'il  constituai!  son  j)ouvoir  et 
une  noblesse  militaii-e,  s'était  fait,  à  diverses 
reprises,  rendre  compte  de  cet  important  travail. 


ET    LE   GALLICAN  ISiME.  171 

Quand  rouvragc  fui  terminé,  une  copie  lui  fui 
adressée  pour  décider  Timpression.  Après  plu- 
sieurs mois  d'attente,  la  copie  ne  fut  pas  rendue 
et  sans  doute  ne  put  même  pas  être  lue. 

Ce  livre  devait  faire  connaître  l'ancien  état  de 
la  France  et  de  ses  institutions,  la  manière  dont 
la  Révolution  était  sortie  de  cet  ensemble  de 
choses,  et  les  moyens  employés  par  Bonaparte 
pour  clore  avec  succès  la  période  révolution- 
naire. 

Dès  sa  jeunesse,  Montlosier  s'était  occupé  des 
origines  nationales.  Il  avait  sur  cette  matière 
accumulé  de  nombreux  matériaux.  Destiné  d'a- 
bord à  se  renfermer  en  deux  volumes,  l'ouvrage 
s'accrut  successivement,  et  les  événements  con- 
temporains de  1815  à  1822  inspirèrent  à  la  verve 
de  Montlosier  plus  de  pages  que, la  race  franque  et 
la  féodalité.  Peu  de  curieux  lisent  aujourd'hui  les 
sept  volumes  réunis  sous  un  même  titre.  Nous 
avons  dû  les  consulter.  De  la  première  et  de  la 
seconde  partie,  qui  traitent  de  notre  ancien  état 
social  avant  1789,  nous  n'avons  que  peu  de  mots 
à  dire.  Le  même  sujet  a  été  traité  avec  une  lar- 
geur, une  méthode  et  un  sens  critique  de  premier 
ordre  dans  VHistoire  de  la  civilisation  en  France. 


172  LE    COMTE    DE    MONTLOSIER 

Toutes  ces  qualités  supérieures  manquent  à  Mont- 
losier.  Il  a  du  savoir,  une  forte  imagination;  mais 
est-ce  suffisant  pour  donner  la  vie  à  une  œuvre  et 
pour  classer  son  auteur  au  nombre  des  historiens? 

Montlosier  n'était,  du  reste,  que  le  continuateur 
des  idées  de  Boulainvilliers.  On  sait  par  quelle 
variété  de  système  les  érudils  ont  essayé  d'ex- 
pliquer los  origines  de  la  société  française.  Pour 
l'abbé  Dubos,  c'est  la  royauté  qui  joua  le  premier 
rôle.  Les  rois  germains  n'aiiraienl  fail  (ju'liérilcr 
des  droits  des  empereurs  romains.  D'ai)rès  l'abbé 
de  Mably,  ce  sont  les  institutions  libres  qui  ont 
été  la  vraie  source.  D'après  M.  de  Boulainvilliers, 
nous  devons  à  l'organisation  aristocratique  les 
fondements  du  monde  moderne. 

Montlosier  appartient  à  l'école  des  publicistes 
féodaux.  Il  est  convaincu  (pic  la  noblesse  repré- 
scnlc  la  nation  conquérante;  qu'elle  avait  pos- 
sédé originairement  tous  les  pouvoirs  et  lous  les 
di'oits,  et  qu'elle  a  été  dépouillée  injuslement  par 
la- royauté. 

Quelle  que  soit  la  valeur  scient ilicjuc  de  ce  sys- 
tème, dont  l'exclusivisme  a  été  définitivement 
écailé  par  la  critique,  il  lut  l'inspirateur  de 
toutes  les  convictions  politiques   de  Montlosier. 


ET    LE    GALLICANISME.  3 

Ce  qu'il  détesta  le  plus,  bizarre  assemblage,  ce 
fut  la  démocratie  et  les  émigrés.  Il  n'accepta  ja- 
mais la  prépondérance  croissante  de  la  bour- 
geoisie. Il  ne  voulut  jamais  subir  l'ascendant  que 
lui  donnaient  chaque  jour  lumières,  richesses, 
aptitude  aux  alïaires.  La  verve  de  Montlosier  ne 
tarissait  pas  quand  il  s'attaquait  à  ceux  qu'il 
appelait  dédaigneusement  les  gros  banquiers  et 
les  gros  notaires.  N'y  avait-il  pas  chez  l'ancien  re- 
présentant de  la  noblesse  d'Auvergne  aux  étals 
généraux  une  secrète  envie?  Malgré  la  Révolution, 
malgré  ce  changement  rapide  des  fortunes,  il 
voyait  toujours  ceux  qu'il  appelait  les  parvenus, 
tels  qu'ils  étaient  dans  leur  costume  noir,  quand, 
au  5  mai  4789,  ils  furent  une  dernière  fois  le  tiers 
état. 

La  première  Restauration  laissa  le  parti  roya- 
liste à  la  fois  si  étonné  et  si  enivré  de  sa  victoire, 
que  l'attitude  de  Montlosier  lui-même  durant 
cette  courte  période  ne  mérite  pas  d'être  si- 
gnalée. 

M.  de  Montesquiou,  qui,  avec  M.  Beugnot  et 
M.Ferrand,  joua  le  plus  grand  rôle  dans  la  pre- 
mière élaboration  des  projets  constitutionnels,  ne 
lui  inspirait  })as  de  confiance.  11  ne  le  tenait  que 


174  LK  COMiK    DE    MON  ï  L  0  S  1  ER 

pour  un  bel  esprit,  el  il  raconluit  volontiers,  pour 
donner  raison  à  son  amie  madame  de  Montalein- 
bert,  que,  dînant  chez  elle  avec  M.  de  Monlesquiou, 
ce  dernier  s'était  permis  de  dire,  à  table,  que  le 
20  mars  n'était  arrivé  que  parce  qu'on  avait  em- 
ployé trop  de  royalistes:  «  Oui,  avait-elle  répondu, 
vous  avez  raison,  monsieur  l'abbé  :  il  fallait  vous 
de  moins  à  l'intérieur.  » 

«  Cette  pauvre  Constitution,  écrivait,  à  M.  de 
Barante,  Montlosier  le  11  décembre  1814,  on  lui 
donne  le  maréchal  Soult  pour  la  bercer  dans  son 
berceau!  Elle  a  été  au  moment  ces  jours  passés 
d'être  jetée  par  la  fenêtre.  Pendant  plusieurs 
jours,  on  conseillait  à  Louis  XVIII  de  suspendre 
les  libertés  individuelles.  Chateaubriand  allait 
partout,  colportant  la  nécessité  de  remettre  à  la 
police  la  faculté  des  arrestations  arbitraires. 
On  pourrait,  selon  moi,  tout  ce  qu'on  voudrai! 
oser.  » 

On  ne  comprenait  pas,  en  elfct,  au  châleau  qu'a- 
près de  profondes  commotions  sociales,  un  sou- 
verain ne  peut  reprendre  les  rênes  du  gouver- 
nement qu'autant  qu'il  adopte  sincèrement  l'opi- 
nion dominante  dans  le  pays,  tout  en  cherchant  à 
rendre  moins  pénibles  les  sacrifices  de  la  mino- 


KT    LK  GALLICANISME.  175 

lité.  Il  fallait  résolument  prendre  pour  modèle 
la  maison  de  Hanovre. 

C'était  le  conseil  que  donnait  dans  ses  conversa- 
tions madame  de  Staël.  Montlosier,  dans  un  court 
voyage  à  Londres,  lui  avait  rendu  visite  et  était 
revenu  avec  elle.  Il  avait  eu  Id  bonheur  de  lui 
entendre  lire  les  premiers  chapitres  des  Considéra- 
tions qu'elle  écrivait  alors,  et  il  avait  essuyé  le  feu 
de  ses  critiques  à  propos  des  théories  historiques 
du  livre  De  la  monarchie. 

Très  arrêté  dans  ses  desseins,  il  avait  écrit  au 
comte  d'Artois  pour  lui  offrir  ses  services.  N'ayant 
reçu  aucune  réponse,  il  se  rendait  un  matin  aux 
Tuileries  pour  voir  M.  de  Maillé,  lorsque  Cha- 
teaubriand qu'il  rencontra  lui  annonça  la 
nouvelle  du  débarquement  de  Bonaparte. 

«  Nous  vivons  dans  un  singulier  temps,  écrivait- 
il  le  20  février  à  son  correspondant  habituel  ;  voilà 
l'empereur  qui  s'avance...  Que  Dieu  vienne  à  notre 
secours!.. M.  de  Vioménil  a  passé  la  revue  à  Vin- 
cennes  des  1800  volontaires.  Il  leur  a  dit  :  «  Le 
y>  plus  beau  jour  de  ma  vie  est  celui  où  le  roi  mon 
»  maître  m'a  choisi.  »  — Mon  maître  !  comment  se 
fait-il  que  le  roi  soit  plus  spécialement  le  maître 
de  M.  de  Vioménil  que  de   tous  les    autres  qui 


176  LK   C.OMTi:   DK    MONTLOSIEK 

claient  là?  C'esl  une  pitié,  mais  en  mènielenips 
une  désolation.  » 

Montlosier,  tout  en  étant  royaliste  et  entiché 
des  prétentions  nobiliaires  les  plus  surannées,  ne 
manquait  jamais  l'occasion  de  protester  contre 
la  servilité. 

Pendant  les  Cent-jours,  il  resta  un  spectateur 
désintéressé  mais  clairvoyant.  Le  décret  relatif  à 
l'assemblée  extraordinaire  du  champ  de  mai  avait 
produit  sur  son  imagination  une  vive  impression. 
Le  champ  de  mai  était  un  nom  qui  lui  conve- 
nait. 

Benjamin  Constant,  qu'il  vit  beaucoup  alors, 
s'efforçait,  malgré  son  scepticisme,  de  le  ratta- 
cher aux  idées  nouvelles.  Montlosier,  un  moment 
attiré  })ar  ce  séduisant  esprit  qui  n'avait  qu'une 
confiance  fragile  dans  les  systèmes  qu'il  patron- 
nait le  plu»^  chaleureusement,  avait  été  bientôt 
guéri  de  son  entrain  passager.  Il  le  comparait 
aux  émotions  que  donne  un  joyeux  festin. 

Le  décret  du  22  février  1815,  qui  mettait  les 
collèges  électoraux  sous  la  férule  des  préfets, 
avait  absolument  déconcerté  Montlosier. 

Une  série  de  billets  envoyés  jour  par  jour  à 
Prosper   de  Daianle  nous  lenseigne  exactement 


ET    LE   GALLICANISME.  177 

sur  des  fiiils  que  la  coiiespondance  de  Sismondi 
vient  aussi  éclairer. 

«  20  avi'il.  — .Pal  vu  Benjamin,  il  a  vu  trois  ou 
quatre  lois  l'empereur,  dont  il  est  content.  Il  lui  a 
trouvé  une  sagacité  infinie.  Nous  faisons  aujour- 
d'hui un  dîner  au  cabaret.  La  guerre  me  paraît 
certaine  à  moi  ;  Benjamin  n'y  croit  pas  encore.  » 

«  21  avril.  — J'ai  dîné  avec  Benjamin  au  caba- 
ret. H  sortait  de  chez  l'empereur,  qui  lui  paraît  le 
mieux  disposé  du  monde  en  faveur  d'une  consti- 
tution et  qui  est  tout  libéral...  La  souveraineté  du 
peuple,  toutes  les  autres  doctrines,  il  croit  main- 
tenant à  cela  comme  Donald  à  l'immaculée 
conception.  » 

«  22  avril.  —  On  attaque  Benjamin  pour  la 
constitution,  qu'on  appelle  le  benjamisme.  Il 
connaît  assez  bien  les  formes  des  cadres  ;  le  fond, 
il  ne  s'en  doute  pas  plus  que  les  autres.  » 

«  24-  avril.  — Le  benjamisme  a  pour  lui  M.  de 
Sismondi,  et  même  Auguste  de  Staël,  qui  est 
revenu  de  Goppet;Suard,  qui  ne  voulait  plus  voir 
Benjamin,  hier  priait  en  f^ràce  Panât  de  l'y  mener. 
Celui-ci  a  refusé.  » 

«  6  mai.  —  Je  ne  sais  si  je  vous  ai  dit  que  ma- 
dame de  Staë'  est  dans  l'admiration  de  la  consti- 


178  LÏL  C.OMTK    I>K    M  0  N  i  I.  <>  S  I  K  I! 

Iiilioii  (le  Heiijamin.  li  e<l  venu  iin'  voir  cl  m'a 
montré  une  lettre  de  M.  de  la  Fayette,  qui  est  tout 
entier  pour  la  constitution  avec  les  Tracy  cl  les 
Latour-Maubourg.  Il  m'a  dit  que  la  constitution 
faisait  des  progrès  tous  les  jours  dans  l'opinion, 
et  que,  moi-même,  j'en  serais  dans  l'admiration 
avant  huit  jours.  » 

Telle  ne  paraît  pas  avoir  été  l'opinion  définitive 
de  Montlosier,  et  nous  lisons  dans  une  lettre  du 
P' juin  un  post-scriptum  ainsi  conçu  :  «  Benjamin 
m'a  répété  que  l'empereur  lui  avait  parlé  de  moi. 
c(  Pourquoi  s'est-il  mis  contre  nous?  »  a-t-il  dit, 
«  pourquoi  soutient-il  que  ma  constitution  n'est 
»  qu'un  plan  de  campagne?» 

H  faut  reconnaître  que  les  nouveaux  procédés 
parlementaires  justifiaient  ces  méfiances.  Les  théo- 
ries libérales  n'entraient  i)as  facilement  dans  la 
pratique.  A  la  Chambre  des  représentants,  Re- 
gnault,qui  n'était  pas  membre  de  la  commission  de 
l'adresse,  avait  des  amendements  à  proposer. 
N'ayant  pas  eu  le  temps  de  parler  à  l'assemblée,  il 
saisit  la  commission.  Prenant  la  plume  d'autorité, 
il  se  mit  alors  à  faire,  sur  le  projet  d'adresse  adopté, 
les  coircctions,  additions  et  mutilations  ([ui  lui 
convinrent.  Al.  d(.'  la  Fayette  s'y  opposa  vainement. 


KT    l.E   GALLICANISME.  179 

Le  Icndem.'iin  de  ce  succès,  nous  apprend 
xMontlosier,  on  crut  pouvoir  être  plus  hardi  au 
sénat.  Le  gouvernement  y  envoya  une  adresse 
toute  préparée.  M.  de  Latour-xMaubourg  s'éleva 
rortement  contre  cette  irrévérence.  A  la  fin, 
l'adresse  envoyée  fut  adoptée  de  lassitude.  Parmi 
toutes  les  rédactions,  il  paraît  que  celle  de  Garât 
était  la  plus  servile.  Ce  n'était  pas  ambition  ou 
cupidité,  c'était  abaissement  de  la  peur. 

Pour  tout  homme  raisonnable,  les  paroles  de  ma- 
dame de  Staël  à  M.  de  Lavalette,  le  6  mars,  étaient 
prophétiques.  C'en  était  fait  de  la  liberté,  si 
Bonaparte  triomphait,  et  de  l'indépendance  natio- 
nale, s'il  était  battu. 

Les  armées  étrangères,  en  ramenant  pour 
la  seconde  fois  Louis  XVI II,  ramenaient  avec  lui 
toutes  les  pa.ssions  de  représailles.  Montlosier, 
dégoûté  des  hommes,  ne  voulait  plus  être  acteur 
dans  ce  drame.  On  ne  l'écoutait  pas  :  il  se  retira 
dans  la  solitude  de  ses  montagnes,  et  c'est  en  sui- 
vant de  loin  la  lutte  cuire  les  modérés  et  les  ultras 
qu'il  écrivit  les  volumes  supplémentaires  de  la 
Monarchie  française. 


La  Restauration.  —  Système  politique  de  Montlosier.  —  La  lutte 
entre  la  Restauration  et.  l'ancien  régime. 


Montlosier  rêvait  une  i^econsliliilion  sociale  en 
même  temps  qu'une  restauration  politique.  A  ses 
yeux,  la  dissolution  était  arrivée  à  son  dernier 
terme  sous  le  Directoire.  La  propension  à  la  vie  de 
tous  les  éléments  dissous  avait  amené  divers  essais 
de  recomposition  ;  la  domination,  qui  ne  pouvait 
plus  appartenir  aux  masses,  avait  alors  passé 
entre  les  mains  des  hommes  de  loi.  «  11  était 
beau,  s'écrie  Montlosier,  de  voir  ces  misérables 
qui  n'avaient  rien  dans  la  tête,  rien  dans  le  cœur, 
mais  beaucoup  de  formules  prises  dans  la  Révo- 
lution, essayer  de  refaire  avec  ces  lormules  un 
ordre  social.   Pour  y  parvenir,  ils  tourmentèrent 


18-J  LK   COMTE   DE    MO  NTLOS  I  K  It 

la  France  de  toutes  les  manières.  A  la  lin,  irinoiiis 
de  la  lassitude  générale,  ils  prirent  leur  p.iili... 
Un  soldat,  porté  par  la  plus  grande  gloire  mililairo 
qui  ail  jamais  existé,  se  plaça  sur  le  trône.  Depuis 
longtemps,  il  avait  l'habitude  du  principe  d'ordre, 
qui  est  propre  aux  armées.  Il  s'en  servit  pour  les 
citoyens.  » 

Que  substituer  à  ce  régime?  Montlosier  définit 
ce  qu'il  appelle  la  contre-révolution.  Il  déclare 
qu'il  ne  veut  pas  revenir  aux  lettres  de  cacîliet,  au 
pouvoir  absolu,  aux  corvées,  aux  dîmes,  mais  à  ce 
qu'il  croyait  être  les  vœux  de  la  France  au  moment 
de  la  convocation  des  états.  11  entend  par  là  le  ré- 
tablissement de  deux  Chambres  accordant  l'impôt 
et  concourant  à  la  formation  des  lois,  ral)olilion 
des  immunités  pécuniaires  de  la  noblesse,  mais  le 
rétablissement  de  ses  privilèges  d'honneur,  un 
corps  aristocratique  héréditaire,  mais  avec  l'ad- 
missibilité  de  tous  les  citoyens  aux  places,  sans 
autre  distinction  que  les  préférences  du  mérite 

Tel  était  le  système  politi(|ue  de  Montlosier.  Non 
pas  qu'il  se  fit  des  illusions  sur  les  dispositions 
d'esprit  des  émigrés  ;  dans  le  discours  prélimi- 
naire placé  à  la  tète  du  sixième  volume,  il  parle 
d'eux  comme  il  en  parlait  à  Londres,  coniuie  il  eu 


ET    LK   GALLICANISME.  1x3 

parlera  toujours  dans  sa  correspondance.  Ren- 
trant dans  la  France  nouvelle,  rien  ne  fut  changé 
dans  leur  imagination.  La  Révolution,  le  Consulat, 
l'Empire,  les  armées,  les  batailles,  les  victoires, 
tout  cet  ensemble  de  choses  prodigieuses  ne  pas- 
sèrent pas  à  leurs  yeux  pour  avoir  une  existence 
réelle.  La  Restauration  avait  eu  beau  s'effectuer 
comme  la  restauration  de  la  royauté,  ils  la  procla- 
mèrent comme  étant  la  leur.  Dès  le  premier 
moment,  ils  s'étaient  emparés  non  seulement  du 
roi  et  de  la  famille  royale,  mais  du  château  même 
et  des  appartements. 

Montlosier  se  séparait  de  ce  milieu.  11  voulait 
bien  constituer  un  sol  véritablement  royaliste, 
mais  il  ne  voulait  pas  en  exclure  la  Révolution  dans 
ce  qu'elle  avait  eu  de  grand.  Il  voulait  que  la  no- 
blesse de  chaque  département,  réunie  en  collège 
électoral,  députât  deux  membres  à  la  Chambre  des 
pairs,  l'un  pour  en  faire  effectivement  partie, 
l'autre  pour  y  avoir  le  droit  de  siéger,  seulement 
avec  voix  consultative.  La  cour  de  cassation  avec 
ses  attributions  aurait  été  fondue  dans  la  pairie. 
On  aurait  eu  ainsi  une  haute  cliambre  judiciaire 
destinée  à  prononcer  des  décisions  dans  des 
cas  déterminés. 


18»  l-E   COMTK    lU-:    MONTLOSIKi; 

Montlosior  ontendail  la  néccssilc  de  rélnhlii  la 
(lislinction  des  elasscsen  même  temps  que  la  dis- 
linclion  des  rangs  comme  base  rondamcnlalc  de 
loiile  la  reconstiUilion  sociale.  Sans  celle  dis- 
tinelion,  il  considérait  que  la  royauté  légitime 
n'avait  aucune  chance  de  durée  et  qu'elle  succom- 
berait infailliblement  dans  un  conflit  avec  la  Révo- 
lution. Prenant  à  partie  les  classes  moyennes,  et, 
dans  ces  classes,  spécialement  la  haute  bourgeoisie, 
il  l'accusait  de  vouloir  lormer  à  elle  seule  toute  la 
démocratie  et  de  songer  à  reconstituer  à  son  pro- 
fit une  féodalité  nouvelle  d'argent  et  d'honneurs. 
L'accusation  a  été  plus  tard  reprise  à  peu  près 
dans  les  mêmes  termes  par  l'école  socialiste. 

Montlosier  ne  craignait  pas  de  dénoncer  à  l'opi- 
nion publique  l'ascension  naturelle  de  ceux  qui 
étaient  arrivés  à  la  fortune.  On  lit  au  tome  VII  de 
la  Monarchie  française  :  «  Cette  classe  s'est  élevée 
si  haut  dans  les  villes,  qu'elle  dépasse  aujourd'hui 
de  toute  la  tète  les  anciennes  classes  supérieures. 
Il  ne  s'agit  plus  que  de  porter  le  iiièiiie  mouve- 
ment dans  les  campagnes.  Là,  on  voyait  au!  rd'ois 
un  seigneur,  un  bailli,  un  greflier,  des  huissiers. 
Actuellement,  en  imitation  des  villes,  ce  sont  les 
anciens  greffiers,  les  anciens  huissiers,  qui  seront 


ET    LR   GALLICANISMi:.  185 

au-dessus  des  anciens  seigneurs.  L'aristocratie 
nouvelle  des  campagnes  relevant  de  l'arislocratie 
des  villes,  celle-ci  Je  la  grande  aristocratie  bour- 
geoise de  Paris,  la  France  aura  une  admirable 
réodalité  bourgeoise  à  opposer  aux  souvenirs  de 
l'ancienne.  » 

C'est  surtout  dans  sa  correspondance  que  Mont- 
losier  accentue  et  développe  son  système. 

M.  Prosper  de  Barante  était  devenu  directeur  gé- 
néral des  contributions  indirectes,  puis  conseiller 
d'État.  Il  allait  être  pair  de  France.  Ami  de  Guizot, 
de  Royer-GoUard,  de  Camille  Jordan,  il  appartenait 
parles  goûts,  par  les  idées,  par  le  tempérament, 
à  ce  groupe  d'hommes  éminents  qu'on  appelait  les 
doctrinaires.  Son  influence  sur  l'esprit  de  Mont- 
losier  avait  pris  une  telle  puissance,  que,  dans  une 
lettre  datée    d'août  1815,  ce  dernier  lui  disait  : 
«  Vous  m'avez  dit  continuellement,  au  sujet  de 
mes  ouvrages,  que  vous  ne  pensiez  pas  comme 
moi,  et  cela  a  encore  contribué  à  me  raffermir 
dans  ma  retraite.  J'ai  dû  désespérer  de  moi  et  de 
la  chose   publique   du  moment  que  j'ai  vu  que 
ce  qui  était  à  mes  yeux  la  raison  ne  l'était  pas  pour 
vous.  » 
Malgré  ces    dissidences,    exprimées   dans   des 


I8(î  L  E   C  0  M  T  K    1)  li    MO  N  T  L  0  S  1  K  II 

termes  qui  honorent  ramitié,  Monllosier  n'on 
continua  pas  moins,  dans  sa  solitude  de  Ran- 
danne,  d'adresser  à  l'auteur  des  Ducs  de  Bnnr- 
fjogne  ses  confidences  politiques. 

«  5  août  1815.  —  11  y  a  dans  les  classes  infé- 
rieures âpreté  à  la  i'ortune,  mouvement  vif,  ardent 
et  continu  du  besoin.  Je  repousse  dans  la  noblesse 
ceux  qui  ne  veulent  ni  constitution  ni  représenta- 
lion;  je  repousse  dans  la  noblesse  ceux  qui 
veulent  une  réaction  d'oppression,  ceux  qui,  ne 
faisantpas  attention  au  caractère  de  la  Révolution, 
à  ses  sources,  à  ses  causes,  cherchent  dans  des 
écarts  passagers  de  quoi  humilier  leurs  en- 
nemis... Je  repousse  dans  la  noblesse  ceux  qui, 
étant  nobles,  veulent  tout  avoir  et  ne  laisser 
aucune  place  à  ceux  ([iii  venlcnl  devenii'...  Voilà 
mes   principes.  » 

Ce  n'étaient  pas  tous  ses  principes.  Sa  chiniére 
était  toujours  d'arrêter  ce  qu'il  ap|»elait  le  déltui- 
dement  de  la  boui'^(>oisie. 

«  \A  septembre  1<SIG.  — Le  système  qui  me  ré- 
volte est  celui  de  la  confusion  des  rangs.  J'ai  peur 
qu'on  ne  veuille  saisir  la  classe  du  second  ordre 
par  lappàt  des  honneurs  qui  appartiennent  au 
premier...  Mettie  en  appétit  d'honneur  des  classes 


KT    LK    (;ALLIi:AN  ISM  K.  187 

inférieures,  dont  la  condition  est  d'être  on  appétit 
d'argent,  est  un  l'onvorseiiient  de  toutes  clioses... 
Je  sais  bien  qu'une  certaine  classe  persistera  jus- 
qu'à la  rage  à  vouloir  participer  aux  avantages  de 
la  noblesse,  tandis  que  la  noblesse  sera  privée  de 
participer  aux  siens...  Je  ne  trouve  pas  mauvais 
que  des  avocats  soient  élevés  à  de  grands  honneurs, 
pourvu  qu'ils  y  demeurent.  Je  trouve  mauvaise  la 
confusion  d'idées  qui,  après  avoir  élevé  un  avocat 
aux  plus  hautes  dignités,  un  moment,  le  renvoie 
ensuite  à  son  métier  de  gagne-pain.  » 

Si  Montlosier  eût  fait  partie  de  la  Chambre  in- 
trouvable, il  n'eût  pourtant  pas  siégé  aux  côtés 
de  MM.  de  Labourdonnaye,  Salaberry,  Duplessis- 
Grénedan,  les  coryphées  du  parti  ultra-royaliste. 

«  C'est  la  faute  des  ultras,  écrivait-il  le  23  jan- 
vier 1819,  si  le  vent  a  ainsi  tourné  contre  eux.  Ils 
avaient  alors  beau  jeu.  Ils  n'ont  su  malheureuse- 
ment ni  ce  qu'ils  disaient  ni  ce  qu'ils  faisaient.  Ils 
ont  forcé  le  gouvernement  par  leur  ambition, 
parleur  bêtise,  à  se  jeter  vers  la  Révolution.  Ils 
sont  étonnés  actuellement  de  leur  ouvrage,  lis 
reprochent  leurs  propres  fautes.  » 

La  discussion  de  la  loi  électorale  avait,  dans  cette 
année  1819,  amené  l'aven  éloipu'nt  à  la  Iribuiie 


ISS  I.F.    C.OMTK    DK    MONTLOSIEK 

(le  rinlluencc  prépondérante  de  la  démocralic. 
Les  siècles  l'avaient  préparée;  Va  Déclaration  de^ 
fîroils  de  Uhonww  avait  été  la  consécration  de 
ses  conquêtes.  Monllosier  s'exalte  en  lisant  les 
discours  des  divers  orateurs  : 

«  Jamais,  dil-il  (3  mars),  les  principes  d'une 
révolution  perpétuelle  n'ont  été  moins  déguisés  et 
mieux  exposés.  Classe  moyenne  suppose  une  classe 
haute  et  une  classe  basse.  Bonaparte  avait,  de  pins 
que  vous,  toute  l'Europe  qu'il  remplissait  de  ses 
officiers,  de  ses  intendants,  de  ses  commandants 
militaires,  et  qui  ainsi  était  offerte  en  butin  à  la 
classe  moyenne.  Il  offrait  ainsi  aux  passions  de 
vastes  issues  qui  ne  sont  pas  en  votre  pouvoir.  Oh! 
comme  nos  ancêtres  étaient  plus  sages!  Ils  avaient 
créé  une  influence  particulière  jtoiir  l'industrie,, 
le  commerce  et  en  général  pour  les  populations 
des  villes,  sous  le  nom  de  tiers  (-tat  ;  jamais  l'éga- 
lité devant  la  loi  n'avait  été  mieux  entendue.  — 
Aujourd'iuii,  ec  n'est  pas  l'égalité  qu'on  veut,  c'est 
la  supériorité.  Si  ce  qu'on  a})pelle  la  nature  des 
temps,  c'est-à-dire  la  progression  incessante  des 
petites  vanités,  demande  une  semblable  (;hose, 
celte  nature  des  temps  doit  s'attendre  à  être 
repousséc  par  la  iialiire  des  choses,  je  veux  dire  le 


ET    LE   GALLICANISME.  189 

mouvement  de  la  classe  inférieure.  Elle  est  pleine 
de  force,  mais  elle  manque  de  richesse.  Elle  veut, 
comme  l'a  enseigné  Babeuf,  des  biens,  de  l'argent, 
toutes  les  commodités  de  la  vie.  » 

Enfin,  sa  clairvoyance  va,  dès  1819,  jusqu'à  pré- 
dire la  révolution  de  1830. 

«  8  janvier.  —  Un  gouvernement  placé  face  à 
face  avec  une  nation  tout  autrement  composée  et 
constituée  qu'aucune  autre  nation  européenne, 
une  nation  qui  n'a  plus  évidemment  pour  mobile 
que  le  calcul  des  intérêts  généraux,  c'est-à-dire 
des  intérêts  individuels,  tels  sont  les  seuls  élé- 
ments de  la  société.  Quand  une  nation  en  est 
venue  là,  il  faut  se  hâter  de  la  changer  malgré 
tout  et  malgré  elle,  ou  bien  il  faut  la  gouverner 
par  un  beau  despotisme.  Servez-vous  de  vos  forces 
tant  que  vous  en  avez,  pour  faire  rentrer  dans 
les  rangs  cette  loule  d'avocats,  de  médecins,  de 
peintres,  de  savants,  d'hommes  de  lettres,  d'ar- 
chitectes, de  marchands,  que  vous  ne  cessez  de  ca- 
resser... Consacrez  de  la  Révolution  tout  ce  qui 
est  nécessaire  à  l'ordre,  mais  échappez  au  ni- 
vellement. » 

«  10  juillet  1819.  — Ce  n'est  pas  l'égalité  facul- 
tative qu'on  veiil,  mais  l'égalité  de  l'ail;  ce  n'est 


l'JO  \A:   C(tMTK    HK    MONT  LOS  IK  15 

pas  l'admissibililé  qu'un  réclame,  mais  l'admis- 
sion. Lîue  partie  delà  France  veut  faire  prédo- 
minei'  les  supériorités  nouvelles.  Ce  plan  pourrait 
jusqu'à  un  certain  point  ne  pas  se  trouver  incom- 
patible avec  une  autre  monarchie;  mais  il  l'est 
certainement  avei-  la  monarchie  légitime.  » 

Nous  [tourrions  multiplier  les  extraits  de  ces 
lettres  curieuses  à  lire.  Ce  que  nous  en  avons 
montré  suflit,  ce  nous  semble,  pour  faire  con- 
naître et  juger  l'homme  politique.  Dans  la  corres- 
jiondance  de  M.  de  Série,  nous  le  retrouvons 
encore  toujours  le  même. 

Comment  M.  de  Serre  l'avait-il  séduit?  com- 
ment ce  haut  et  loyal  esprit,  dont  le  but  avait  été 
de  réconcilier  la  monarchie  traditionnelle  et  la  so- 
ciété issue  de  la  Révolution,  avait-il  inspiré  une 
entière  admiration  au  solitaire  de  Randanne? 
Etait-ce  son  éloquence,  ou  la  noblesse  de  son 
âme,  ou  sa  grandeur  morale,  ou  son  intrépidité 
mélancolique? 

Montlosier  le  poussait  à  la  bataille  contre  les 
développements  de  l'esprit  démocratique.  Dans 
une  lettre  du  '20  mars  1820,  au  moment  de  la 
rupture  des  doctrinaires  et  de  M.  de  Serre,  il  lui 
exprimait,  à  propos  de  la  loi  électorale,  ses  mêmes 


KT    l,K   C.  ALLICANIS.MK.  l',ll 

idées  do  reconsliliilion  sociale.  11  lui  proposait, 
quelques  mois  plus  tard,  la  révision  des  titres 
nobiliaires  dans  toutes  les  provinces  par  des  com- 
missaires, un  règlement  nouveau  des  droits  de 
préséance  dans  les  cérémonies  publiques  ;  et  il 
offrait  sa  coopération. 

«  Jamais,  ajoutait-il  (15  février1822),  la  France 
ne  sera  tranquille  jusqu'à  ce  que  vous  ayez 
anangé  la  famille,  la  maison,  la  propriété,  le  do- 
maine, comme  ils  doivent  l'être.  La  Révolution  a 
détruit  tout  cela  de  fond  en  comble;  le  gouverne- 
ment, qui  croit  opérer  sur  quelque  chose  de  réel, 
opère  sur  des  masures.  Les  corporations  viennent 
ensuite  avec  les  municipalités.  La  nation  ayant  été 
bouleversée  de  fond  en  comble,  c'est  de  fond  en 
comble  que  vous  devrez  chercher  à  la  relever. 
Mais  pas  du  tout,  c'est  du  comble  et  non  pas  du 
fond  que  je  vois  tout  le  monde  s'occuper.  » 

A  tous  ces  rêves  de  réorganisation  M.  de  Serre 
répondait  qu'on  ne  fait  pas  un  peuple,  et  qu'on  ne 
le  défait  pas.  Sa  tâche  à  lui  était  tout  autre,  mais 
non  moins  difficile.  11  voulait  élever  pour  des 
siècles,  en  ce  pays,  un  gouvernement  libre,  et  il 
demandait  au  temps  son  secours,  sachant  bien, 
pour  employer  son    admirable  langage,   que  le 


VJi  l.K   COMTK    1)K  MONTLOSIKK 

temps,  jaloux,  ne  prend  définitivement  sous  sa 
garde  que  ce  qu'il  a  lii.i-mènie  fonde. 

M.  Guizot  a  écrit  que,  depuis  treize  siècles,  la 
France  contenait  deux  peuples,  un  peuple  vain- 
queur et  un  peuple  vaincu. 

L'histoire  de  leur  lutte  était  notre  histoire.  La 
Hévohition  avait  livré  et  gagné  la  bataille  décisive. 
Il  lui  fallait  son  gouvernement. 

La  facilité  avec  laquelle  s'était  opéré  le  retour 
de  l'empereur  le  20  mars  avait  décrié  la  première 
restauration.  D'un  autre  côté,  les  hommes  d'État 
avaient  été  frappés,  durant  les  Cent-jours  du  ré- 
veil des  sentiments  et  de  l'esprit  de  la  Révolution. 

C'était  à  ce  peuple,  divisé,  méfiant,  ne  voyant 
dans  les  garanties  de  justice  et  de  liberté  que  des 
armes  à  employer  pour  se  défendre  contre  l'ancien 
régime,  que  la  Chaite  venait  d'être  donnée.  Le  sol 
politique,  si  longtemps  le  domaine  du  privilège, 
avait  été  contjuis  |»ar  l'égalité,  non  moins  irrévo- 
cahlcmenl  que  le  soUjaulois  V avait  été  autrement 
par  le  peuple  franc. 

«  Le  privilège  était  descendu  au  tombeau. 
Aucun  elTort  humain  ne  pouvait  l'en  l'aire  sortir  ; 
la  Révolution  n'avait  laissé  debout  que  les  indi- 
vidus. Son  œuvre  avait  été  consommée  par  l'em- 


ET   LE    GALLICANISME.  1!)3 

pire.    Nous  étions   devenus  une  nation  d'admi- 
nistrés sous  la  main  de  fonctionnaires  • .  » 

C'est  en  cet  étal  que  la  société  avait  été  léguée  à 
la  Restauration.  Le  gouvernement  représentatif 
était  désormais  la  seule  protection  efficace  des 
libertés  publiques.  Elles  n'étaient  défendues  ni 
par  les  mœurs,  ni  par  les  habitudes,  ni  par  les 
souvenirs.  ]Née  de  la  veille,  sans  précédents  sérieux 
dans  notre  histoire,  cette  forme  de  gouvernement, 
pour  s'adapter  à  la  France,  n'avait  aucun  emprunt 
à  faire  au  Consulat  et  à  l'Empire.  Ce  n'était  pas 
dans  ce  passé  qu'il  fallait  chercher  des  exemples 
et  puiser  l'expérience  de  ces  institutions  capables, 
suivant  une  belle  parole,  de  rendre  un  long  gé- 
missement quand  la  liberté  est  frappée. 

La  vieille  aristocratie  française  n'avait  pas,  de 
son  côté,  pu  oublier  ses  pertes,  ni  abjurer  ses 
ressentiments.  Elle  n'était  pas  préparée  à  accueil- 
lir près  d'elle  les  grandes  existences  créées  par  la 
Révolution,  et  elle  espérait,  malgré  l'évidence,  que 
la  société  entrerait  dans  ses  anciens  cadres  ou 
qu'elle  reprendrait  une  forme  analogue  à  celle 
d'autrefois. 


1.  Discours  de  Royer-Collard. 

13 


194  LE   r.OMTK   DE    MONTI.OSIEIJ 

Knonliant  dans  le  syslèmo  (>onslitiili(inn(^l.  la 
Fiaiico  so  trouvait  donc,  sans  le  vouloir,  engagée 
dans  une  situation  quasi  révolutionnaire.  Une 
sociélé  avait  été  faite  parla  Révolution.  Celte  so- 
ciété ne  savait  peut-être  pas,  en  ])olilique,  ce 
qu'elle  voulait;  mais  elle  savait  très  nettement, 
alors  comme  aujourd'luii,  co  qu'elle  ne  voulait 
pas.  KUe  n'était  établie,  il  est  vrai,  que  dans  des 
coustru(Uions  encore  incomplètes,  mais  les  fon- 
dements étaient  de  granit. 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  les  lois  civiles  que 
l'Assemblée  constituante  et  la  Convention  avaient 
creusé  un  moule  dans  lequel  avaient  été  jetées  les 
jeunes  générations;  les  pratiques  de  l'administra- 
tion, les  relations  sociales,  le  tour  même  des 
esprits,  avaient  reçu  les  mêmes  empreintes. 
Ajoutons-y  les  intérêts  nouveaux  et  considérables 
créés  par  les  lois  agraires,  et  (rauiani  plus  faciles 
à  s'alarmer  qu'ils  avaient  été  l'objet  des  plus  ar- 
dentes compétitions.  On  jugera  aloi-s  de  la  force 
de  la  résistance. 

Plus  d'un,  parmi  ceux  qui  jioussaienl  le  gouver- 
nement à  ressaisir  quelques  lambeaux  d'ancien 
régime,  avaient  sans  doute  rêvé  une  contif- 
révdlulion  désintéressée.  Des  âmes  élevées  se  ren- 


ET   LE   GALLICANISME.  195 

contraient  qui  ne  cherchaient  dans  le  retour  d'an- 
ciens piivih'îgf's  que  la  reconstitution  de  ce  qu'on 
appelait  les  forces  sociales.  «Mais  bien  fous,  disait 
le  cardinal  de  Retz,  sont  les  chefs  de  parti  qui 
s'en  croient  les  maîtres  et  se  flattent  de  les  gou- 
verner! •)  N'était-ce  pas  se  jouer  d'eux  que  de  leur 
oiïrir  les  seules  joies  intellectuelles  de  la  victoire? 
L'influence,  le  pouvoir,  les  avantages  sociaux, 
avaient  changé  de  mains.  11  fallait  donc  les  re- 
prendre à  leurs  nouveaux  possesseurs. 

Les  écrivains  les  plus  perspicaces  virent  bien 
alors  la  nature  de  cette  lutte  décisive; et  ce  sont 
les  incident.»  de  cette  dernière  bataille  qui  don- 
nent un  caractère  si  dramatique  à  certaines 
journées  parlementaires. L'intérêt  aurait  été  moins 
poignant,  la  passion  moins  surexcitée,  s'il  ne  se 
fût  agi  que  d'un  débat  éloquent.  Croit-on  quu  la 
jeunesse  eût  applaudi  avec  autant  d'enthousiasme 
Chauvelin,  se  faisant  porter  malade  au  Palais- 
liourbon  pour  prendre  part  à  un  vote?croit-onque 
l'expulsion  de  Manuel  eût  autant  remué  la  bour- 
geoisie française,  s'il  n'eût  été  question  que  d'une 
infraction  au  Règlement  ou  d'un  amendement  plus 
ou  moins  libéral?  Croit-on  que,  lorsque  le  discours 
du  trône  annonçait  la  présentation  d'un  projet  de 


196  LE    COMTE   DE    MONTLOSlEll 

loi  pour  met  Ire  un  terme  au  morccllemenl  de  la 
propriété  foncière,  l'opinion  n'y  voyait  qu'une 
thèse  économique?  On  considéra  ce  projet  comme 
une  tentative  nouvelle  de  retour  à  l'ancien  ordre 
social,  comme  une  attaque  directe  contre  la 
France  moderne. 

Lorsque  fut  apportée  à  la  Chambre  des  pairs  la 
célèbre  proposition  relative  au  droit  d'aînesse,  la 
majorité  du  pays  ne  s'occupa  point  de  savoir  si 
elle  était  menaçante  pour  le  régime  constitution- 
nel. Ombrageux  devant  une  atteinte  au  }>rincipe 
d'égalité,  le  parti  libéral  voua  une  implacable 
haine  aux  imprudents  qui  méconnaissaient  le 
tempérament  national. 

Sans  doute  l'ancienne  aristocratie  n'était  dépour- 
vue ni  d'esprits  élevés  ni  de  caractères  généreux; 
maisellc  s'était  brouillée  avec  la  France,  et,  si  elle 
avait  voulu  chercher  des  points  d'appui  contre  l'au- 
torité royale,  en  faveur  de  sa  propre  indépendance, 
le  vide  se  serait  fait  autour  de  ses  prétentions, 
alors  même  qu'elle  aurait  eu  de  son  côté  toutes 
les  fiertés.  C'était  la  démocratie  entière,  et  à  sa 
tète  la  bourgeoisie,  qui  repoussait  un  assaut  dont 
rimpuissancen'étaitpas  un  seul  instant  douteuse. 

«  Loin  de  vous  montrer  si  inquiets  de  l'intluencc 


ET    LK   GALLICANISME.  l'J? 

de  la  classe  moyenne,  écrivait  le  plus  autorisé  de 
ses  chefs,  adoptez  celte  influence  !Aidcz-Ia  à 
s'étendre,  à  se  constituer;  c'est  ce  qu'elle  cher- 
che; qui  la  servira  en  ceci  sera  son  maître.  Elle 
est  assez  haut  pour  ne  plus  descendre,  pas  encore 
assez  pour  fournir  à  la  société  cette  véritable, 
cette  légitime  aristocratie  dont  l'une  et  l'autre  ont 
besoin.  Voyez  l'ardeur  avec  laquelle  les  jeunes 
gens  de  cette  classe  se  précipitent  vers  les  études 
sérieuses,  vers  les  professions  qui  procurent  la 
considération,  les  nombreuses  clientèles,  et  pla- 
cent les  hommes  à  la  tête  de  l'ordre  social! 
Emparez-vous  de  cette  ardeur,  élevez  seulement 
le  but  où  elle  aspire  !  » 

On  n'écouta  pas  celle  voix  ;  et  cependant  le 
changement  qui  s'était  opéré  dans  les  esprits 
s'accentuait  chaque  jour.  Il  était  si  éclatant,  qu'il 
arrachait  à  M.  Royer-Gollard  ces  paroles,  qui 
eurent  un  si  profond  retentissement: 

<(  On  ne  viole  pas  impunément  les  mœurs  pu- 
bliques. Quand  l'état  d'une  société  est  fixé  et  qu'il 
est  manifeste,  il  est  la  conduite  de  la  Providence 
sur  cette  société,  et  la  soumission  lui  est  due 
comme  à  tout  ordre  établi.  » 

Les  hommes  distingués  qui  représentaient  les 


198  1.  K   COMTK    HE    MONTl.OSlKll 

idées  de  la  classe  moyenno  ne  repoussaiciU  pas 
les  supériorités,  les  iiilluonces  de  naissance;  ils 
voulaient  que  les  lois  leur  oiïrissenl  les  moyens 
de  les  exercer  librement  ;  mais  ils  voulaient 
aussi  que  les  lois  leur  imposassent  la  nécessité 
constanle  de  se  léi>itimer,  sans  usurper  le  droit 
d'aulrui  et  sans  déshériter  l'avenir.  Le  beau 
monde  n'avait  à  présenter,  comme  théories  poli- 
tiques, que  le  pouvoir  absolu  de  M.  de  Bonald,  ou 
le  dogmatisme  hautain  de  M.  de  Maistre. 

La  réconciliation  ne  fut  pas  dès  lors  possible. 
Le  parti  ultra-royaliste  commit,  on  outre,  la  faute 
de  s'épurer  constamment.  Il  repoussa  jilus  d'une 
fois  les  neutres  dans  les  ranas  ennemis.  Celte 
manie  avait  commencé  avec  la  Révolution.  Depuis 
Coblenlz,  où  ceux  qui  étaient  arrivés  le  lundi  se 
réunissaient  à  l'hôtel  des  Trois-Coiironnes  pour 
siffler  ceux  qui  arrivaient  le  mardi,  lesquels  sif- 
flaient à  leur  tour  ceux  qui  n'arrivaient  qm;  le 
mercredi,  jusqu'au  retour  à  Paris,  où  ces  mômes 
émigrés  calculaienl  le  dévouement  par  le  plus  ou 
moins  de  retard  qu'ils  avaient  mis  à  rentrer,  ils 
s'isolaient  dans  une  pureté  rigoureuse. 

Ils  semblaient  ignorer  que,  après  vingt-six  ans 
d'événements   extraordinaires,   s'il  n'v   avait  eu 


ET    LE    GALLICA^MSME.  199 

que  les  purs,  dil  Fiévûc,  ({ui  cussenl  le  droit  de 
lever  la  main,  il  eûl  été  trop  facile  de  les  conipler. 

On  aurait  compris  que  la  pensée  de  substituer  le 
gouvernemenl  anglais  à  la  Charte  eut  passionné  les 
familles  nobles. 

La  publication  posthume  des  Considérations 
sur  les  principaux  événements  de  la  Révolution 
avait  été  un  événement.  Avec  sa  large  culture 
intellectuelle,  avec  son  esprit  philosophique, 
madame  de  Staël  avait  bien  vite  jugé  les  difficultés 
qui  compliquaient  l'existence  du  gouvernement 
de  la  Restauration.  Dans  ses  conversations  avec 
une  des  l'emmes  éminentes  qui  avaient  ouvert 
un  salon  politique,  dans  ses  épanchements  avec 
SCS  amis,  B.  Constant,  Chateaubriand,  elle  don- 
nait les  conseils  les  plus  clairvoyants.  A  mesure 
que  l'ombre  descendait  sur  sa  vie,  sa  raison 
s'illuminait  comme  une  haute  cime.  Le  souvenir 
de  son  père,  sa  plus  sincère  passion,  avec  Dieu 
et  la  liberté,  les  pensées  qu'elle  lui  avait  entendu 
exprimer,  lui  revenaient  avec  la  vivacité  des 
impressions  de  sa  jeunesse.  L'exemple  des  ins- 
slilulions  de  l'Angleterre  et  de  son  opiniâtre 
résistance  au  génie  de  Bonaparte,  lui  avait  in- 
spiré une  adoration  qui  s'ajoutait  au  culte  pour  la 


eCO  LE    COMTE    DE    MONTLOSIER 

mémoire  paternelle.  Son  livre  fut  traversé  par  ce 
double  courant. 

Madame  de  Slaél  pensait  que  l'essai  de  la 
constitution  anglaise  valait  la  peine  d'être  tenté. 
Le  système  étant  admis,  il  importait  d'y  con- 
former les  institutions  et  les  usages  ;  car  il  en 
est,  pensait-elle,  de  la  liberté  comme  de  la  re- 
liai ion,  toute  hypocrisie  révolte  plus  qu'une  abju- 
ration complète.  Le  gouvernement  représentatif, 
ainsi  compris,  lui  paraissait  inconciliable  avec  le 
droit  divin.  Toutes  les  disputes  des  Anglais  avec 
les  Stuarts  étaient  provenues  de  cette  inconsé- 
quence. C'était  une  combinaison  politique  et  non 
un  mouvement  populaii-e  qui  avait  rétabli  les 
Bourbons.  Pourquoi  dès  lors  un  appel  à  la  nation 
n'aurait-il  pas  sanctionné  l'œuvre  de  la  force? 
Telle  était  l'opinion  de  madame  de  Staël. 

Quant  aux  émigrés  qui  attendaient  des  dédom- 
magements de  l'ancienne  dynastie,  poui  les  biens 
qu'ils  avaient  perdus  en  lui  restant  fidèles,  tout 
en  reconnaissant  que  leurs  plaintes  étaient  natu- 
relles, l'auteur  des  Cousidcrations  croyait  avec 
sagesse  qu'il  fallait  venir  à  leur  secours  sans  porter 
atteinte  à  la  vente  des  biens  nationaux.  11  fallait 
leur   faire  comprendre    ce   que  les  protestants 


ET   LE  GALLICANISME.  201 

avaioni  compris  sous  Henri  IV.  Ils  devaient  consen- 
ti f,  i)Our  le  bien  de  l'État,  à  ce  que  le  monarque 
adoptât   les   intérêts  dominants  dans   le  pays. 

L'iniluence  de  ces  idées  sur  la  jeunesse  fut  vive, 
et  nous  nous  souvenons  d'avoir  entendu  raconter 
par  un  grand  magistrat  que,  étant  étudiant  et  lisant 
tout  haut  à  un  groupe  d'amis  quelques  pages  de 
ce  beau  livre,  des  larmes  montèrent  aux  yeux, 
lorsqu'il  arriva  à  ces  lignes  :  «  La  liberté  !  répé- 
tons son  nom  avec  d'autant  plus  de  force  que  les 
hommes  qui  devraient  au  moins  le  prononcer 
comme  excuse  l'éloigncnt  par  flatterie  !  Répétons- 
le,  car  tout  ce  que  nous  aimons,  tout  ce  que  nous 
honorons  y  est  compris...  Sans  doute,  il  faut  des 
lumières  pour  s'élever  au-dessus  des  préjugés, 
mais  c'est  dans  l'Ame  aussi  que  les  principes  de 
la  liberté  sont  fondés  ;  ils  font  battre  le  cœur 
comme  l'amour  et  l'amitié;  ils  ennoblissent  le 
caractère.  » 

C'était  un  noble  temps  que  celui-là!  Tous  les 
hommes  qui  avaient  grandi  dans  ce  milieu  enthou- 
siaste, désintéressé,  plein  de  foi  à  l'idéal,  gardèrent 
jusque  dans  leur  extrême  vieillesse  je  ne  sais  quelle 
flamme  qui  préservait  en  toute  chose  de  la  vulga- 
rité! 


■20-J  LE   COMTi:   lu;   MONTLOSIER 

Pour  juger  de  rimportancc  de  la  polémique 
engagée  à  propos  des  Considéralions,  il  faut  se 
niellre  sous  les  yeux  les  Observations  que  crut 
devoir  publier  M.  de  Donald.  Plaçant  sur  la  sel- 
lette la  Révolution,  l'attaquant  violemment  dans 
son  origine,  dans  son  but,  niant  ses  causes,  allant 
jusqu'à  justifier  les  droits  féodaux,  l'auteur  de  la 
Législation  primitive  rend  bien  exactement  dans 
ce  pamphlet  les  pensées  et  les  sentiments  du  parti 
de  l'ancien  régime.  Critiquant  amèrement  l'An- 
gleterre et  ses  institutions,  attribuani  à  l'invasion 
des  doctrines  étrangères  la  ruine  de  ce  qu'on  appe- 
lai! les  principes  politiques  et  religieux,  M.  de 
Donald  ne  voyait  pas  la  liberté  dans  le  jugement 
par  le  jury,  dans  le  vote  de  l'impôt,  dans  la  liberté 
de  la  presse,  dans  la  participation  des  députés  au 
pouvoir  législatif;  il  la  faisait  consister  unique- 
ment dans  l'admissibililé  aux  fonctions  publiques. 
L'égalité  devant  la  loi  lui  jtaraissait  avoir  existé 
avant  la  Révolution,  et  le  peuple  français  était  plus 
heureux  alors  qu'il  ne  l'avait  jamais  été. 

Tout  est  à  lire  dans  cette  apologie  passionnée 
du  passé. 

L'aversion  du  château  pour  la  constitution  an- 
glaise n'avait-elle  pas  inspiré  au  comte  d'Artois  ce 


ET    LK    GALLICANISME.  203 

mol  connu  :  J'aimerais  mieux  scier  du  bois  que 
d'être  roi  aux  conditions  du  roi  d'Angleterre?  cl 
cetaulre  mot,  plus  tard,  au  moment  de  donnera  la 
Charte  une  interprétation  funeste:  En  Angleterre, 
les  ministres  gouvernent  ;  en  France^  c'est  le  roi. 

La  condition  qui  faisait  le  plus  défaut  pour  l'ac- 
ceptation complète  du  système  qui  fut  la  force 
de  l'Angleterre,  c'était  toujours  une  aristocratie. 
Notre  seconde  Chambre  ne  pouvaitêtrelaChambre 
des  lords.  L'aristocratie  française  avait  été  non 
point  une  puissance  politique,  mais  une  préémi- 
nence sociale.  Il  y  a  longtemps  que  ces  vérités 
presque  banales  ne  sont  plus  discutées. 

La  formation  d'un  corps  électoral  dont  tous  les 
membres  seraient,  en  vertu  d'un  droit,  appelés 
à  nommer  directement  les  députés,  fut  le  champ 
clos  où  la  classe  moyenne  et  ceux  qui  combat- 
taient son  avènement  se  rencontrèrent.  Les  lois 
électorales  sont  des  lois  essentiellement  politi- 
ques, celles  qui  caractérisent  le  mieux  la  nature 
du  gouvernement. 

La  doctrine  de  la  révolution  avait  été  celle  de 
la  souveraineté  du  peuple.  Elle  avait,  en  fait,  pris 
naissance  lors  de  l'élection  des  députés  du  tiers 
en  1789.  Chaque  Français  concourut  par  déléga- 


■20i  l.K   r.OMTi:    1>K   MONTI.OSIEIÎ 

lion  à  rexpression  des  vœux  transmis  par  les 
cahiers.  C'est  au  nom  de  la  nation  que  les  députés 
parlèrent;  c'est  en  elle  que  fut  placée  la  source 
(le  tous  les  pouvoirs,  à  la  Constituante  comme  à  la 
Convention. 

Qu'entendirent  par  les  mots  «  souveraineté  du 
peuple  »  les  publicistes  ou  les  orateurs  qui  s'en 
portèrent  les  défenseurs  sous  la  Ilestauration? 
était-ce  l'exercice  constant  et  direct  du  pouvoir 
par  les  citoyens?  Les  plus  chauds  partisans  du 
principe  n'y  songeaient  pas.  Le  peuple,  à  leurs 
yeux,  était  incapable  d'exercer  par  lui-même  la 
souveraineté.  Ils  lui  réservaient  seulement  le  droit 
(le  la  déléguer. 

En  donnant  la  Charte  à  la  France,  Louis  XVIIl 
avait  accepté  la  révolution;  mais  la  Charte  avait 
placé  la  France  dans  une  situation  autre  qu'en  80. 
On  ne  prenait  pas  les  électeurs  dans  la  nation  en- 
tière; on  les  prenait  dans  une  classe  de  citoyens 
réunissant  des  conditions  déterminées.  Ce  fut 
dans  la  classe  moyenne  que  le  corps  électoral 
chercha  sa  représentation  ual nielle,  la  présom- 
])linn  de  capacité  ayant  été  attachée  à  une  certaine 
conlrihulion. 

Les  lh('oriciens  firent  reposer  la  base  de  cette 


ET    LE   (;  AL  lu;  A  M  S. ME.  205 

présomption  de  capticilé  dans  la  distinction  entre 
la  représentation  des  personnes  et  celle  des  in- 
térêts. Deux  éléments  existaient  dans  la  société; 
l'un,  matériel,  était  l'individu;  l'autre,  moral, 
était  le  droit  résultant  des  intérêts  légitimes.  Avec 
le  premier,  c'était  la  majorité  des  individus  qui 
était  le  souverain;  avec  le  second,  c'était  la  repré- 
sentation des  intérêts.  La  capacité  d'élire  les  dé- 
putés résultait  du  fait  que  l'électeur  possédait  les 
intérêts  généraux.  La  capacité  n'était  pas  le  droit, 
qui  était  antérieur,  mais  elle  était  la  condition 
sous  laquelle  s'exerçait  le  droit. 

Tels  étaient,  dans  leur  forme  philosophique  et 
abstraite,  les  principes  que  l'orateur  le  plus  au- 
toi'isé  opposait  à  la  doctrine  de  la  souveraineté  du 
peuple. 

Ces  idées  furent  adoptées  par  la  majorité  de  la 
classe  moyenne.  C'est  par  l'élection  à  la  Chambre 
des  députés  qu'elle  intervenait  régulièrement  dans 
les  affaires  publiques  et  qu'elle  y  faisait  sentir  son 
influence.  On  peut  juger  alors  de  l'importance  que 
prirent  les  discussions  sur  la  loi  électorale  et  la 
septennalilé. 

Un  point  fondamental  créa  un  dissentiment  ab- 
solu entre  les  royalistes  libéraux  et  la  phalange 


-20G  L  E   C  0  M  T  K    I)  K    M  0  N  T  L  0  S  I  K  II 

des  doLti'inaires.  Toute  attaque  à  réyalilé  des 
électeurs  portait  un  cachet  de  contre-révolulion 
qui  détruisait  l'effet  et  le  crédit  des  améliorations 
constitutionnelles.  Le  classement  des  électeurs  en 
deux  parties,  dont  l'une  avec  le  privilège  du  dou- 
ble vote,  ne  pouvait  que  perpétuer  l'exaspération 
de  la  bourgeoisie. 

Montlosier  crut  naïvement  que  ses  projets  au- 
raient pu  opposer  une  digue  aux  doctrines  libé- 
rales. Il  eût  échoué  comme  les  ultras  de  1815. 
Mais  il  vit  juste  quand  il  annonça  que,  les  préten- 
tions des  royalistes  ardents  et  qui  entouraient  le 
roi  se  heurtant  contre  l'influence  des  classes 
moyennes,  une  autre  révolution  était  inévitable, 
si  une  transaction  n'intervenait  pas.  Le  moindre 
conflit  entre  la  couronne  et  l'opinion  prenait  les 
proj)ortions  d'un  changement  de  régime.  La  dé- 
mocratie, en  montant,  minait  sourdement  l'édi- 
fice, jusqu'à  ce  qu'un  jour  vînt  où,  comme  la  mer, 
elle  passerait  au-dessus. 

Mais  le  nom  de  Montlosier  n'eût  été  connu  (jue 
des  érudits  et  des  curieux,  s'il  n'eût  été  mêlé 
avec  éclat  à  une  autre  lutte  dont  les  échos  ne  se 
sont  pas  alTaiblis. 

Ce  pays  a  consei'vé  surtout  ce  qui  se  rattache  à 


ET    L  t:    C.ALLICANIS.ME.  207 

la  puissance  ecclésiastique  une  susceptibilité  ex- 
traordinaire. L'influence  relif;ieuse  est  une  force 
que  l'ancien  régime  considérait  comme  sienne. 
Il  ne  s'apercevait  pas  que  l'apparence  même  d'une 
alliance  avec  la  contre-révolution  suffisait  pour 
rendre  le  clergé  suspect  et  bien  vite  odieux  à  tous 
ceux  qu'il  ne  subjuguait  pas. 

Un  autre  principe  régnait  en  fait  depuis  trente 
ans;  il  avait  passé  dans  la  législation  :  c'est  que  la 
vie  religieuse  et  la  vie  civile  sont  absolument  dis- 
tinctes. 

La  Charte,  en-  déclarant  une  religion  d'État, 
avait  créé  une  situation  pleine  de  périls.  La  liberté 
de  conscience,  la  plus  susceptible  de  toutes  les 
libertés,  était  sur  ses  gardes.  Non  pas  que  les 
cultes  non  catholiques  reconnus  eussent  à  redouter 
une  atteinte  sérieuse  dans  la  manifestation  de 
leurs  actes;  non  pas  que  le  gouvernement  eût 
menacé  de  retirer  le  traitement  à  leurs  ministres  ; 
mais  la  France  était  pleine  d'hommes  qui,  étran- 
gers même  aux  communions  dissidentes,  voulaient 
cependant  conserver  sur  les  matières  religieuses 
la  liberté  de  leurs  actions  et  de  leurs  pensées. 

N'y  eût-il  pas  de  dissidents,  le  droit  restait  le 
même  et  l'intérêt  n'était  pas  moindre.  L'esprit  du 


208  Lt   COMTK   DE   MONT  LOS  I  Eli 

clergé,  ses  doctrines,  les  reyrels  ([u'il  Liardail 
de  son  ancienne  puissance,  son  ardeur  à  recon- 
quérir une  partie  du  terrain,  étaient  une  source 
d'alarmes. 

«  Janiais  cependant  le  pouvoir  séculier  n'avait 
été  si  bien  posé  et  si  bien  armé  pour  maintenir  sa 
suprématie.  Le  principe  de  la  séparation  absolue 
de  la  vie  civile  et  de  la  vie  religieuse  avait  plus 
fait  à  ce  sujet  que  toutes  les  pragmatiques  et  tous 
les  arrêts  du  parlement.  Le  grand  problème  qui  a 
tant  lassé  les  rois  et  les  peuples  modernes,  le  pro- 
' blême  de  l'indépendance  de  l'autorité  temporelle, 
est  sinon  résolu,  du  moins  bien  avancé  par  là.  Le 
gouvernement  peut  encore  avoir  à  traiter  avec  le 
clergé,  il  n'est  plus  contraint  en  aucun  cas  de  subir 
sa  loi  ou  d'acheter  très  chèrement  son  aveu.  » 

Ainsi  s'exprimait,  en  octobre  18:21,  un  des  hommes 
les  mieux  placés  pour  donner  de  sages  conseils, 
un  de  ceux  qui  élaienl  des  mieux  préparés  par  l'é- 
lude et  par  les  croyances  à  traiter  ces  délicats  pro- 
blèmes. «  J'hésite  à  en  [)arler,  disait-il,  de  peur 
d'être  mal  compris  et  de  ceux  qui  se  hâteraient 
d'api»rouver  mes  paroles  et  de  ceux  qui  seraient 
enclins  à  les  accuser.  Les  choses  saintes  ne  se 
laissent  pas  toucher  aisément,  et  toute  fausse  in- 


ET    LE   GALLICANISME.  209 

terprélatioli  me  serait  odieuse,  quelle  qu'en  fut  la 
tendance.  > 

Ces  lignes  de  M.  Guizot,  si  empreintes  de  respect, 
n'en  ont  que  plus  d'aulorilé. 

On  avait  reconnu  qu'il  ne  serait  pas  prudent  de 
lemettre  en  question  les  dispositions  du  concor- 
dat; l'augmentation  du  nombre  des  évèchés,  leurs 
changements  de  circonscription,  l'accroissement 
de  l'allocation  portée  au  budget  pour  les  dépenses 
du  culte,  étaient  des  mesures  qui  ne  touchaient 
en  rien  le  spirituel  de  l'Eglise.  Mais  les  méfiances 
s'éveillèrent  à  ki  lecture  du  rapport  sur  le  projet 
de  loi  relatif  aux  peM5ioM5  ecclésiastiques.  La  com- 
mission accusait  les  ministres  d'indifférence  pour 
la  religion; le  concordat  était  attaqué  ;  le  rappor- 
teur, M.  de  Bonald,  soulevait  les  questions  les 
plus  graves  et  les  plus  difficiles. 

Les  droits  de  l'Etat  et  ceux  de  l'Église  devaient 
nécessairement  se  poser  dans  la  discussion. 

Ce  fut  Royer-Collard,  une  des  âmes  les  plus  re- 
ligieuses qui  se  soient  rencontrées,  qui  formula 
les  vrais  principes.  Us  se  résumaient  en  peu  de 
mots.  Le  prêtre  restera  dans  le  temple  et  n'en 
sortira  point  pour  troubler  l'Etat.  La  liberté  de 

conscience  est  irrévocablement   établie   par    la 

11 


ilO  LK   COMTK    l»K    M  ONi  I,(IS  1 1 1; 

Chai  te.  La  religion  callioliquc  a  cessé  d'être  exclu- 
sive; elle  n'est  même  pas  dominante.  Ses  mi- 
nistres ont  perdu  la  vie  politique,  qui  a  son  prin- 
cipe dans  le  droit  de  propriété.  Ainsi  que  la 
société  elle-même,  ils  soni  dissous  en  individua- 
lités. Le  motclergé  n'est  plus  qu'une  dénomination 
ecclésiastique;  dans  le  sens  de  la  loi,  il  est  vide  de 
sens. 

Répondre  à  une  pareille  auloiité  était  diliirile; 
mais  on  avait  compté  sans  les  iaules.  La  loi  sur  le 
sacrilège  fut  la  plus  grave.  En  punissant  de  la- 
peine  de  mort  et  même  de  la  mutilation  le  cou- 
pable, en  l'assimilant  en  certain  cas  au  parricide, 
cette  loi  excita  le  plus  vif  mécontentement.  L'o- 
pinion y  vit  l'influence  croissante  du  parli  (|u'on 
appelait  la  Congrégation. 

La  religion  et  la  société  civile,  leur  natuie  et 
leur  indépendance  respective,  étaient  de  nouveau 
remises  en  question.  On  évoquail  du  j)assé  ce  vieux 
préjugé  que  la  loi  a  une  croyance  religieuse,  et 
que  la  vérité  en  matière  de  foi  est  de  son  domaine. 

«  C'est  sur  la  vérité  légale  du  dogme,  disait  le 
grand  orateur,  que  sont  construits  les  échafauds 
du  sacrilège...  El  pourquoi  seulement  le  sacrilège, 
quand,  avec  la  même  autorité,  l'hérésie  et  le  blas- 


ET   LE   GALLICANISME.  211 

phème  frappent  à  la  porte?...  De  même  que  dans 
la  politique,  on  nous  resserre  entre  le  pouvoir 
absolu  et  la  sédition  révolutionnaire  ;  de  même 
dans  la  religion,  nous  sommes  pressés  entre  la 
théocratie  et  l'athéisme.  Nous  n'acceptons  pas 
cette  odieuse  alternative.  » 

Qu'on  juge  de  l'écho  que  trouvaient  d'aussi 
hautes  paroles  !  Il  était  donc  avéré  qu'en  matière 
religieuse  comme  en  politique,  un  parti  voulait 
retourner  en  arrière. 

Montlosier,  quand  les  questions  se  posèrent,  se 
porta,  avec  toute  la  vigueur  de  son  tempérament, 
du  côté  des  opinions  de  sa  jeunesse.  Dès  181G,  il 
avait  été  effrayé  des  maladresses  du  clergé.  IL 
écrivait  à  M.  de  Barante,  le  5  janvier  : 

«  Les  prêtres  se  regardent  comme  Dieu...  Est-il 
convenable  que  des  prétentions  semblables  s'é- 
lèvent en  ce  temps-ci  ?  Ils  périront  et  feront  périr 
la  nation  et  le  roi  avec  eux.  Je  désire  que  ce  peu- 
ple-ci revienne  à  Dieu  !  mais  il  se  donnera  plutôt 
au  diablequedesedonnerauxprêtres...  Le  peuple 
français  peut  subir  toute  espèce  de  servitude,  il 
ne  subira  pas  celle-là  :  celle-là  rendra  odieuse  la 
famille  régnante  et  entraînera  sur  elle  la  malé- 
diction des  Stuarls...  » 


il-2  LE   COMTE    DE    MONTLOSIER 

:29  février  1810. —  >i  Le  clergé  cherciie  à  éten- 
dre tant  qu'il  peut  sa  juiidiction.  Mon  frèie,  au- 
trefois seigneur,  aujourd'hui  maire  de  Sainl-Ours, 
a  engagé  au  mariage  deux  jeunes  gens  qui  vivaient 
librement.  Les  jeunes  gens  se  sont  présentés  à  la 
municipalité  et  ont  voulu  de  là  aller  à  l'église.  Le 
curé  n'a  pas  voulu  les  recevoir.  11  n'a  pas  seu- 
lement exigé  la  confession,  mais  que  ces  jeunes 
gens  fissent  une  sorte  de  pénitence  publique  en 
se  séparant  publiquement  pendant  un  certain 
temps.  L'évèque  approuve  le  curé.  L'un  et  l'autre 
y  voient  un  moyen  d'accroître  leur  importance. 
Nos  ancêtres  ont  mis  beaucoup  de  soins  à  prévenir 
cette  sorte  de  prétention.  Le  refus  de  sacrement  a 
été  une  cause  criminelle  et  susceptible  de  décret 
de  prise  de  corps.  J'en  ai  vu  moi-même  des  exem- 
ples. Un  curé  ayant  refusé  d'administrer  l'eucba- 
ristie  à  une  fiile  d'assez  mauvaise  vie,  et  cela  sans 
insultes,  ayant  feint  seulement  de  roul)lier, 
fut  décrété  d'ajournement  personnel  par  la 
sénéchaussée  de  Clermont.  » 

Nous  rencontrons  là  toute  une  théorie  qui  fut 
longtemps  commune  à  beaucoup  d'esprits,  et 
({u'une  étude  plus  réfléchie  des  conditions  de  la 
liberté  cl  des  rapports  de  l'Église  avec  l'Etat  doit 


ET    LE   GALLICANISME.  213 

faire  écarler.Emprunler  à  l'ancien  régime,  à  un 
temps  où  la  société  n'était  pas  sécularisée,  où  la 
vie  civile  et  la  vie  religieuse  étaient  à  ce  point 
mêlées,  que  le  roi  était  un  évêque  du  dehors,  em- 
prunter des  exemples  de  mainmise  sur  le  prêtre 
quand  il  croyait  devoir  refuser  un  sacrement, 
a  été  considéré  comme  une  œuvre  libérale.  Les 
consciences  protesteraient  aujourd'hui,  nous  le 
croyons,  contre  cet  appel  au  bras  séculier.  Bien  peu 
de  libéraux,  sous  la  Restauration,  comprirent  du 
reste  la  liberté  religieuse.  Sous  la  monarchie  de 
juillet  elle-même,  des  préventions  obscurcirent 
celte  idée  ;  ne  nous  en  étonnons  pas  !  Dans  l'échelle 
des  conquêtes  morales,  les  idées  de  tolérance  et 
de  justice  sont  les  plus  difficiles  à  atteindre. 

ISous  continuerons  à  relever,  dansla  correspon- 
dance des  années  1818  et  1820,  les  appréciations 
de  Montlosier  sur  le  caractère  du  mouvement 
religieux. 

3  janvier  1818.  —  «  Je  tiens  d'un  marguillier 
de  la  cathédrale  de  Clermonl  qu'on  y  prépare 
jusqu'aux  fonts  baptismaux  à  l'effet  de  renouveler 
tous  les  baptêmes  laits  par  les  prêtres  jureurs  et 
constitutionnels.  Les  mariages  sont  placés  dans  la 
même  catégorie.  Les  divisions  de  ce  qu'on  appelle 


214 


l.K    C.OMTK    1)K    MONTI.OSlEll 


la  société   s'ajoulcronl    à   ces  mouvcnienls.   Les 
divisions  n'ont  jamais  été  plus  animées.  » 

Quand  on  étudie  avec  un  amour  sincère  du  pays 
riiisloire  de  France  depuis  quatre-vingts  ans,  on 
est  presque  à  chaque  moment  saisi  d'angoisse. 
Aucune  nalion  n'a  plus  souffert  de  ses  divisions  et 
n'a  plus  grandi  dans  les  larmes.  Aucune,  avec  des 
qualités  généreuses,  n'a  plus  semé  la  route  de 
haines  intérieures,  inoubliables.  11  lui  a  fallu  plus 
que  du  ressort  pour  ne  pas  succomber  dans  de 
pareilles  souffrances. 

On  sait  quelle  importance  prirent  les  missions 
pendant  la  Restauration.  Leur  action  fui  1res 
active  et  dépassa,  en  plus  d'une  ville,  les  limites 
d'un  zèle  qui  aurait  du    rester   religieux. 

Montlosier,  qui  vit  les  missionnaires  à  l'œuvre 
en  Auvergne,  écrivait  le  H  avril  1818: 

«  Les  missionnaires  continuent  à  faire  foule; 
j'ai  été  lesenlendre.  Aucune  espèce  détalent;  en 
revanche,  insolents  et  dominateurs  au  delà  de  ce 
que  vous  pourriez croiie.  11  y  a  parmi  cuxALFayel, 
très  couru  par  les  dames...  La  municipalité  avait, 
par  délibération,  choisi  un  emplacement  })0ur  la 
croix  de  la  mission.  M.  Hauzan  (un  des  chapelains 
du  (lieu   Mars)  a  dit   qu'il   la  voulait  dans  la  rue 


ET    LE   GALLICANISME.  215 

des  Gras,  et  que,  si  elle  n'était  pas  là,  il  n'y  en 
aurait  pas.  Il  a  envoyé,  ces  jours  derniers,  des 
ouvriers  pour  creuser  l'emplacement.  Les  mis- 
sionnaires avaient  chargé  l'évêque  de  Clermont 
de  prononcer  la  formule  du  renouvellement  des 
vœux  du  baptême.  «  Plus  haut,  prélat!  »  lui  a  dit 
l'un  deux.  «  Pontife  du  Seigneur,  plus  majes- 
»  tueusement,  plus  lentement  !  »  hii  a  dit  l'autre. 
Malgré  cela,  et  peut-être  à  cause  de  cela,  tout  le 
monde  s'y  précipite.  » 

2  juin  1818.  —  «  Nos  missionnaires  ont  mis  le 
feu  partout.  Qu'on  nous  envoie  la  peste  de  Mar- 
seille si  l'on  veut,  mais  qu'on  ne  nous  envoie  plus 
de  missionnaires!...  Nous  commencions  à  être 
tranquilles  ;  aujourd'hui,  nous  sommes  plus  divisés 
et  plus  aigris  que  jamais.  » 

A  mesure  qu'on  s'éloignait  des  premières  années 
de  la  Restauration,  la  présence  d'une  faction,  pour 
employer  l'expression  de  Royer-Collard,  se  mani- 
festait dans  le  oouvernement.  Sans  doute,  un  vé- 
rilable  esprit  religieux  se  réveillait;  mais,  pour 
qui  aurait  voulu  rélléchir,  cette  disposition  des 
esprits,  loin  de  faciliter  le  retour  vers  des  idées  ou 
des  formes  jadis  étroitement  unies  à  la  icligion, 
s'y  refusait  au  contraire  avec  énergie. 


210  LF.   COMTt:   DE    MONTLOSIF,  l", 

Monllosicr,  avec  ses  àpretés  et  ses  Iii/aiii'iies, 
avec  le  goût  qu'il  avait  toujours  eu  pour  les  t'tudes 
ihéologiques,  avait  gardé  vis-à-vis  du  cleriié  et 
des  congrégations  les  opinions  qu'il  exprimait 
en  1789.  11  n'était  pas  favorable  au  maintien  du 
budget  des  cultes.  Sans  vouloir  revenir  aux  dîmes, 
il  pensait  que  le  clergé  devait  être  propriétaire  de 
biens  déterminés,  dont  l'importance  aurait  cepen- 
dant pu  être  limitée.  Ce  n'était  pas  un  voltairien. 
Après  avoir  lu  les  Considérations  sur  la  Révolution, 
il  avait  copié,  en  les  soulignant,  ces  lignes  de  ma- 
dame de  Staël  :  Le  jour  où  Von  cessera  de  réunir 
ce  que  Dieu  a  sépare,  la  religion  et  la  politique,  le 
clergé  aura  moins  de  crédit  et  depuissance,  mais  la 
nation  sera  sincèrement  religieuse.  A  Randanne, 
chaque  soir  il  lisait  à  ses  valets  de  ferme  un  cha- 
pitre de  Vlmitation;  mais  il  y  avait  toujours  eu  en 
lui  du  vieil  esprit  de  légiste  vis-à-vis  de  l'Eglise. 

Très  lié  avec  son  compatriote  et  son  cousin 
l'abbé  de  PradI,  ({tTil  Irailail  jilnlôl  en  homme 
d'État  qu'en  archevêque,  échangeant  avec  lui  les 
livres  nouveaux,  Monllosicr  racontait  volontiers 
une  anecdote  qui  permettait  d'apprécier  l'esprit 
du  jeune  clergé  comparé  à  celui  du  clergé  d'avant 
la  Révolution. 


ET   LE    r.ALLICAMSME.  217 

L'abbé  de  Pradt  venait  de  lire  l'ouvrage  de 
M.  Guizol,  Des  moyens  (V opposition  el  de  gouver- 
nement; il  le  louai l  devant  le  curé  de  son  village 
et  lui  en  citait  des  passages.  Le  curé  les  attaqua 
violemment  ;  l'archevêque  les  défendit;  le  curé  lui 
interdit  l'entrée  de  l'église  et  le  menaça  de  l'en 
chasser  au  besoin.  L'évêquc  de  Clermont,  à  qui 
l'on  en  référa,  désapprouva  heureusement  le  curé, 
et  l'archevêque  put  faire  ses  pâques. 

Montlosier  fut  bientôt  conduit  non-seulement  à 
prendre  une  part  active  dans  la  lutte,  mais  à  la 
diriger.  C'est  la  période  de  sa  vie  qui  a  donné  le 
plus  d'éclat  à  son  nom. 

Pour  comprendre  son  attitude  vis-à-vis  des 
jésuites,  il  faut  ne  pas  oublier  aussi  qu'il  appar- 
tenait à  une  province  où  les  plus  honorables  fa- 
milles avaient  été  jansénistes,  à  une  province  qui 
avait  presque  peuplé  Port-Royal.  Le  jansénisme 
n'était  pas  seulement  une  théorie  nouvelle  sur  la 
grâce,  il  était  surtout  une  réaction  contre  les 
doctrines,  la  discipline  et  l'influence  de  la  célèbre 
compagnie.  Aussi  les  animosités  entre  les  deux 
partis  furent-elle  ardentes  et  perpétuelles.  Avant 
de  parler  du  Mémoire  à  consulter,  il  élait  néces- 
saire de  bien  constater  les  origines. 


vu 


Le  comlc  de  Monllosier  et  les  luîtes  religieuses  fous  la  Restau- 
ration. —  L'école  ultramontaine.  —  Le  Mémoire  à  consulter  et 
l'école  gallicane. 


La  Restauration  n'a  pas  eu  seulement  l'honneur 
d'apprendre  à  la  France  les  conditions  véritables 
du  régime  constitutionnel:  elle  a  présenté  aussi 
l'émouvant  spectacle  de  la  tentative  faite  par  un 
gouvernement,  peu  confiant,  il  est  vrai,  dans  cette 
<3euvre,  pour  replacer  le  clergé  français  sur  le 
terrain  de  la  déclaration  de  IG8'2.  Si  cette  tentative 
a  échoué,  ce  ne  fut  certes  pas  la  faute  de  l'homme 
dont  nous  faisons  connaître  la  vie  et  les  œuvres. 
Instigateur  passionné  et  convaincu  de  celte  lutte, 
il  en  supporta  lui  seul  presque  tous  les  coups. 


550  m:   COMTK    I»K    MdNTl.OSiK.i;  . 

résolu  (|u'il  était  ;'i  pousser  jus(iu'aii\  dernières 
conséquences  ses  principes  gallicans. 

Le  comte  de  Monllosier  avait  soixante-dix  ans; 
il  vivait  de  plus  en  plus  dans  sa  retraite  do  Han- 
danne,  occupé  à  défricher  et  à  planter,  venant  de 
temps  à  autre  à  Paris  ranimer  sa  verve,  entrete- 
nant une  active  correspondance  avec  le  monde 
élevé  de  l'opposition,  dévorant  tout  livre  de  con- 
troverse qui  paraissait,  n'étant  indifîérent  à  rien 
el  ayant  gardé  en  lui-même  un  foyer  d'ardeur 
batailleuse  qui  s'étendait  aux  plus  petites  choses. 
Une  querelle,  aujourd'hui  oubliée,  de  l'académie 
des  belles-lettres  de  Glermont  avec  le  préfet  du 
Puy-de-Dôme,  M.  d'AUonville,  l'avait  un  instant 
occupé  tout  entier. 

A  mesure  que  l'âge  croissait,  il  se  passait  en  lui 
un  phénomène  souvent  observé.  Il  revenait  aux 
f(»rles  impressions  de  sa  jeunesse,  à  ce  qu'il  était 
au  moment  suprême  de  sa  vie  publique,  quand  il 
siégeait  à  la  Constituante  et  quand  il  entendait  la 
voix  érialanle  de  Mirabeau.  Comme  la  majeure 
partie  du  tiers  état  et  de  la  noblesse  d'alors,  il 
gardait  vis-à-vis  de  l'Église  autant  do  liberté  que 
de  respect. 

L'amienne  société  française,  moitié  sceptique. 


ET    LE  GALLICANISME.  521 

moitié  dévole,  mélange  de  contradictions  inexpli- 
cables en  théorie,  avait  trouvé  dans  le  galli- 
canisme une  sorte  de  modiis  vivendi  qui  lui 
suffisait.  Au  fond,  pour  tout  esprit  impartial,  c'était 
moins  une  religion  qu'une  manière  de  gouverner 
la  religion.  Peu  soutenable  en  principe,  on  peut  le 
concéder,  le  gallicanisme  était  un  moyen  de 
remédier  aux  tentatives  d'empiétement  du  clergé, 
une  sorte  de  transaction  entre  la  puissance  civile 
et  la  puissance  ecclésiastique. 

Lorsqu'on  s'est  bien  pénétré  du  vieil  esprit  fran- 
çais, qui  peut  s'étonner  de  la  persistance  avec 
laquelle  des  chrétiens  sincères,  d'une  austérité 
irréprochable,  repoussèrent  dès  lors  l'influence 
de  doctrines  autant  politiques  que  religieuses?  Les 
anciens  parlements  avaient,  en  disparaissant,  légué 
sur  ce  point  leurs  traditions  aux  esprits  modérés 
de  la  Révolution  ;  plus  d'un  membre  de  la  magis- 
trature nouvelle  devait  à  son  tour  les  recueillir; 
toute  une  corporation  laïque,  l'Université,  devait 
essayer  de  les  perpétuer  et  les  commenter  par  ses 
éludes  historiques  et  par  son  enseignement. 

Monllosier,  qui  songeait  à  écrire  ses  Mémoires 
et  qui  se  nourrissait  exclusivement  des  idées  qui 
avaient  guidé  son  éducation,  répondait,  plus  qu'il 


•J-i-2  LE   COMTE    DE    MdNTLOSIEH 

nt^  le  pensait  lui-même  peut-être,  aux  passions  du 
temps,  lorsqu'il  commença  une  guerre  qui  fut  le 
plus  i;rand  effort  individuel  pour  relever,  sans 
concessions  et  dans  toute  son  étendue,  le  système 
religieux  que  les  légistes  et  l'ancienne  royauté 
avaient  conçu  et  fait  accepter  à  la  nation. 

Pour  se  rendre  compte  avec  équité  de  l'état  des 
amcs  dans  ces  mémorables  années  du  règne  de 
Charles  X,  il  faut  lire,  non  pas  les  historiens 
libéraux  et  les  livres  ou  les  journaux  qui  défen- 
daient la  Révolution,  mais  les  Mémoires  de  M.  de 
la  Rochefoucauld  duc  de  Doudeauville,  les  pre- 
mières œuvres  de  Lamennais,  les  papiers  de 
Yillèle,  les  ouvrages  de  M.  de  lîonald,  les  discours 
des  membres  du  côté  droit  à  la  tribune  des  deux 
Chambres, la  collection  du  Drapeau  blanc  et  de  la 
Quotidienne  ci  VHisloire  de  la  Restauration,  par 
Alfred  iNeltemenl 

Cliailes  X  était  très  honnêtemeni  leslé  le  comte 
d'Arlois.  Suivant  son  mot  célèbre  à  Lafayette,  il 
n'y  avait  que  deux  personnes  en  France  qui 
n'eussent  pas  changé,  l'ancien  commandant  des 
gardes  nationales  et  l'émigré  de  1790. 

Son  avènement,  sa  piété  bien  connue  avaient 
rendu  plus  exigeante  cette  majorité  qui  attachait  la 


ET   LE  GALLICANISME.  223 

plus  haïUe  importance  à  la  question  religieuse.  Elle 
étaitdevenue  la  première  des  questions  politiques. 
Des  voix  s'élevaient  dans  la  droite  pour  qu'on  fit 
entrer  le  catholicisme  dans  la  législation.  C'était  le 
temps  où  M.  de  Marcellus  s'écriait  :  Nous  sommes 
gouvernés  par  des  lois  impies!  C'était  le  temps  où 
M.  Duplessis-Grenédan  demandait  que  la  religion 
de  l'Etat  obtînt  dans  nos  codes  la  place  qui  appar- 
tient à  la  vérité  divinement  révélée,  qu'on  rendît 
aux  prêtres  les  registres  de  l'état  civil  et  qu'on 
remît  dans  leurs  mains  l'éducation  de  la  jeunesse. 

Le  ministère  venait  de  céder  au  courant  en  pré- 
sentant la  loi  du  sacrilège.  Cette  guerre  contre  les 
origines  et  les  tendances  de  la  France  démocra- 
tique, cette  guerre,  la  plus  inintelligente  et  la  plus 
inopportune,  qui  devait  compromettre  tant  d'es- 
pérances, arrêter  le  renouveau  des  croyances  et 
des  sentiments  religieux,  était  vigoureusement 
déclarée. 

C'était  donc  vrai.  La  Révolution,  comme  dit 
M.  Guizot,  était  beaucoup  moins  finie  qu'on  ne  le 
pensait.  Elle  se  réveillait,  provoquée  et  remise  en 
crédit  par  des  tentatives  tantôt  souterraines, 
tantôt  arrogantes.  Il  fallait  que  les  fautes  fussent 
bien  lourdes  pour  que  le   duc  de  Doudcauville 


2Î4  I.K    CO.MTt    DK    MONTLOSIKK 

écrivîl(lS  mai  H85)  :«  Certes,  je  ne  suis  pas 
suspect,  par  mes  principes  du  moins  et  par  mon 
respect  comme  par  mon  allachement  pour  tout 
ce  qui  lient  aux  vérités  religieuses,  seules  et  uni- 
ques bases  de  l'existence  sociale.  Quel  autre  frein 
imposer,  d'ailleurs,  aux  passions  des  hommes? 
Mais,  sire,  daignez  m'en  croire,  le  jour  où  l'on  dira 
que  le  roi  est  mené  par  le  clergé  (et  l'on  ne  parle 
déjà  (jue  irop  de  son  influence),  rien  ne  sera  plus 
possible.  Sans  doute  le  clergé  est  un  auxiliaire 
puissant  et  sou  ministère  est  sacré;  mais,  en  se 
laissant  conduire  par  lui,  on  le  perdrait,  on  se 
perdrait  soi-même.  » 

Plusieurs  faits  venaient  encore  aggraver  une 
situation  déjà  grave.  Le  gouvernementavait  intenté 
deux  procès  de  tendance,  l'un  contre  le  ConslUu- 
tio7iiiel,  l'autre  contre  le  Courrier  français.  Les 
motifs  allégués  poui-  les  poursuites  étaient  des 
outrages  au  catholicisme  et  à  l'Eglise.  Mais  les 
motifs  réels  étaient  la  dénonciation  d'une  ligue 
ayant  poui-  but  rasservissemenl  de  la  puissance 
civile  à  la  puissance  ecclésiasti({ue  et  le  triomphe 
de  l'ultramontanisme. 

Les  associations  j)ieuses,  qui  s'étaient  fondées 
avant  même  la  Restauration,  durant  la  captivité 


ET    LK    GALL  ICANISMK.  225 

du  pape  Pie  YII,  s'étaient  fondues  dans  une  société 
générale,  sous  l'influence  d'une  fervent  chrétien 
devenu  ministre,  Matthieu  de  Montmorency.  A  la 
différence  d'une  autre  association  ayant  pour  but 
unique  des  pratiques  de  dévotion  et  créée  par  l'abbé 
Legris-Duval,  la  première,  àquil'amide  Ballanche 
et  de  Chateaubriand  prêtait  son  autorité,  était 
rapidement  devenue  une  société  politique.  On  la 
désignait  sous  le  nom  de  la  Congrégation.  Elle 
avait  des  ramifications  profondes  en  province,  de 
nombreux  organes  dans  la  presse  et  des  appuis 
au  parlement.  «  Les  hommes  pressés  d'arriver  aux 
honneurs  y  entraient  comme  dans  une  route  qui 
pouvait  conduire  à  la  fortune.  »  Ainsi  parle  un  des 
écrivains  dont  l'ardent  dévouement  à  la  cause 
royaliste  ne  peut  être  contesté. 

La  religion  servant  à  l'avancement  des  fonction- 
naires, quel  texte  pour  les  déclamations  des 
partis  !  Jamais  elles  ne  furent  plus  «violentes  :  les 
uns  signalaient  avec  passion  au  pays,  susceptible 
et  inquiet  à  l'excès,  les  périls  dont  la  société 
moderne  était  menacée  par  un  pouvoir  occulte  qui 
débordait  les  véritables  pouvoirs  constitués  dans 
'État.  Les  autres  s'élevaient  avec  une  ardeur  non 
moins  vive  contre  ce  qu'ils  appelaient  l'impunité  ac- 

15 


226  LE   COMTE   DE    MONTLOSIEK 

cordée  à  la  propagation  des  doctrines  irréligieuses. 

Ce  fut  pour  le  barreau  une  étonnante  période 
de  popularité.  L'opinion  publique,  pendant  ces 
années  extraordinaires,  tut  conduite  par  des 
avocats;  même  sous  la  monarchie  de  juillet,  ils 
n'atteignirent  pas  à  ce  degré  d'influence  politique, 
tant  ils  correspondaient  alors  aux  instincts  et  aux 
méfiances,  aux  colères  et  aux  froissements  de  la 
bourgeoisie  française. 

Quelle  devait  être  la  surexcitation  des  classes 
moyennes,  lorsqu'on  entendait  un  homme  de  la 
gravité,  de  l'éducation,  du  caractère  de  M.  le  duc 
de  Broglie,  s'écrier  à  la  Chambre  des  pairs  : 

'(  Parlons  à  cœur  ouvert.  Il  y  va  de  bien  d'autre 
chose.  Cette  loi  (il  s'agissait  du  projet  sur  le  droit 
d'aînesse)  n'est  pas  une  loi,  c'est  une  déclaration 
de  principes,  un  manifeste  contre  l'état  actuel  de 
la  société,  une  pierre  d'attente,  le  préliminaire  de 
vingt  autres  lois,  qui,  si  votre  sagesse  n'y  met 
ordre,  vont  fondre  sur  nous,  tout  à  coup,  en  ne 
laissant  ni  paix  ni  trêve  à  la  société  française,  telle 
que  les  quarante  dernières  années  nous  l'ont  laite. 
Ce  qu'il  est  question  de  ressusciter  en  ce  moment, 
c'est  l'inégalité  des  conditions  par  amour  pour 
elles-mêmes,  c'est    l'inégalité    légale     entre    les 


ET   LE  GALLICANISME.  227 

diverses  branches  d'une  même  famille,  entre  les 
diverses  natures  de  propriélé;  c'est  l'inégalité 
en  tout,  à  titre  non  plus  d'exception,  mais  de 
droit  commun.  La  France,  telle  qu'elle  se  poursuit 
et  comporte,  n'est  plus  selon  le  cœur  de  ceux  qui 
disposent  de  ses  destinées.  L'état  de  nos  idées  et 
(le  nos  habitudes,  l'état  intérieur  et  domestique 
du  pays,  a  été  trouvé  démocratique  et,  partant, 
ignoble,  bourgeois,  de  mauvais  exemple.  » 

La  célébration  dujubilé  annoncée  par  un  man- 
dement de  l'archevêque  de  Paris,  qui  s'élevait 
contre  les  doctrines  pestilentielles,  n'avait  fait 
qu'accroître  le  mécontentement  général.  Charles  X, 
fidèle  à  ses  convictions  religieuses,  avait  cru 
devoir,  à  la  suite  d'un  nombreux  clergé,  parcourir 
solennellement  les  rues  de  Paris.  Ce  tact,  qui  con- 
siste à  ne  pas  confondre  l'homme  et  le  souverain, 
il  ne  l'avait  pas  eu.  «  Nous  suivions  le  roi,  a  écrit 
plus  tard  M.  de  Villèle,  et  pouvions  bien  en 
juger.  On  aurait  lu  dans  tous  les  yeux  que  la 
population  souffrait  de  voir  son  roi  suivre  hum- 
blement les  prêtres.  Il  y  avait  moins  d'irréligion 
que  de  jalousie  et  d'animosité  contre  le  rôle  que 
jouait  le  clergé.  » 

Cette  impression  produite  sur  des  générations 


1-lH  I.F.   COMIK    1)K    MONTLOSlKlt 

olevôes  par  la  Révolution,  en  ayant  jiardc,  malgré 
TEmpire,  le  souffle  et  l'empreinte,  tous  les  con- 
temporains l'ont  constatée. 

«  On  ne  veut  aujourd'hui  que  des  hypocrites, 
écrivait  à  son  tour  le  duc  de  Dondeauville;  les 
soldats  sont  envoyés  par  ordre  faire  le  jubilé. 
N'est-ce  pas  une  absurdité?  Si  ce  n'était  que  cela? 
La  cérémonie  d'aujourd'hui  m'afflige...  » 

Tous  les  moyens  employés  étaient  directement 
contraires  au  but  qu'on  poursuivait.  Les  nomina- 
tions de  Mgrs  Lalil  et  de  Clermonl-Tonnerre, comme 
ministres  d'État  et  mcmbres'du  conseil  privé,  après 
un  mandement  que  le  ministèi'e  avait  blâmé,  étaient 
auN  yeux  mêmes  des  royalistes,  des  fautes  irré- 
))arables.  Les  résistances  provoquées  étaient  à  la 
veille  de  se  transformer  en  attaque. 

Au-dessus  des  faits,  il  y  avait  aussi  une  doctrine, 
et  à  cette  date  des  années  1825  et  1826  cette  doc- 
trine était  représentée  par  un  écrivain  de  premier 
ordre,  d'une  opiniâtreté  égale  à  son  ignorance  des 
hommes  et  des  choses  humaines.  C'est  la  raison 
(l'être  de  ces  esprits  absolus  et  hautains.  C'est  la 
condition  de  leur  influence  sur  les  imaginations. 
Certes,  l'école  théocratique  existait,  lorsque  parut 
Lamennais.    La  i-éaclion    contre    la  philosophie 


ET  LE  GALLiCiSIS.ME.  2» 

(lu  XYiii-  siècle  et  contre  l'œuvre  capitale  de  la 
RévolutioD,  la  sécularisation  de  la  France,  avait 
fait  renaître  chez  Joseph  de  Maistre  et  de  Bonaid, 
cette  théorie  déjà  ancienne  que  la  société  civile  et 
la  société  religieuse  doivent  être  liées  pa  des 
nœuds  indissolubles,  de  manière  que  l'État  et  le_ 
catholicisme  soient  incorporés  et  ffle  le  sacerdoce 
3oit  en  définitive  l'arbitre  suprême  de  toute  chose. 
\  .On  sait  avec  quel  éclat,  avec  quelle  puissance  et 
souvent  quelle  supériorité  de  forme,  ces  idées 
avaient  été  exposées  et  soutenues.  L'originalité 
de  Lamennais,  ce  qui  le  sépare  de  ses  deux  pré- 
curseurs, c'est  quïl  fut  plus  uUramontain  que 
Bonald  etmoins  monarchiste  queJosephne  Maistre. 
Ronald  disait  que  le  pape  n'était  pas  le  roi  de  la 
société  religieuse;  qu'il  n'en  était  que  le  con- 
nétable ;  qu'il  y  avait  au-dessus  de  lui  une  auto- 
rité extérieure,  celle  du  concile  général.  Lamen- 
nais allait  plusloin. 

Ce  n'est  pas  dans  VE&sai  sur  V indifférence  qu'il 
faut  aller  chercher  les  conditions  que  Lamennais 
donnait  pour  base  à  la  société  politique,  c'est  dans 
sa  correspondance  et  dans  deux  li\Tes  qui  ne  sont 
pas  assez  lus  ;  l'un  intitulé  :  La  religion  con- 
bidérée  dans  ses  rapports  avec  F  ordre  politique  et 


530  LE   COMTE   DE   MONTLOSIER 

civil,  et  l'autre  :  Des  progrès  de  la  Révolulion  et  de 
la  guerre  contre  l" Église. 

Nous  ne  parlerons  que  pour  mémoire  du  pam- 
phlet publié  sous  le  titre  de  :  Réflexions  sur  le 
procès  du  Constitutionnel  et  du  Couniei-. 

Gomme  tous  les  penseurs  qui  ont  été  audacieux, 
comme  Pascal,  comme  Rousseau,  Lamennais  avait 
relativement  peu  lu.  Beaucoup  de  lectures  et  le 
développement  du  sens  critique  sont  loin  d'être 
nécessaires  pour  remuer  le  monde. 

La  déclaration  de  1G8-2,  avec  ses  deux  articles 
essentiels,  consacrant  l'indépendance  de  la  sou" 
veraineté  temporelle  et  la  supériorité  des  conciles 
généraux  sur  le  pape,  tel  fut  l'ennemi  que  le 
rude  Breton  cribla  sans  cesse  de  ses  coups. 

Le  trallicanisme  n'était  plus  de  taille  à  résister 
à  un  pareil  athlète.  Il  comptait  plus  d'adhérents 
parmi  les  laïques  qu'au  sein  du  clergé  catholique. 
Les  vieux  prêtres  et  les  évêques  revenant  de  l'émi- 
gration avaient  sans  doute  gardé  les  traditions  de 
l'ancienne  Église  de  France,  dans  laquelle  ils 
avaient  été  élevés  ;  mais  le  nouveau  clergé,  ces 
jeunes  abbés  qui  étaient  rentrés  dans  les  ordres 
sous  la  Restauration,  étaient  animés  d'un  tout 
autre  esprit.  La    Révolution,  à  leurs  yeux,  avait 


ET    LK   (.lALLICAÎÎlSME.  231 

modilié  les  relations  de  l'Église  el  de  l'Élut.  Une 
union  intime  et  étroite  avec  le  saint-siège  était 
désormais  pour  eux  une  nécessité,  et  une  complète 
liberté  d'action  devait  être  rendue  au  catholicisme. 
La  Charte  l'ayant  proclamé  religion  de  l'État,  les 
prérogatives  découlant  de  ce  titre  ne  pouvaient  lui 
être  refusées.  On  reconnaissait  l'influence  des 
écrits  de  l'auteur  des  5oirces  de  Saint-Pétersbourg. 

C'est  à  ce  public,  préparé  déjà,  que  s'adres- 
sèrent les  premiers  livres  de  Lamennais,  c'est  ce 
public  qu'il  passionna,  transforma,  et  qui  ne 
l'abandonna  qu'aux  heures  où,  dans  son  obstina- 
tion et  sa  colère,  il  rompit  violemment  avec 
l'enfant  qu'il  avait  élevé. 

Pour  résister  à  un  si  redoulable  assaut,  les 
maximes  gallicanes,  au  lieu  des  parlements, 
avaient  en  face  une  magistrature  imprégnée  sans 
doute  de  respect  pour  elles,  mais  se  renouvelant 
par  des  choix  au  gré  des  influences  de  cour,  et 
ne  pouvant  plus  longtemps  garder  l'esprit  de 
corps.  Au  lieu  de  Bossuet  dans  l'épiscopat,  elles 
avaient  pour  défenseur  Mgr  de  Frayssinous.  La 
rhétorique  aimable,  la  parfaite  convenance,  le 
ménagement  des  personnes,  les  qualités  élégantes 
et  distinguées,  ne  pouvaient  pas  lutter  victorieuse- 


232  LE  COMTE   DE  MOMLOSIER 

ment  contre  la   fougue,  la   hauteur  et  contre  la 

logique  souveraine  des  ilioses.  Le  talent  ne  pouvait 

remporter  sur  le  génie  et  l'éloquence;  et  l'évèque 

dllerniopolis,  malgré  deux  remarquables  discours 

dont  nous  parlerons,  n'était  pas  une  barrière  contre 

l'ultramontanisme.  On  sentait  que  le  vieux  monde 

ecclésiastique  s'en  allait,  lui  aussi, avecles  prélats 

politiques  et  ks  abbés  de  cour,  pour  faire  place  à 

un  cleigéd'un  caractère  différent  et  se  recrutant 

dans  la  démocratie. 

Les  attaques  à  outrance  de  Lamennais  visaient 
particulièrement  l'arrêt  célèbre  rendu  par  la  cour 
royale  de  Paris,  le  4  décembre  1825,  arrôl  pro- 
noncé par  le  premier  président  Séguier  aans 
l'affaire  du  Conslituiionnel,  el  dont  les  consi- 
dérants signalaient  les  dangers  d'une  doctrine 
religieuse  menaçant  à  la  fois  l'indépendance  de 
la  monarchie  el  les  libertés  publiques  garanties  par 
la  Charte  et  par  la  déclaration  de  1082,  jiro- 
clamées  dioit  de  l'Étal. 

Le  fond  même  de  la  doctrine  de  Lamennais 
avait  une  bien  aulr(;  importance.  Nul  gouvoine- 
menl  n'était  possible,  selon  lui,  si  les  hommes 
n'étaient  liés  par  des  croyances  communes,  fon- 
dées sur  la  notion  du  devoir.  La  société  politique 


ET  LE  GALLICANISME.  233 

ne  faisait  que  recouvrir  la  société  spirituelle.  Si 
celle-ci  se  dissolvait,  l'autre  périssait.  La  grande 
action  du  catholicisme  sur  les  gouvernements  était 
allée  croissant  durant  des  siècles;  mais  enfin  la 
résistance  des  puissances  temporelles  avait  affran- 
chi les  rois  de  cette  haute  juridiction  qui  subor- 
donnait l'ordre  politique  à  l'ordre  religieux.  Il  y 
avait  eu  dès  lors  deux  sociétés,  l'une  fondée  sur 
le  devoir,  l'autre  sur  les  intérêts.  C'était  Louis  XIV, 
par  la  déclaration  de  1G82,  qui  avait  proclamé 
cette  séparation.  Il  avait  ainsi  fait  du  despostisme 
la  loi  fondamentale  de  l'État  et  préparé  ladissolu- 
tion  sociale.  La  philosophie  et  la  Révolution 
l'avaient  achevée. 

Telle  est  l'idée  générale  qui  inspire  la  première 
période  intellectuelle  de  Lamennais.  Se  plaçant 
au  point  de  vue  de  la  théocratie  pure,  il  écarte 
noslois modernes  parce  qu'elles  sont  essentielle- 
ment laïques.  Il  lui  faut  le  rétablissement  des  tribu- 
naux ecclésiastiques,  la  suppression  du  mariage 
civil,  la  peine  du  parricide  appliquée  au  sacrilège  ; 
il  lui  faut  surtout  le  privilège  exclusif  pour  l'Eglise 
de  l'éducation  de  la  jeunesse  française.  L'unité 
parfaite  des  croyances  a  pour  corollaire  l'unité 
de  l'État;  de  là  l'incompétence  de  l'État  en  matière 


e3l  I.K   COMTR    DE    MONTLOSIKIÎ 

pédafïoji^iqiic  ;  et,  comme  lisent  sa  propre  insufii- 
sance,  le  grand  écrivain,  plein  de  foi  alors,  s'adres- 
sanl  au  comte deScnfl,  s'écrie  :  «t  Comme  il  serait 
à  désirer  que  Rome  parlât  !  Unmol  d'elle  tuerait  à 
jamais  les  fausses  doctrines  qui  nous  menacent  du 
schisme.  Le  temps  presse  plus  qu'on  ne  croit:  nous 
approchons  d'une  crise  terrible  ;  le  moment  est 
venu  ou  jamais  de  la  prévoir  et  de  s'y  préparer.  » 

Complétant  sa  pensée  quelques  jours  après, 
il  écrit  à  la  comtesse  de  Senft  :  «  Le  système  de 
l'intérêt  continue  de  dominer  exclusivement  : 
on  a  changé  de  despotisme,  voilà  tout;  et  ce  sera 
ainsi  jusqu'à  ce  que  les  doctrines  sociales  aient 
repris  leur  empire,  ce  qui  ne  saurait  an-iver 
bientôt  et  n'arrivera  peut-être  jamais.  Nous  savons 
qui  devrait  de  nouveau  les  annoncer  au  monde; 
mais  combien  des  espérances  qu'on  pouvait  avoir 
de  ce  côté  paraissent  faibles  et  lointaines  encore!  » 

Le  Lamennais  de  ISS.'Î,  après  le  voyage  à 
Rome,  apparaît  déjà. 

11  ne  faudrait  pas  croire  qu'il  ait  compté  sur  les 
jésuites  pour  lui  servir  d'auxiliaires  ;  leurs  rela- 
tions avaient  été  de  courte  durée.  Ils  avaient 
admiré  cl  loué  le  premier  volume  de  VEssai 
sur  V indifférence;  mais,  lorsque  le  second  parut. 


ET   l.K  GALLICANISME.  235 

leurs  sentiments  se  modifièrent.  La  correspon- 
dance avec  le  P.  Godinol  et  le  P.  Manera  a  fait 
connaître  de  profondes  dissidences. 

Lamennais, ouvrant  soncœuràson  amideSenft, 
lui  disait:  «  Vous  voudriez  que  j'aimasse  davantage 
les  jésuites;  il  faudrait  bien  des  pages  pour  vous 
développer  ma  pensée  à  leur  sujet.  J'estime  beau- 
coup la  plupart  d'entre  eux.  Ce  sont  de  saintes 
gens  tout  à  fait  propres  à  en  sanctifier  d'autres 
par  la  direction  des  consciences.  Voilà  le  seul 
bien  que  je  les  crois  destinés  à  faire.  Avant  de  les 
connaître,  avant  d'avoir  examiné  leur  constitution, 
en  les  comparant  à  leur  histoire  passée  et  présente, 
j'en  avais  une  plus  haute  idée;  cela  est  vrai.  J'étais 
de  bonne  foi  alors,  comme  je  suis  de  bonne  foi 
aujourd'hui;  seulement  je  sais  maintenant  plus 
de  choses  et  je  pourrais  dire  le  pourquoi  de  mon 
opinion,  qui  est  partagée  même  par  des  jésuites.  » 

Leur  influence  était  rapidement  devenue  con- 
sidérable; ils  étaient  rentrés  à  petit  bruit  sous 
l'Empire,  grâce  à  la  protection  du  cardinal  Fesch; 
ils  s'étaient,  comme  on  le  sait,  cachés  sous  le 
nom  de  Pères  de  la  foi.  Depuis  la  restauration,  ils 
avaient  repris  leurs  titres,  sans  avoir  cru  devoir 
solliciter  une  autorisation  d'existence  légale.  Les 


-236  LE    COMTE    DE   MONTLOSIKIl 

premières  années  s'étaient  écoulées  sans  éclat 
autour  d'eux.  Avec  leur  maison  professe  de  la  rue 
des  Postes  et  leur  noviciat  de  Montrouge,  ils 
avaient  pu  reconstituer  rapidement  leur  célèbre 
plan  d'études  et  ouvrir  sept  collèges. 

Un  certain  nombre  d'évèques  étaient  en  in- 
stance pour  leur  conlier  la  direction  de.  leur  petit 
séminaire.  Mais,  suivant  un  mot  de  leur  historien, 
les  jésuites  aimaient  mieux  se  fortifier  que  chercher 
à  s'étendre.  Dès  1818,  leur  nom  allait  grossissant 
dans  toutes  les  bouches.  Ils  venaient  alors  de  se 
mettre  à  la  tête  des  missions. 

Les  théories  conslitulionnelles,  si  nouvellesen- 
core  et  si  chèrement  implantées  dans  ce  pays,  nV 
vaient  pas  rencontré  en  eux  de  sympathie.  A  défaut 
du  souvenir  des  luttes  d'autrefois,  de  leur  tiiomphe 
pendant  la  vieillesse  de  Louis  XIV,  des  conflits  avec 
l'école  philosophique  du  xviir  siècle,  à  défaut 
même  des  rancunes  que  les  derniers  représentanis 
du  jansénisme  avaient  gardées  et  répandues,  les 
classes  moyennes  sous  la  Restauration,  jalouses  et 
ombrageuses,  les  redoutaient  comme  les  instru- 
ments les  plus  intelligents,  les  plus  actifs  et  les 
plus  habiles  de  la  politique  de  réaction  contre  les 
liberlés  publiques  et  les  conquêtes  de  l'égalité. 


ET   LE   GALLICANISME.  237 

M.  Decazes,  pendant  son  ministère,  avait 
obtenu  de  Louis  XVIII,  non  sans  difficulté,  une 
ordonnance  d'expulsion.  M.  de  la  Rochefoucaud- 
Doudcauville,  qui  nous  apprend  le  fait,  en  parla 
à  madame  Du  Gayla  et  la  décida  à  tenter  tous  ses 
eflbrtspour  faire  revenirle  roi  sur  cette  mesure.  Ma- 
dameDuCaylamit  une  grande  énergie  au  service  de 
cette  cause  et  il  ne  futplus  question  del'ordonnance. 

La  congrégation,  durant  ces  années  de  politique 
militante,  avait  vu  son  rôle  grandir.  De  religieuse 
qu'elle  était,  elle  devenait  ultraroyaliste  en  ac- 
ceptant dans  son  sein  les  membres  de  la  société 
secrète  qu'on  appelait  les  Chevaliers  de  Vanneau. 
Son  ascendant  sur  la  cour,  sur  le  personnel  des 
administrations,  sur  le  travail  électoral,  devenait 
de  plus  en  plus  incontestable.  Elle  dirigeait  la 
majorité  compacte  qui  votait  pour  le  ministère 
Villèle  à  la  Chambre  des  députés;  elle  imposait  les 
projets  d3  loi  sur  la  presse,  sur  le  sacrilège  et  sur 
le  droit  d'aînesse. 

Le  parti  libéral  était  elTrayé. 

La  présence  du  père  Ronsin,  chargé  de  la 
direction  de  la  congrégation,  était  un  acte  d'une 
telle  importance,  que  l'autorité  ecclésiastique  elle- 
même  crut  pouvoir  apaiser  les  clameurs  en  sol- 


«38  LK  COMTE    DK   MONTLOSIER 

licilanl  sa  retraite.  Mais  la  presse  de  l'opposi- 
tion était  infatigable  dans  sa  polémique  vis-à-vis 
de  la  compagnie  de  Jésus,  et,  en  182G,  au  moment 
où  nous  sommes  arrivés,  la  France,  petit  à  petit, 
se  prenait  contre  elle  d'une  haine  implacable  et 
aveugle. 


II 

Ce  fut  en  lévrier  1826  quele  comtedeMontlosier 
publia  \e  Mémoire  à  consulter  sur  un  système  reli- 
gieux et  politique  tendant  à  renverser  la  religion, 
la  société  et  le  trône.  L'efîel  en  fut  immense,  lluil 
éditions  successives  ne  suffirent  point  à  contenter 
la  curiosité  et  la  passion  du  public. 

Le  nom  de  Montlosier,  connu  de  quelques-uns, 
fut  jeté  par  la  renommée  dans  toutesles  directions. 
Il  avait,  quelques  mois  auparavant  écrit-,  dans  le 
Drapeau  blanc,  deux  lettresoù  il  signalait  les  empié- 
tements du  clergé  comme  la  véritable  cause  des  em- 
barras du  gouvernement.  Accueilli  avec  empressc- 
mentparlesjournaux  de  gauche,  sommé  de  s'expli- 
quer sans  ambages,  il  avait  dans  un  dernier  aiticle 
expliquédairementsa  pensée.  Suivant  lui,  la  con- 
grégation dissoute,  les  jésuites  exclus,  la  déclaration 


ET   LE   GALLICANISME.  '239 

de  1682  enseignée,  tous  les  embarras  disparais- 
saient. Il  fallait,  disait-il,  arrêter  la  forme  dans 
laquelle  il  conviendrait  de  dénoncer  ce  triple  péril. 

Cette  forme,  il  l'avait  trouvée. 

Le  Mémoire  à  consulter  est  aujourd'hui  trop  lu 
pour  qu'il  soit  nécessaire  d'en  citer  de  longs 
fragments.  Dans  l'introduction,  Montlosier  déclare 
que,  constamment  fidèle  à  la  véritable  et  légitime 
souveraineté,  il  combattra  celle  des  prêtres  comme 
il  a  combattu  celles  qui  l'ont  précédée.  Il  n'ignore 
pas  qu'en  remplissant  cette  nouvelle  mission,  des 
traverses  nouvelles  l'attendent.  «  Je  ne  les  appelle 
ni  ne  les  repousse,  s'écrie-t-il  ;  ce  sera  le  complé- 
ment d'une  vie  qui  a  été  peu  heureuse.  » 

Le  livre  est  divisé  en  trois  parties.  La  première , 
intitulée  les  Faits,  traite  de  la  congrégation,  de 
son  importance  grandissante  qui  remplit  la  capi- 
tale, domine  surtout  la  province.  «  Elle  forme  là, 
sous  l'influence  des  évêques  et  de  quelques  grands 
vicaires  affiliés,  des  coteries  particulières.  Ces 
coteries,  épouvantai!  des  magistrats,  des  comman- 
dants, des  préfets  et  des  sous-préfets,  en  imposent 
au  gouvernement  et  au  ministère.  » 

Le  chapitre  ii  s'occupe  des  jésuites.  Le  vieux 
gallican,  un  peu  janséniste,  leur  adresse  ces  mots  : 


•21  >  LK  C  0  M  T  E    D  K    M  0  N  T  L  0  S  I  K  i; 

a  Parloul  où  il  y  a  du  iiiouvemenl,  des  l rouilles, 
un  théàlrc,  on  peut  être  sûr  de  voii'  païaîlre  des 
jésuites.  C'est  leur  aliment,  leur  élément.  Dans 
un  pays  comme  la  France,  que  la  Révoluiion  a  mis 
en  pièces  et  qui  s'agite  au  milieu  des  factions, 
c'est  là  qu'on  peut  opérer  fructueusement.  Sous 
Bonaparte,  on  n'était  encore  que  quelque  Père  de 
la  foi,  bien  petit,  bien  humble,  bien  obscur.  Dès 
que  la  Restauration  survient,  les  congrégations, 
dont  on  a  eu  soin  de  jeter  çà  et  là  les  semences, 
se  mettent  en  mouvement.  Jusque-là,  le  nom  de 
jésuite  avait  été  dissimulé;  il  se  prononce  ouver- 
tement. » 

On  pressent  quelle  sera  la  portée  el  l'ardeur  de 
l'attaque.  Le  chapitre  m,  De  V UUramontanisme, 
ne  contient  que  des  redites.  Le  chapitre  iv,  De 
r Esprit  d'envahissement  citez  les  prêtres,  ren- 
ferme la  critique  d'articles  de  journaux  religieux 
qui  repoussaient  l'intervention  de  la  puissance 
civile  dans  toutes  les  questions  mixtes,  sou 
prétexte  que  la  police  de  l'État  ne  pouvait  com- 
mander à  l'Église. 

La  seconde  partie  du  Mémoire  s'occupe  des 
dangers  résultant  des  faits  signalés. 

«   La  France  entière  (page  116)  est   im))ue   de 


ET    LE    GALLICANISME.  211 

l'opinion.qu'elle  est  gouvernée  aiijourd'liui,  non 
par  son  roi  et  par  scsliommes  d'État,  mais,  comme 
l'Angleterre  des  Sliiarts,  par  des  jésuites  et  par  des 
congrégations.  Je  sais  rpril  y  a  sur  ce  point,  cliez 
les  uns  un  mouvement  de  douleur,  ciiez  d'aulres 
un  mouvement  de  dérision,  chez  le  plus  grand 
nombre  un  sentiment  de  honte  qu'une  nation  ne 
peut  longtemps  supporter...  » 

«  ...  De  tout  temps  (page  157)  la  France  a  ré- 
sisté, non  pas  à  l'amalgame  odieux  des  deux  auto- 
rités spirituelle  et  temporelle,  mais  au  moins  à 
ses  elTets.Nous  avons  eu  beaucoup  de  hontes,  nous 
n'avons  pas  encore  eu  celle  d'un  tribunal  d'in- 
quisition. Il  est  à  croire  que  la  Charte  et  notre 
système  constitutionnel,  désespoir  d'une  certaine 
classe  d'hommes, continueront  à  nous  en  préser- 
ver. »  . 

La  troisième  partie,  qui  traite  spécialement  de 
l'action  des  lois,  renferme,  au  milieu  d'une  phra- 
séologie vide  trop  souvent,  quelques  pages  pleines 
de  verve. 

«  Vous  voulez  inspirer  en  France  du   respect 

pour  les  piètres?  Au  nom  de  Dieu,  ne  les  mettez 

ni   dans  le  monde  ni  dans    les  alTaires  !   Quoi 

qu'ils  vous  disent,  empêchez-les  de  se  prostituer 

ir, 


•Jl-2  I.  K   r-OMIh:    HE   MONTI.OSIKH 

daus  les  déUiils  des  all'aires  humaines.  Vous  ren- 
fermez vos  vases  sacrés  dans  des  labernacles  ; 
vous  ne  les  produisez  aux  regards  publics,  mèinc 
au  culte,  qu'avec  niénagemcnl  :  faites-en  autant  de 
vos  prêtres.  Ne  permettez  pas  à  ces  ciboires  et  à 
ces  calices  d'aller  parader  dans  nos  fêtes.  Les 
femmes  sont  des  fleurs  :  les  mettre  dans  les  af- 
faires, c'est  les  faner.  Les  prêtres  sont  des  vases 
saints  :  les  employer  aux  usages  du  monde,  c'est 
les  profaner.  » 

Et,  plus  loin  (pages  248  et  249),  voulant  établir 
fpi'au  fond  la  Fiance  était  restée  une  nation  reli- 
gieuse, et  désireux  peut-être  aussi  de  faire  une 
avance  au  parti  libéral,  Montlosier  s'exprime  eu 
ces  termes  : 

«  La  révolution  française  est  certainement,  dans 
l'ordre  politique  et  civil,  lebouleversement  le  plus 
complet  qui  ait  jamais  eu  lieu  parmi  les  nations, 
mais,  en  même  temps,comme,  au  milieu  des  choses 
visibles  qui  étaient  emportées,  la  Révolution  en 
conservait  intacte  une  multitude  qu'on  n'aperce- 
vait pas,  on  peut  dire,  en  employant  le  langage 
ordinaire,  qu'elle  a  renversé  la  religion  et  les 
mœurs;  mais  cela  n'est  vrai  que  sous  certains  rap- 
ports.  En  effet,  tout  en  perdant  ses  institutions 


ET   LE  GALLICANISME.  243 

sociales,  c'est-à-dire  les  formes  visibles  et  quelque- 
fois usées  dans  lesquelles  son  ancien  esprit  était 
renfermé,  il  est  de  fait  que  la  France  n'a  pas  perdu 
cet  esprit.  Même  aux  plus  mauvais  temps  de  la  Ré- 
volution, la  France,  livrée  à  la  tyrannie  d'une 
classe  moyenne  exaspérée,  a  conservé  les  senti- 
ments nobles  et  délicats  des  classes  élevées  qu'elle 
proscrivait.  Elle  a  conservé  dans  son  sein,  alors 
même  qu'elles  ne  pouvaient  plus  éclore,  les  se- 
mences de  délicatesse  et  d'honneur  qu'elle  avait 
reçues  des  générations  précédentes,  comme  la 
terre  conserve  en  hiver  les  semences  qui  lui  ont 
été  confiées  en  automne.  » 

Toute  la  partie  du  Mémoire  relative  à  la  juris- 
prudence est  plus  qu'insuffisante.  Montlosier  n'é- 
tait pas  un  légiste.  Il  en  avait  l'esprit,  mais  il  n'en 
avait  pas  la  science.  Il  avait  cependant  compris  que 
les  cours  royales  étaient  dans  une  position  diffé- 
rente de  celle  des  anciens  parlements;  qu'elles 
n'avaient  ni  le  droit  de  remontrance,  ni  la  faculté 
des  arrêts  de  règlement,  ni  les  pouvoirs  do  police; 
mais  son  savoir  s'arrêtait  là,  et  il  avait  grand 
besoin  d'être  guidé  dans  les  voies  juridiques. 

Api'ès  avoir  résumé  ses  griefs,  qu'il  nommait  les 
quatre   calamités,  la  congrégation,  le  jésuitisme, 


211  LK   COMTE  DE   MONTLOSIER 

rultrainontanismc  et  renvaliisscmcnt  du  pouvoir 
par  les  prêtres,  il  qualifie  ces  laits  de  délits  contre 
la  sùrelé  de  l'État,  prévus  et  punis  par  les  an- 
ciennes lois.  Il  se  réserve  de  les  dénoncer  aux 
procureurs  généraux,  aux  premiers  présidents  et 
aux  magistrats  des  cours,  sauf  à  prendre  préala- 
blement l'avis  des  jurisconsultes.  Enfin  il  ajoute 
ce  post-scriptum  qui  exprime  toute  sa  bonne  foi  : 

«  Je  crois  aux  intentions  pures  des  personnes 
que  je  combats;  tout  ce  que  je  leur  demande,  c'est 
qu'elles  veuillent  croire  aux  miennes.  Si  j'obtiens 
cette  justice,  je  la  regarderai  presque  comme  une 
grûce.  Je  remercierai  alors  mes  adversaires;  je 
remercierai  aussi  celui  qui  s'est  réservé  la  gloire 
dans  le  ciel,  mais  qui  a  iiroinis  la  paix  sur  la  terre 
aux  hommes  de  bonne  volonté,  » 

Il  terminait  comme  un  croyant, et  il  l'était  si  sin- 
cèrement, qu'à  l'approche  de  la  semaine  sainte,  il 
témoigna  au  curé  de  l'église  d'Aydat,  sa  paroisse, 
le  désir  de  se  confesser  et  de  gagner  ses  pâques. 
L'évèque  de  Clermont  venait  de  fulminer  en  chaire 
contre  le  Mémoire  une  sorte  d'excommunication. 
Le  curé  d'Aydat  refusa  d'admettre  Montlosier  au 
tribunal  de  la  |)énitence.  Ce  dernier  lui  écrivit 
alors  une  lettre  dans  laquelle  il  proleste  de  la  sin- 


ET    LF,   GALLICAN.SME.  245 

cérilé  de  sa  foi  cliréliennc  et  de  sa  croyance  aux 
vérités  révélées. 

«  Si  cet  ensemble  de  motifs,  ajoute-t-il,  ne  me 
juslifie  pas  auprès  de  vous,  peut-être  au  moins  il 
m'excusera.  Dans  tous  les  ras,  veuillez  me  plaindre 
si  vous  ne  me  trouvez  pas  excusable  et  m'accorder, 
ainsi  que  vous  me  l'avez  promis,  quelque  part  dans 
vos  bontés  et  dans  vos  prières.  » 

Nous  n'avons  donc  point'  devant  nous  un  libre 
penseur;  nous  nous  en  apercevrons  de  plus  en  pi  us 
au  fur  et  à  mesure  que  nous  pénétrerons  le  vrai 
caractère  de  celte  polémique. 

Quelle  que  fût  la  droiture  de  la  conscience,  ce 
livre  n'en  occasionna  pas  moins  un  éclatant  scan- 
dale dans  le  monde  royaliste.  La  presse  religieuse 
accabla  d'outrages  le  vieux  constituant,  comme  on 
l'appelait,  et  alla  jusqu'à  mettre  en  doute  l'exis- 
tence de  sa  raison.  Le  ministère,  irrité,  proposa 
au  roi,  qui  y  donna  avec  difficulté  son  adhésion, 
une  mesure  de  colère. 

On  se  rappelle  que  Mon  il  osier  était  encore  atta- 
ché au  ministère  des  Affaires  étrangères.  Il  tou- 
chait en  cette  qualité  une  subvention  annuelle. 
C'était  l'empereur  qui,  sous  cette  forme,  avait 
voulu  l'indemniser  de  la  confiscation  du  Cour- 


îlfi  LL    COMTE    DE    MONTLOSlKli 

ricr  de  Lomlrcs.  —  Celle  subveiilioii  lïil  suj)- 
primée. 

Le  31  mars  I82G,  le  baron  de  Damas  éciivail  à 
Monllosier  la  lellre  suivante  : 

«  Monsieui'  le  eomle,  il  a  élé  juiié  à  propos 
de  vous  dispenser  du  soin  que  vous  avez  pris  jus- 
qu'à présenl  d'adresser  au  ministère  des  Affaires 
étrangères  vos  observations  sur  les  principaux 
ouvrages  politiques  et  sur  ceux  d'administra- 
tion intérieure  qui  vous  étaient  envoyés  du 
ministère.  Les  envois  cesseront  en  conséquence 
à  dater  de  ce  joui'.  —  A  dater  de  la  même  époque, 
vous  cesserez  également  de  recevoir  le  traite- 
ment de  six  mille  francs  qui  vous  étaitpayé  sur  l'ar- 
ticle des  dépenses  accidentelles  du  ministère  et 
qui,  depuis  le  1"  janvier  dernier,  avait  été  imputé 
sur  le  fonds  dévolu  aux  traitements  du  service 
intérieui.  » 

Celte  lettre,  que  Montlosier  rendit  publique, 
produisit  la  i)lus  proi'ondc  impression.  Son  nom, 
déjà  porté  aux  nues  par  le  })arti  libéral,  fut 
presque  un  cri  de  ralliement;  dia»  un  airangea  le 
personnage  à  sa  guise,  peu  le  comprirent.  Les 
passions  politiques,  quand  elles  s'emparent  d'un 
liommc,  le  Iransformcnt  au  gré  de  leurs  rêves  et 


ET    LK   (.ALLICANISME.  Hl 

de  leurs  colères.  Quoiqu'on  fiil  près  duxviir  siècle, 
on  ne  savait  plus  combien  avaient  été  nombreux 
ce«  chrétiens  de  l'ancienne  France,  appartenant  à 
la  haute  bourgeoisie  ou  à  la  noblesse  de  robe,  qui, 
même  sans  être  jansénistes  par  les  croyances,  l'é- 
taient par  la  rigidité  et  l'originalité  de  leur  carac- 
tère et  par  la  violence  de  leurs  haines  contre  ce 
qu'ils  appelaient  l'esprit  romain.  La  Hévolution 
avait  tellement  bouleversé  les  âmes  qu'elle  les 
avait  pour  toujours  assouplies. 

Un  grand  nombre  de  brochures,  la  plupart 
anonymes,  furent  lancées  contre  i\Iontiosier.  Un 
membre  de  la  Chambrri  des  députés,  le  vicomte  de 
Saint-Ghamans,  un  publiciste,  M.  Saintes,  la  com- 
tesse de  Bradi,  publièrent  des  réfutations  du 
Mémoire.  Une  seule  mérite  de  n'être  pas  oubliée, 
celle  que  fit  paraître  M.  de  Bonald.  Il  était  déjà 
l'auteur  d'une  apologie  de  laSociété  de  Jésus.  Les 
rétlexions  que  lui  inspira  le  Mémoire  à  consulter 
exigeaient  une  réponse  de  Montlosier.  Elle  ne  se 
fit  pas  attendre. 

«  Il  y  a,  disait-il,  une  grande  partiedes  opinions 
politiques  et  religieuses  de  M.  de  Bonald  que  je 
ne  puis  combattre,  car  je  les  partage.  Dès  le  pre- 
mier moment  de  mn_ rentrée  en  France,  j'ai  eu  le 


2 18  I.  K    C  0  M  T  F.    l»  K    M  0  N  T  1, 0  S  I  i;  W 

bonheur  do  me  trouver  d'accord  avec;  lui  sur  les 
grandes  question?  du  divorce,  du  mariapc,  de  la 
famille,  sur  rinslilulion  de  la  noblesse,  sur  l'ex- 
cellence el  la  prééminence  de  la  religion  catholi- 
que, ainsi  (pic  du  gouvernement  monarcliique.  Sous 
ce  rapport,  je  désire  depuis  longlenii)s  une  occa- 
sion de  me  lier  avec  lui.  Quand  je  me  suis  aperçu 
qu'il  était  dans  la  coterie  des  prêtres,  qu'il  parta- 
geait et  favorisait  leur  système  d'envahissement; 
quand  je  me  suis  aperçu  qu'il  était  Romain  presque 
autant  que  Français;  que  presque  toute  sa  monar- 
chie était  dans  le  pape,  presque  tout  son  Evangile 
dans  le  rituel;  quand  je  me  suis  aperçu  qu'il  cou- 
vait, avec  beaucoup  d'autres,  l'œuf  que  depuison  a 
vu  éclore,  j'ai  continué  sans  doute  à  voir  en  lui 
un  ami  de  la  religion  et  de  la  monarchie,  mais, 
puisqu'il  faut  le  dire,  Tauii  le  plus  hostile,  le  plus 
dangereux  et  le  plus  funeste,  d 

Ces  quelques  lignes,  si  nous  les  rapprochons 
desexirails  que  nous  avons  donnés,  placent  sous 
leur  vrai  jour  les  convictions  à  la  fois  nobiliaires, 
royalistes  el  religieuses  de  Monllosier. 

Leministère,  bien  que  irrité,  crut  devoir  prendre 
une  attitude  nouvelle.  L'école  religieuse,  repré- 
sentée  par   Mgi"  de  Frnyssinous,  était  dans  une 


ET   LE   GALLICANISME.  219 

situation  fausse.  Elle  voulut,  par  des  actes,  lémoi- 
gner  son  existence. 

L'ouvrage  de  Lamennais,  De  la  religion,  consi- 
dérée dans  ses  rapports  avec  V ordre  politique  et 
social,  était  venu  à  point  pour  motiver  les  tem- 
pêtes soulevées  par  Montlosicr. 

Il  fut  décidé  que  l'écrit  de  l'éloquent  ultramon- 
tain  serait  poursuivi  devant  les  tribunaux  ;  comme 
si  l'État  pouvait  enjoindre  à  tous  de  professer  les 
mêmes  sentiments,  et  comme  s'il  n'y  avait  pas  une 
véritable  antinomie  entre  une  foid'ÉtJtet  la  liberté 
de  religion  établie  par  la  Charte;  mais  ces  inconsé- 
quences ne  frappaient  alors  que  peu  d'intelligences 
élevées.  On  résolut  ensuite  de  solliciter  de  l'épis- 
copat  une  déclaration  qui  témoignerait  aux  yeux 
de  tous  que  les  évêques  français  n'acceptaient 
pas  les  doctrines  de  Lamennais.  Enfin  l'évêque 
d'ITermopolis,  à  propos  de  la  discussion  du  budget 
des  affaires  ecclésiastiques,  devait  faire  un  exposé 
général  des  doctrines  de  Bossuet  et  de  Fleury. 

Apres  une  admirable  plaidoirie  de  Berryer,  qui 
débutait,  Lamennais  fut  condamné  à  trente  francs 
d'amende. 

Il  faut  lire  sa  correspondance  pour  juger  de 
l'exaltation    de  son    esprit.    «    Je  comparaîtrai, 


2:.0  LE  COMTE    DE   MOMLOSIER 

rcrivail-il  le  l***"  avril  1810,  au  ronile  de  Senfl, 
je  cornparaîlrai  sans  crainte,  ou  plutôt  avec  une 
jrrande  joie,  pane  que  c'est  le  prêtre  qui  se  pré- 
•     sentera  pour  parler  en  prêtre.  > 

Et,  quelques  semaines  plus  tard,  dans  une  lettre 
à  la  comtesse,  il  ajoutait:  «  Jamais  on  ne  relèvera 
Tancien  édifice,  et,  sous  presque  aucun  rapport, 
il  ne  serait  à  souhaiter  qu'on  le  relevât.  > 

Le  procès  n'avait  satisfait  personne,  pas  plus 
les  amis  que  les  ennemis,  et  le  condamné  ne  fil 
que  s'opiniàtrer  davantage  dans  ses  doctrines, 
alors  si  peu  libérales. 

La  déclaration  épiscopale  provoquée  par  1»* 
gouvernement  n'eut  pas  plus  de  succès. 

Quatorze  archevêques  ou  évêques  présentèrent, 
le  12  avril,  une  adresse  au  loi.  .Mais  les  temps 
étaient  tellement  changés,  que  la  plupart  des  ad- 
hésions s'arrêtèrent  à  l'article  premier  des  quatre 
propositions  de  l'assemblée  du  clergé  de  1682, 
celui  qui  consacrait  l'indépendance  du  pouvoir  tem- 
porel. Quant  aux  articles  qui  mettaient  l'autorité 
des  conciles  généraux  au-dessus  de  celle  du  pape, 
bien  que  la  majorité  de  l'épiscopat  se  crût  encore 
gallicane,  elle  n'osa  pas  y  adhéier  formellement. 
Lamennais  avait  bien  tort  de  désespérer;  il  avait. 


tT    LE  GALLICANISME.  2."1 

plus  qu'il  n'espérait,  créé  et  organisé  un  parti 
rêvant  avec  lui  l'idéal  d'une  société  purement 
catholique,  se  serrant  de  plus  en  plus  autour  de 
Rome  et  rejetant  bien  loin  la  consécration  d'une 
religion  nationale  et  particulière. 

Arriva  enfin  à  la  Chambre  des  députés  la  discus- 
sion du  budget  des  cultes. 

L'évèque  d'Hermopolis  venait  de  faire  réim- 
primer son  livre  :  les  Vrais  principes  de  VÉglise 
gallicane,  où  l'infaillibilité  du  souverain  pontife 
était  surbordonnée,  en  matière  de  doctrines,  au 
consentement  de  l'Église  universelle.  Un  député 
qui  avait  une  certaine  notoriété  et  qui  était 
suspect  de  jansénisme,  M.  Agicr,  s'était  élevé 
contre  les  congrégations  et  les  tendances  nou- 
velles du  catholicisme.  Mgr  de  Frayssinous  prit 
la  parole  et  prononça  deux  discours  très  étendus 
qu'il  faut  lire  en  entier  si  l'on  veut  connaître  à 
fond  cette  bataille,  dont  nous  voudrions  raconter 
avec  sincérité  les  incidents.  Ce  sont  des  modèles 
d'éloquence  ecclésiastique,  avec  une  onction  et 
une  mesure  que  nos  discussions  politiques  ne  peu- 
vent plus  comporter.  C'était  la  dernière  fois  que 
la  tribune  française  devait  entendre,  d'une  bouche 
aussi  autorisée,  un  exposé  aussi  méthodique  de 


2o2  LE    C.O.MTK    l)\.    M  ON  T  LOS  I  K  II 

questions  si  iiiiporlanles  i)(»iir  l'avenir  religieux  de 
noire  pays. 

«  Sans  dissimuler  ma  pensée,  déclara  dès  le 
début  l'orateur,  je  ne  dirai  rien  qui  ne  doive  être 
dit,  et  j'ose  me  eroire  aussi  ineapablc  d'exagéra- 
tion que  de  pusillanimité.  » 

Il  parla  d'abord  des  doctrines  gallicanes,  celles 
de  l'ancien  clergé  de  France,  si  renommé  dans  le 
monde  entier  par  ses  lumières,  celles  de  l'antique 
Sorbonne,  cette  école  de  théologie  la  plus  célèbre 
di'  l'univers,  cellesde  la  magistrature  dansce  qu'il  y 
avait  eu  de  plus  vénérable  par  la  science  et  la 
gravité  des  mœurs.  Il  affirma  que  l'Evangile  s'adap- 
tait à  toutes  les  formes  de  gouvernement  qu'il 
trouvait  établies,  et  qu'il  avail  sanetifié  les  répu- 
bliquss  comme  les  monarchies. 

Jusqu'à  cet  exorde,  la  Chambre,  tout  en  prêtant 
une  attention  bienveillante,  ne  s'était  pas  passion- 
née. Mgr  d'IIermopolis,  examinant  si,  comme  on 
l'en  accusait,  l'esprit  de  domination  et  d'envahisse- 
ment du  clergé  se  trouvait  dans  les  influences  se- 
crètes, vint  à  parlei'de  la  congrégation.  Il  en  retraça 
l'origine  et  l'histoire.  Il  fit  une  distinction  entre 
ru'uvre  de  l'abbé  Legris-Duval  et  l'association  poli- 
tique des  Chevaliers  de  l'anneau  :  il  ne  nia  pas,  sans 


KT    LE   GALLICANISME.  253 

le  constater  pourtant,  que  des  intrigants  avaient 
pu  se  mêler  dans  les  rangs  de  la  congrégation. 
Mais,  pour  lui-même,  l'évêque  attesta  qu'il  n'avait 
jamais  senti  le  joug  de  cet  empire  mystérieux. 

11  entretint  ensuite  la  Chambre,"  de  plus  en  plus 
attentive,  des  missions  intérieures.  Il  reconnut 
qu'à  mesure  que  le  clergé  ordinaire  se  multiplierait 
et  qu'il  y  aurait  un  nombre  sufiisant  de  pasteurs, 
on  pourrait  voii'  successivement  diminuer  les 
missions,  qui  enrayaient  les  esprits  susceptibles. 

Le  premier  discours,  très  habile,  se  terminait  par 
une  déclaration  politique  sur  les  craintes  des  liLé- 
rauxdevoirle  clergé  reprendre  les  registres  de  l'état 
civil.  «  Ce  n'est  pas  là,  dit  le  représentant  officiel 
du  gallicanisme,  ce  que  les  curés  peuvent  revendi- 
quer comme  leur  appartenant  en  propre  :  la  loi  est 
parfaitement  maîtresse  d'en  charger  qui  elle  veut.  » 

Cette  séance  du  25  mai  n'avait  pas  suffi  au 
ministre  des  aff;iires  ecclésiastiques  pour  expri- 
mer toute  sa  pensée. 

La  chambre  attendait  qu'il  donnât  son  opinion 
sur  le  rôle  et  rinfluence  de  la  compagnie  de  Jésus. 

Le  chapitre  II  du  budget  des  cultes  permit 
àl'évêque  d'Hermopolis  de  compléter  son  discours. 
Ayant  l'intention   de  discuter  l'accusation  portée 


254  LK   C.OMTK    I)  K  MO  N  T  LOS  1  KK 

coiilrc  lo  clergé  de  subir  l'espiil  ultramonUiin, 
il  <  rul  ulili'  lie  rappeler  rexposilion  île  la  docirine 
de  l'Église  calholique  par  Bossuel,  afin  qu'on 
n'essayai  pas  de  se  prévaloir  des  libertés  de 
l'Église  gallicane  pour  la  détarber  du  saint-siège. 
Il  ajouta  (jue  les  Français  })rofessaient  certaines 
maximes  qui  leur  étaient  plus  particulières,  con- 
signées dans  la  déclaration  de  1082;  que  ces 
opinions  n'avaient  jamais  altéré  leur  respect  filial 
pour  l'Eglise  romaine;  qu'elles  étaient  seulement 
le  fondement  de  certains  usages  et  d'une  certaine 
jurisprudence  canonique. 

Avec  une  souplesse  d'argumentation  remar- 
quable, l'orateur  expliqua  les  impressions  diffé- 
rentes du  jeune  clergé  par  l'abus  que  la  Révolu- 
lution  et  Bonaparte  avaient  voulu  faire  de  ses 
libertés  ;  qu'il  fallait  dislinguer  entre  l'article  qui 
consacrait  l'indépendance  des  souverains  et  les 
trois  autres  qui  portaient  sur  des  faits  tbéolo- 
giques;  que  le  temps  ferait  le  reste  et  qu'enverrait 
s'établir  insensiblement,  comme  autrefois,  l'uni- 
formité de  docirine  sur  ces  matières. 

Au  milieu  des  rires  de  son  auditoire,  Mgr  de 
Frayssinous  s'écria  :  ((  Mais  n'est-il  pas  un  obsta- 
cle insurmontable  à  la  propagation  de  ces  saines 


ET    LE    GALLICANISME  255 

doctrines?  N'avons-nous  pas  au  milieu  de  nous  ce 
que  nous  appelons  les  jésuites?  » 

Il  ne  voulut  pas  approfondir  tout  ce  qui  concer- 
nait la  Société  de  Jésus.  Il  se  borna  à  quelques 
réflexions  sur  la  part  qu'elle  avait  dans  l'éduca- 
tion de  la  jeunesse.  Il  réduisit  l'influence  de  la 
compagnie  à  la  direction  de  sept  petits  séminaires 
où  elle  avait  été  appelée  par  les  évêques,  el,  pour 
faire  taire  les  alarmes,  il  promit  le  rétablissement 
de  l'ancienne  Sorbonne. 

Ces  paroles  si  graves  et  qui,  si  on  les  pénètre, 
portaient  en  elles  et  dans  leur  désir  de  conciliation 
tant  de  découragement,  lurent  aussitôt  relevées. 

Le  plus  redoutable  des  députés  de  l'opposition, 
celui  qui  })ûrtait  dans  toute  question  ses  admira- 
bles instincts  d'homme  d'affaires  et  de  gouver- 
nement, Casimir  Perier,  prit  acte  delà  reconnais- 
sance officielle  de  la  congrégation,  dont  l'existence 
avait  été  si  souvent  niée,  et,  dans  une  séance 
suivante,  il  constata  que,  de  l'aveu  du  ministre  des 
cultes,  sept  grands  séminaires  se  trouvaient  sous 
la  direction  d'une  société  qui  n'était  pas  autorisée. 

A  la  Chambre  des  pairs,  lorsque  le  budget  fut 
débattu,  ce  fut  M.  Laine  qui  souleva  de  nouveau 
la  question  de  légalité.    Par   l'élévation  de  ses 


er.f.  L  E   C  0  M  TE    DE   M  (l  N  T  L  0  S 1  I  :  lî 

crovaiKCs,  par  rausléiilc  de  son  caractère, 
M.  Laîné  avait  une  inconleslablc  aulorilé  sur  ses 
collègues.  Après  avoir  rendu  hommaj^e  àl'évèque, 
qui  saurait  luainlenir,  couiine  d'Aguesseau,  des 
règles  ([uil  enseignait  comme  Fleury,  ii  exprima  le 
regret  de  n'avoir  pas  la  même  sécurité  au  sujet 
d'une  congrégation  fameuse.  Toutefois  il  écartait 
ses  craintes,  à  cause  de  l'espoir  qu'il  puisait  dans 
le  discoursdu  ministre,  que  lesjésuites  ne  seraient 
rétablis,  s'ils  devaient  l'être,  que  par  une  loi.  Qui 
dit  loi,  dit  discussion  et  publicitc. 

L'incident  n'aurait  ])as  eu  })lus  d'éclat,  si  Mgr  de 
Frays^inous,dans  une  réplique,  après  avoir  essayé 
de  diminuer  l'importance  des  établissements  di- 
rigés par  des  jésuites,  n'avait  dit  qu'ils  étaient 
tolérés.  Ces  mots  furent  effacés  dans  le  compte 
rendu  officiel  et  les  phrases  suivantes  y  furent 
seules  maintenues  : 

«  Nous  ignorons  quelle  sera,  particulièrement 
en  Europe,  la  destinée  de  cette  société.  Chose 
unique,  je  crois,  dans  les  annales  des  ordres  mo- 
nastiques, après  avoir  été,  je  ne  dis  pas  réformée, 
mais  détruite  par  un  pape,  elle  a  été  rétablie  par 
un  autre  pape,  Pie  VII,  de  vénérable  et  sainte  mé- 
moire. Doit-elle  de  nouveau  prendre  racine  dans 


ET   LE   GALLICANISME.  257 

les  divers  États  qui  l'ont  reconnue?  ou  bien,  après 
être  sortie  du  tombeau,  doit-elle  y  rentrer?  C'est  le 
secret  de  la  sagesse  divine.  Mais,  si  jamais  il  était 
question  de  s'occuper  d'elle  législativement,  c'est 
alors  qu'il  faudrait  approfondir  les  choses  en  se 
dépouillant  de  tout  préjugé  et  de  toute  passion.  » 

La  défense  du  gallicanisme  parut  insuffisante  à 
la  majorité  de  la  haute  chambre,  et  ce  mot  toléré, 
prononcé  si  imprudemment  et  si  imprudemment 
retiré,  amena  à  la  tribune  M.  Pasquier.  C'était  \e 
dernier  représentant  des  anciennes  traditions 
quelque  peu  jansénistes  de  ce  grand  parlement  de 
Paris,  dont  il  avait  été  membre. 

Une  proposition  de  dégrèvement  était  à  l'ordre 
du  jour;  mais  M.  Pasquier  introduisit  comme  acces- 
soire la  question  débattue  la  veille.  Il  s'étonna  qu'on 
pût  tolérer  l'existence  d'une  société  qui  ne  pouvait 
être  autorisée  que  par  une  loi,  et,  sans  vouloir  suivre 
l'évêqued'Hermopolisdans  les  régions  où  il  s'était 
élevé,  il  termina  en  disant  «  que,  s'il  essayait  d'en- 
trevoir l'utilité  dont  pourrait  être  un  jour  le  réta- 
blissement légal  des  jésuites  dans  notre  pays,  il 
demanderait  quels  services  l'Etat  et  la  religion  en 
avaient  reçus  ». 

Ainsi  s'exprimaient,  en  183G,  les  défenseurs  de 

17 


858  LE  COMTE   DE   MONTLOSIEI". 

l'ancienne  Eglise  de  France  et  ceux  qui  y  étaient 
restés  attachés  autant  par  habitude  d'esprit  que  par 
tempérament. 
Le  nouveau  clergé  ne  les  écoutait  pas. 
Ce  fut  la  bourgeoisie  et  spécialement  les  avocats 
et  les  magistrats,  ses  guides  et  ses  lumières,  qui 
menèrent  hardiment  le  combat.  Le  Mémoire  à  con- 
mller  était  devenu  leur  chose  propre.  Le  barreau 
de  Paris  s'était  mis  en  rapport  avec  les  barreaux 
de  province. 

Monllosier  écrivait  de  Randanne  (-21  mars  182G) 
à  son  correspondant  habituel  : 

<i  Ce  n'est  pas  tant  le  grand  succès  qui  m'occupe, 
encore  que  j'y  sois  peu  accoutumé,  que  la  sphère 
de  ces  succès.  Je  les  désirerais  surtout  aux  Tuile- 
ries. C'est  là  qu'est  le  bien,  c'est  là  qu'est  le  mal. 
M.  Billecoq  pense  que  les  avocats  n'ont  point  à 
délibérer  sur  le  Mémoire  :  tout  en  m'approuvant 
au  fond,  il  blâme  mon  titre.  M.  Dupin,  au  contraire, 
me  mande  qu'il  y  a  chez  lui  une  réunion  de  qua- 
rante-cinq avocats,  qu'on  a  i)Osé  diverses  ques- 
tions au  nombre  de  cinq,  pour  lesquelles  on  a 
nommé  autant  de  rapporteurs  chargés  de  faire  les 
recherches  législatives  destinées  à  éclairer  la  dis- 
cussion. Il  ajoulL-:  «Les  délibérations  seront  graves, 


ET   LL   C.  ALLICANlSMli.  259 

>  profondes  el,  je  l'espère,  sans  passion,  avec  un 
»  égal  respect,  un  égal  amour  pour  la  religion,  la 
»  patrie  et  le  prince.  Ces  trois  intérêts  seront  tou- 
»  jours  présents  à  nos  esprits.  » 

»  Quand  ces  délibérations  me  parviendront, 
j'agirai  en  conséquence.  Cependant,  avant  de  faire 
aucune  démarche,  il  importe,  à  ce  que  je  crois,  de 
produire  et  mon  ouvrage  et  la  consultation  de  MM. 
les  avocats  de  Paris  et  des  autres  cours  royales,  et 
d'avoir  ainsi  une  masse  d'avis  liés  et  motivés  dans 
toutes  les  parties,  sur  toute  la  surface  du  royaume. 
Avec  ces  forces,  il  faudra  voir  de  quelle  manière  on 
peut  aborder  soit  les  Chambres,  soit  le  gouverne- 
ment, soit  les  cours  royales.  Veuillez  avoir  un  œil 
attentif  sur  ce  qui  se  passe;  voir,  si  vous  pouvez, 
M.  Dupin  et  M.  Billecoq,  en  conférer  avec  vos  amis, 
tels  que  MM.  Mole  et  Pasquier,  afin  de  faire  ce 
qu'il  faut  et  ne  faire  que  ce  qu'il  faut.  Ce  n'est  pas 
assez  d'avoir  un  appui  parmi  les  hommes  de  loi  et 
les  hommes  d'État.  M.  Billecoq  m'annonce  dans  sa 
lettre  que  j'en  aurai  dans  le  clergé,  et  plus  là,  dit- 
il,  que  parmi  les  hommes  du  monde.  » 

Et,  dans  une  autre  lettre,  datée  du  4  avril  de  la 
môme  année,  nous  prenons  quelques  exUaits 
dignes  d'intérêt  : 


260  LK    COMTE     DE   MOMLOSIEH 

«  Mon  ouvrage  faisant  grande  iiiiiieiir,  on  rl.iil 
à  délibérer  quel  parti  l'on  prendrait,  lorsque  l'é- 
crit de  l'abbé  Lamennais  est  venu  compliquer  l'iif- 
faire.  La  première  pensée  a  été  de  nous  tra- 
duire ensemble  en  cour  royale,  après  une  saisie. 
C'est  alors,  dit-on,  que  le  nonce  du  pape  est  inter- 
venu. Prévoyant  que  l'affaire  de  son  protégé  était 
plus  véreuse  que  la  mienne,  il  a  pressé,  insisté, 
et  enfin  obtenu  qu'on  abandonnerait  les  pour- 
suites contre  l'abbé;  il  s'en  est  suivi  qu'on  a 
abandonné  la  mienne.  Cependant,  comme  il  est 
arrivé  bienlôt  des  adresses  de  divers  prélats  et 
que,  d'un  autre  côté,  les  diverses  chambres  de  la 
cour  royale,  émues  par  les  assemblées  des  avocats, 
ont  délibéré  si  elles  ne  poursuivraient  pas  d'office 
l'ouvrage  de  l'abbé,  le  ministère,  excité  pai-  les 
évêques,  qui  à  leur  protestation  de  fidélité  joi- 
gnaient beaucoup,  de  plaintes  de  moi,  a  jugé  à 
propos,  par  un  arrêt  du  conseil  des  minisires,  de 
me  rayer  des  affaires  étrangères  et  de  donner 
ainsi  satisfaction  au  nonce  et  aux  évèques,  el,  en 
même  temps,  de  faire  poursuivre  l'abbé  devant  les 
tribunaux.  Selon  moi,  il  doit  être  acquitté  ou  con- 
damné à  la  peine  la  plus  légère;  car,  d'un  côté  il 
n'a  aucun  office  de  prêtre  ;  de  l'autre  côté,  il  n'en 


ET    LE   GALLICANISME.  261 

a  aucun  dans  l'instruction  publique.  Il  rentre 
ainsi,  comme  simple  individu,  dans  la  catégorie 
générale  des  Français  à  qui  la  Charte  a  accordé 
la  liberté  de  la  presse.  C'est  vers  les  collèges,  les 
séminaires,  les  universités,  les  recteurs,  inspecteurs 
et  professeurs  qu'il  faudrait  tourner  sa  sévérité  et 
sa  surveillance.  C'est  ce  qu'on  ne  fait  pas,  c'est  ce 
qu'on  ne  veut  pas.  Je  reviens  à  la  soustraction  de 
mon  traitement.  Ne  vous  en  alarmez  pas.  Mes  af- 
faires avaient  été  prévues  en  conséquence.  Quand 
vous  serez  ici,  si  vous  venez  me  voir,  je  pourrai 
encore  vous  donner  une  omelette. 

»  P.-S.  —  Mandez-moi  tout  ce  que  vous  savez, 
si  la  consultation  des  quarante-cinq  avocats  de 
Paris  se  conduit  comme  il  me  paraît.  Elle  pourra 
fournir  un  second  volume,  à  la  tête  duquel  je 
mettrai  environ  cent  pages  de  nouvelles  observa- 
tions, en  réponse  générale  à  toutes  les  critiques.  » 

Les  avocats  s'étaient  en  effet  réunis.  M.  Dupin, 
malgré  son  aventure  de  Saint-Acheul,  avait  pris 
l'initiative.  Il  rédigea  la  plus  importante  des  con- 
sultations et  la  soumit  à  la  signature  de  ses  con- 
frères. Au  nombre  des  adhésions,  nous  lisons  celle 
de  la  plupart  des  hommes  du  palais  qui  devaient 
jouer  un  rôle  sous  la  monarchie  de  juillet  :  Persil, 


e62  LE   COMTE   DE   MONTLOSIER 

Mérilliou,  Barllio,  Philippe  Dupin,  Delan^le,  Lan- 
juinais,  Porlalis,  Plougoulm;  puis  celle  de  M.  Hér- 
iter père.  MM.  Derville  ctRenouard,  bien  connus 
par  leur  caractère  libéral  autant  que  par  leur  haute 
raison,  n'adhérèrent  qu'avec  des  réserves.  M.  Isam- 
berl,  avocat  à  la  cour  de  cassation,  fort  ardent  dans 
ses  convictions,  avait  proposé  une  consultation 
particulière,  à  laquelle  se  joignirent  MM.  Bou- 
chené-Lefer,  Crivelli,  Dutrone  et  Charles  Lucas. 

Pour  ne  citer  que  les  manifestations  les  plus 
importantes  des  barreaux  de  province,  nous  rap- 
pellerons celle  des  avocats  de  Bourges  et  de  Li- 
moges. Tous  reconnaissaient,  avec  d'intéressantes 
distinctions,  le  droit  de  M.  de  Montlosier  à  une 
dénonciation  solennelle. 

La  vigueur  avec  laquelle  les  principes  de  la 
déclaration  de  1G82  étaient  défendus  par  les 
hommes  de  loi  témoignait  une  fois  de  plus  de  la 
nature  même  du  gallicanisme.  Plus  ils  s'atta- 
quaient avec  véhémence  à  ce  qu'ils  nommaient, 
comme  Montlosier,  le  jésuitisme  et  le  parti  prêtre, 
plus  la  majorité  du  clergé  semblait  refuser  de  les 
suivre  sur  le  terrain  religieux,  qui  cependant  avait 
été  réservé  toujours  dans  les  termes  les  plus  res- 
pectueux. 


ET   LE  GALLICANISME.  203 

Deux  jeunes  avocats,  qui  devaient  figurer  plus 
tard  avec  honneur  dans  nos  assemblées  républi- 
caines, M.  Dupont  (de  Bussac)  et-  M.  Guichard  (de 
l'Yonne),  se  séparèrent  alors   des   théories   que 
M.  Dupin  avait  savamment  extraites  de  l'ancienne 
législation  romaine.  Ils  discutèrent  avec  bon  sens 
et  courage  toutes  les  exagérations  doctrinales  et 
censurèrent  sévèrement  les  définitions  de  la  liberté 
qu'on  avait  tirées  plaisamment  du  Digeste.  Leurs 
opinions  politiques  n'étaient  pourtant  pas  dou- 
teuses; mais  les  armes  employées  étaient,  à  leurs 
yeux,rouinées;  la  Charte,  en  proclamant  la  liberté 
des   cultes  et  de  la  presse,  avait,  suivant  eux, 
permis  de  penser  et  de  raisonner  librement,  même 
en  matière  religieuse.  La  déclaiation  de  1082,  qui 
imposait  au  catholicisme   des  restrictions,    leur 
semblait  ^^rtuellement   abrogée,  et  les    remèdes 
proposés  par  leurs  confrères  ne  leur  paraissaient 
ni  sûrs  ni  efficaces. 

Cette  exception  nous  a  semblé  digne  d'être  si- 
gnalée à  une  époque  et  dans  un  milieu  où  les  pas- 
sions n'admettaient  pas  de  nuances. 


VllI 


La  Dénonciation  à   la    cour  d'appel  de  Paris.  —  Pétition  à  la 
chambre  des  pairs.  —  Les  ordonnances  du  16  juin. 


Monllosier,  soutenu  par  le  barreau,  n'hé- 
sita plus  à  dénoncer  aux  cours  royales  le  sys- 
tème religieux  et  politique  qu'il  avait  déjà 
signalé.  La  Dénonciation  fut  publiée  à  la  fin  de 
Juillet  1826.  Le  volume  contenait,  comme  préface, 
des  observations  sur  le  dernier  écrit  de  M.  de 
Bonald. 

Nous  voyons,  dans  sa  correspondance,  queMont- 
losier  se  préoccupait  toujours  des  critiques  de  l'au- 
teur de  la  Législation  primitive.  Gomme  leurs 
provinces,  l'Auvergne  et  le  Rouergue,  ils  avaient 
entre  eux  des  affinités  dont  ils  ne  se  doutaient  point. 
Avec  la  verve  troublée  et  fumeuse  des  pays  de 
montagne,  tous  les  deux  étaient  les  moins  alhé- 


266  LE  COMTE   DE   MONTLOSIER 

niens  des  esprits,  mais  run,  plus  fort,  plus  in-ic- 
nieux  et  plus  écrivain  que  l'autre. 

Nous  n'aurions  à  rappeler  que  les  conclusions 
de  ce  second  acte  d'accusation,  si  nous  ne  trou-  . 
vions  dans  l'exposé  quelques  pages  qui  caracté- 
risent encore  les  luttes  religieuses  de  ce  femps-là. 

Parmi  les  attaques  véhémentes  dirigées  contre 
lui,  celle  qui  avait  peut-être  le  plus  touché  Mont- 
losicr  était  l'accusation  de  haine  irréfléchie  conlrele 
clergé.  Les  dénominations  dont  il  se  servait,  celle 
de«  parti  prêtre  »  qu'il  avait  inventée,  n'avaient  pas 
été  toujours  du  goût  de  quelques-uns  de  ses  amis. 
La  société  de  la  Restauration  était,  en  efTet,  chré- 
tienne dans  le  sens  le  plus  élevé  du  mot. 

«  D'où  cet  esprit  de  haine  contre  la  religion, 
répondait  Montlosier,  faisant  allusion  à  la  mémo- 
rable séance  de  la  Constituante,  me  serai l-il  venu? 
Au  milieu  d'une  assemblée  égarée,  lorsqu'il  a  fallu 
défendre  le  prêtre,  il  a  été  pour  moi  un  objet  de 
vénération.  Il  me  semble  que  je  leur  ai  porté  à  " 
tous  défense  et  protection  dans  ma  vie  politique, 
lendresse  et  respect  dans  ma  vie  privée.  Depuis 
que  je  suis  dans  ce  désert  de  Randanne,  si  par 
hasard  un  prêtre  se  présente  dans  ma  chaumière,  il 
n'est  pas  accueilli  seulement  comme  un  hôte,  mais 


ET   LE  GALLICAN' ISME.  267 

comme  un  père  et  un  ami.  C'est  une  fête  pour 
moi  et  pour  toute  ma  tribu.  Enfin,  je  suis  peu 
célèbre,  sans  doute;  mais,  s'il  m'est  arrivé  d'avoir 
une  part  de  cette  famosité  dont  on  dit  les  hommes 
publics  si  empressés,  je  la  dois  à  la  défense  de  ce 
même  autel  qu'on  m'accuse  aujourd'hui  d'atta- 
quer. » 

Tous  les  chapitres  de  la  Dénonciation  ne  seraient 
qu'un  résumé  du  Mémoire,  si  l'auteur  n'y  tirait 
parti  pour  s'en  emparer  comme  autant  d'aveux, 
des  déclarations  de  l'évêque  d'Hermopolis  à  la 
tribune  des  deux  Chambres.  Les  conclusions 
juridiques  avaient  été  révisées  par  M.  Dupin.  Mais 
la  passion  qui  circule  dans  ces  pages,  passion  non 
moins  vive  que  par  le  passé,  indique  bien  que  le 
vigoureux  vieillard  n'avait  rien  perdu  de  sa  sève. 
Le  9  avril,  à  la  cathédrale  de  Clermont,  dans  un 
sermon  qui  a  été  publié,  l'évêque  avait  apostrophé 
Monllosier;  cet  incident  n'était  pas  fait  pour 
calmer  son  ardeur. 

La  Dénonciation  s'adressait  au  président,  aux 
conseillers  membres  de  la  chambre  d'accusation 
et  à  tous  messieurs  les  conseillers  à  la  cour  d'appel 
de  Paris.  La  forme  est  à  la  fois  archaïque  et 
solennelle.  P^videmment  l'écrivain  avait,  malgré 


-jr.S  LE    COMTE   DE    MONTLOSIER 

lui,  des  réminiscences  du  langage  des  anciens 
parlements. 

L'acte  fut  déposé  en  double,  le  1 G  juillet,  au 
greffe  et  au  parquet. 

Aux  faits  déjà  connus  Montlosier  ajoutait, 
comme  attentatoire  aux  droits  de  la  couronne 
et  aux  lois  de  l'État,  l'adresse  au  roi  signée 
par  plusieurs  évêques,  parce  qu'elle  ne  men- 
tionnait pas  la  déclaration  du  clergé  de  1682  ; 
il  dénonçait  aussi  l'omission  de  l'enseignement 
des  quatre  articles  dans  les  écoles  et  séminaires. 
Il  concluait  en  disant  qu'il  était  d'autant  plus 
urgent  de  pourvoir  à  ces  scandales  que,  dans 
plusieurs  occasions  et  notamment  dans  des  man- 
dements, les  autorités  ecclésiastiques  avaient  paru 
ou  dédaigner,  ou  môme  censurer  des  arrêts  de  la 
cour. 

L'honneur  judiciaire  était  ainsi  foit  habilement 
en"^af'(' 

Montlosier  était  accouru  à  Paris  pour  payer  de  sa 
personne  dans  la  bataille.  La  presse  libérale  l'aiguil- 
lonnait en  lui  donnant  d'enthousiastes  louanges. 

Le  IG  août,  la  cour  royale  tint  à  huis  clos  une 
assemblée  générale  des  chambres  pour  délibérer 
sur  \a  Dénonciation.  La  troisième  chambre  civile, 


ET   LE  GALLICANISME.  269 

la  cour  d'assises  el  la  cour  d'appel  de  police  cor- 
reclionnelle,  avaient  terminé  ou  suspendu  leur 
audience  à  onze  heures.  Tous  les  magistrats  pré- 
sents à  Paris,  au  nombre  de  cinquante-quatre,  se 
réunirent  dans  la  salle  d'audience  de  la  première 
chambre,  sous  la  présidence  de  M.  Seguier.  Le 
procureur  général, M.  Jacquinot-Pampelune,  assis- 
tait à  cette  réunion.  L'audience  de  la  première 
chambre  civile  n'eut  pas  lieu.  Circonstance  singu- 
lière, le  fils  de  l'ancien  ami  de  Montlosier  à  l'As- 
semblée constituante,  M.  de  Cazalès,  nommé  juge 
au  tribunal  de  Provins,  devait  prêter  serment. 
Cette  formalité  fut  ajournée  au  lendem.ain.  Une 
multitude  de  curieux  attendait  avec  impatience  la 
sortie  des  membres  de  la  cour  et  cherchait,  en 
épiant,  soit  les  physionomies,  soit  les  paroles 
échappées  aux  magistrats,  à  deviner  le  résultat 
des  délibérations. 

L'arrêt  avait  été  rendu  aux  deux  tiers  des  voix. 
On  en  connaît  les  termes  bien  souvent  reproduits. 

La  cour  visait  l'arrêt  du  parlement  de  Paris 
du  9  juin  1760,  les  arrêts  conformes  des  autres 
parlements  du  royaume,  l'édit  de  Louis  XV  de 
novembre  1765,  l'édit  de  Louis  XVI  de  mai  1777, 
la  loi  du  18  août  1792  el  le  décret  du  3  messidor. 


270  LE  COMTE   DE  MONTLOSIER 

Elle  déclarait  son  incompétence;  mais,  on  sait 
que,  dans  les  considérants,  elle  déclarait  aussi  que 
l'état  de  la  législation  s'opposait  formellement  au 
rétablissement  de  la  Société  de  Jésus;  «  que  les 
édits  et  arrêts  étaient  fondés  sur  l'incompatibililé 
reconnue  entre  les  principes  professés  par  la  com- 
pagnie et  l'indépendance  de  tout  gouvernement, 
principes  bien  plus  incompatibles  encore  avec  la 
Charte  constitutionnelle  ». 

Quant  aux  autres  faits  dénoncés,  quelle  que 
pût  être  leur  gravité,  la  cour  disait  qu'ils  ne  con- 
stituaient ni  crimes,  ni  délits,  ni  contraventions 
dont  la  poursuite  lui  appartînt. 

L'opinion  publique  se  déclara  satisfaite.  Le  gou- 
vernement était  mis  en  demeure  par  la  magistra- 
ture. Montlosier  crut  devoir  écrire,  en  septembre, 
au  minisire  de  l'intérieur,  chargé  de  la  haute  po- 
lice. Il  disait,  dans  celte  lettre,  que  les  faits  s'ag- 
gravaient chaque  jour,  (jut;  de  toutes  paris  il  lui 
arrivait  les  informations  les  jtlus  précises.  «  Des 
évoques,  et  parmi  eux  plusieurs  très  respectables, 
proclament  aujourd'hui  avec  éclat  le  rétablisse- 
ment d'un  ordre  que,  jusqu'à  présent,  ils  avaient 
cru  devoir  couvrir  d'un  voile  mystérieux.  A  cet 
égard,  les  précautions  ont  été  portées  au  point 


ET  LE  GALLICANISME.  271 

qu'en  ce  moment  même  où  des  jésuites  sont  au 
collège  de  Billom,  dont  ils  ont  pris  possession 
comme  jésuites,  M.  1'-  ministre  de  l'instruction 
publique  n'a  encore  reçu  aucune  information  de 
leur  présence.  » 

Cette  lettre  resta  sans  réponse. 

Montlosier  eut  alors  recours  au  droit  de  pé- 
tition. C'est  à  la  Chambre  des  pairs  qu'il  s'a- 
dressa le  26  décembre  1826. 

L'opposition  y  était  en  majorité. 

La  session  venait  de  s'ou\Tir  sous  de  fâcheux 
auspices.  L'agitation  des  esprits  ne  faisait  qu'aug- 
menter; elle  tenait  au  fond  même  de  la  situation. 
Le  Cabinet,  en  déposant  le  projet  de  loi  sur  la  presse, 
que  Chateaubriand  qualifiait  de  loi  vandale,  avait 
porté  jusqu'au  délire  l'irritation  des  deux  opposi- 
tions, de  celle  de  droite  autant  que  de  celle  de 
gauche.  Benjamin  Constant  et  le  Drapeau  blanc 
parlaient  le  même  langage. 

La  pétition  de  Montlosier  débutait  ainsi  : 

c  Nobles  pairs,  depuis  longtemps.  Vos  Seigneu- 
ries ont  pu  être  informées  de  l'existence  d'un 
vaste  système,  tendant  sous  de  belles  couleurs,  et 
peut-être  avec  les  plus  honorables  intentions,  à 
renverser  la  religion,  la  société  et  le  trône.  » 


278  LE   COMTE   DE  MONTLOSIER 

Après  avoir  expliqué  qu'il  avait  épuisé  tous  les 
moyens  de  réparation  établis,  qu'il  avait  consulté 
les  légistes;  après  avoir  analysé  l'arrêt  de  la  cour 
de  Paris,  le  pétitionnaire,  faisant  usage  du  droit 
inscrit  dans  l'article  22  de  la  Charte,  croyait  de- 
voir comme  chrétien,  comme  royaliste  et  comme 
citoyen,  adresser  aux  pairs  quatre  vœux  :  la  dis- 
solution des  établissements  de  congrégation  et  de 
jésuites,  l'enseignement  dans  toutes  les  écoles  el 
séminaires  de  la  déclaration  de  1682,  la  nomina- 
tion d'une  commission  chargée  do  rechercher  les 
anciennes  lois  du  royaume  pour  que  la  liberté 
de  la  religion  de  l'État  fût  protégée,  enfin  l'amé- 
lioration des  dispositions  législatives  de  manière 
à  atteindre  et  punir  les  faits  signalés  dans  le  Mé- 
moire. 

La  pétition  était  précéj^ée  d'un  véritable  com- 
mentaire; elle  était  fondée  principalement  sur  la 
faveur  obtenue  par  les  livres  de  Joseph  de  Maislrc 
et  de  Lamennais,  sur  cet  aveu  de  Mgr  de  Frays- 
sinous  que,  si  les  évoques  étaient  gallicans,  les 
jeunes  prêtres,  en  sortant  du  séminaire,  deve- 
naient ultramonlains,  et  enfin,  sur  la  crainte  de 
voir  le  parti  prêtre  se  saisir  du  pouvoir  au  mé- 
pris des  libertés  de  l'Kglise  gallicane.  Les  réiù- 


ET   LE  GALLICANISME.  273 

bres  articles  n'étaient  pas  des  questions  purement 
théologiques;  ils  étaient  éminemment  politiques. 
«  C'étaient  des  garanties  que  la  sagesse  de  nos  lois 
et  de  nos  magistrats  avait  regardées  comme  néces- 
saires. » 

Après  avoir  parlé  des  dissentiments  des  juris- 
consultes sur  la  valeur  des  lois  existantes,  Mont- 
losier  discutait  cette  objection  d'un  journal  reli- 
gieux :  «  Vous  êtes  mécontent  de  votre  religion, 
pourquoi  n'en  changez-vous  pas?  »  Il  répondait  : 
«  Je  suis  chrétien,  je  veux  continuer  à  l'être  :  je 
veux  aller  à  l'église  remplir  mes  devoirs  religieux; 
et  pourtant  je  ne  veux  ni  pour  moi,  ni  pour  ma 
femme,  ni  pour  mes  enfants,  subir  vos  insultes, 
vos  lubies  et  vos  caprices.  » 

Plus  d'un  libéral  lui  proposait  aussi  de  se  con- 
vertir au  protestantisme;  même  réponse  :  «  Chan- 
ger de  religion!  Certes,  si  on  proposait  à  quel- 
qu'un de  ces  messieurs  qui  m'offre  ce  parti  de 
changer  lui-même  d'opinion,  il  répondrait  que 
ce  n'est  pas  facile;  il  est  encore  moins  facile  de 
changer  de  religion  ;  si  l'opinion  tient  au  mou- 
vement libre  de  la  pensée,  la  religion  tient  au 
mouvement  libre  de  la  conscience.  Oui,  nous  vou- 
lons être  chrétiens,  mais  selon  les  préceptes  de 

18 


m  \.\:   (.(tMTK    DE    MONTLOSIKU 

l'Kglijc,  et  non  selon  les  lubies  d'un  ecclésiaslique 
imberbe,  dressé  conime  ils  le  sont  tous  aujoui- 
d'iiui  dans  les  séminaires.  » 

Toutes  ces  eilalions,  qui  mettent  en  relief 
l'homme,  sont  aussi  le  [dus  complet  témoignage 
de  sa  sincérité. 

Le  comte  Porlalis  fut  nommé  rappoiteur  de  la 
commission  chargée  d'examiner  la  pétition  Mont- 
losier.  Personne  dans  la  Chambre  haute  n'avait 
l)lus  d'autorité  en  pareille  matière.  Le  rapport 
écartait  trois  des  propositions,  soit  parce  que  la 
législation  était  suffisante,  soit  jtar  respect  du 
principe  de  la  séparation  des  pouvoirs.  Mais  il 
retenait  tout  ce  qui  concernait  les  établissements 
de  congrégation  ou  d'ordre  monastique.  Après 
avoir  affirmé  que  la  Société  de  Jésus  existait  de 
fait,  Portails  s'exprimait  ainsi  :  «  Si  cette  société 
est  reconnue  utile,  elle  doit  être  autorisée;  ce  qui 
ne  doit  pas  être  possible,  c'est  qu'un  établissement, 
même  utile,  existe  de  fait,  lorsqu'il  ne  peut  avoir 
aucune  existence  de  droit.  Ce  n'est  pas  la  sévérité 
des  lois  que  votre  commission  invoque,  c'est  le 
maintien  de  l'ordre  légal.  Les  tribunaux  se  sont 
déclarés  incompétents;  l'administration  seule  peut 
procurer  en  celte  partie  l'exécution  des  lois.  » 


ET   LE  GALLICANISME.  275 

La  commission  proposait  de  renvoyer  au  pré- 
sident du  conseil  des  ministres  la  pétition,  mais 
en  ce  qui  touchait  seulement  l'établissement  en 
France  d'un  ordre  religieux  non  autorisé  par  la 
loi. 

Le  débat  s'engagea  dans  la  séance  du  18  jan- 
vier 1827;  il  dura  deux  jours. 

Les  conclusions  du  rapport  furent  vivement  at- 
taquées par  le  cardinal  de  la  Fare,  le  duc  de  Fitz- 
James,  Mgr  de  Frayssinous,  le  comte  de  Donald  et  le 
vicomte  Dambray.  Elles  furent  non  moins  énergi- 
quement  appuyées  par  MM.  de  Choiseul,  Laine,  de 
Barante  et  Pasqiiier. 

L'opinion  publique  était  très  émue.  On  a  lu  les 
discours  qui  furent  de  part  et  d'autre  prononcés. 
Celui  de  M.  de  Fitz-.James,  incisif,  mordant,  cher- 
chant des  analogies  dans  l'histoire  d'Angleterre, 
revendiquant  le  droit  commun,  contenait  un  por- 
trait de  Montlosier  avec  cette  anecdote  souvent 
reproduite  depuis  :  «  Cet  homme  bizarre,  nous 
l'avons  tous  connu  en  Angleterre.  Un  jour,  il  con- 
voqua ses  amis  pour  leur  l'aire  lecture  du  der- 
nier des  plans  de  contre-révolution  sortis  de  son 
cerveau;  et  voulez-vous  savoir  quel  était  un  des 
moyens  qu'il  voulait  employer  contre  le  jacobi- 


27(5  LK    C.OMTP:   DE   MONTLOSIER 

nismc?  Il  ne  se  proposait  })as  moins  que  de  réunir 
en  armée  tous  les  capucins  de  l'Europe  et  de  faire 
entrer  processionnellement  en  France  celle  ar- 
mée, portant  la  croix  pour  étendard.  » 

Le  spirituel  conteur  fit  sourire  la  noble  Chambre 
sans  rencontrer  beaucoup  de  crédulité.  On  atten- 
dait la  réponse  de  Montlosier. 

Le  discours  de  M.  de  Bonald,  vigoureux  comme 
toujours,  sobre,  sans  finesse,  ne  fit  aucune  con- 
cession. Le  vicomte  Dambray  s'efforça  de  distin- 
guer entre  l'existence  civile  des  jésuites,  reconnue 
par  une  loi,  et  la  présence  individuelle  des  mem- 
bres de  la  corporation,  soumise  à  Vordinaire  pour 
élever  la  jeunesse. 

La  Chambre  ne  fut  pas  étonnée  de  voir  M.  de 
Choiseul  prendre  la  parole:  c'était  presque  pour 
lui  une  question  de  famille.  Il  rappela  les  senti- 
ments religieux  des  évéques  qui  avaient  été  de 
ses  parents,  l'opinion  du  ministre  dont  il  portait 
le  nom. 

M.  Laine  défendit  Montlosier  contre  les  attaques 
de  M.  le  duc  de  Fitz-James;  il  défendit  aussi  le 
droit  public  de  l'ancienne  France  et  remercia  iro- 
niquement le  cardinal  de  la  Fare,  qui  avait  in- 
voqué les  dispositions  de  la  Charte.  Aux  yeux  de 


ET    LE  GALLICANISME.  277 

M.  Laine,  les  jésuites  n'étaient  pas  de  simples  ci- 
toyens; c'étaient  les  membres  actifs  d'un  ordre 
à  qui  l'on  prodiguait  les  encouragements  et  les 
privilèges,  comme  la  faculté  de  diriger  les  études 
à  la  suite  desquelles  se  conféraient  les  grades  et 
comme  la  dispense  de  la  rétribution  universitaire 
pour  des  collèges  déguisés  sous  le  nom  de  petits 
séminaires. 

Quelque  remarquable    que  fût  ce  discours,  il 
n'amena  pas  le  ministre  à  la  tribune.  Ce  fut  M.  de 
Barante  qui  l'y  détermina.  En  orateur  ingénieux 
et  en  politique  habile,  il  ramena  la  question  à  ce 
point  :  «  Les  jésuites  ont-ils  pu  être  autorisés  par 
le  seul    consentement  de  l'administration?  Mais 
cette  administration  permet  certaines  réunions 
et  en  interdit  d'autres.  Elle  ne  permet  pas   aux 
piétistes  d'Alsace  de  se  réunir;  elle  interdit  à  une 
secte  protestante  de  s'établir  à  Saint-Étienne;  ail- 
leurs, elle  ne  permet  pas  même  à  la  communion 
calviniste  d'assembler  ses  fidèles.  C'est  le  règne 
de  l'arbitraire.  Puisqu'il  n'existe  pas  de  droit  com- 
mun, la  législation  spéciale  a  dû  conserver  toute 
sa  force.  Comme  communauté,  il  a  fallu  à  la  So- 
ciété de  Jésus  une  autorisation;  comme  corps  en- 
seignant, elle  jouit  d'un  privilège.  En  supposa-nt 


e7S  LE   COMTE   DE   MONTLOSIER 

que  l'administralion  ait  pu  se  croire  un  pouvoir 
assez  grand  pour  autoriser  ce  privilège,  il  faut 
qu'elle  rende  compte  de  l'usage  qu'elle  a  fait  de 
son  pouvoir.  Ce  n'est  ni  dans  l'intérêt  de  l'in- 
struction publique,  ni  dans  l'intérêt  de  la  morale. 
Est-ce  dans  l'intérêt  de  la  politique?  Quand  le 
pouvoir  les  appelle  en  auxiliaires,  ils  font  bientôt 
de  lui  un  instrument.  » 

Telle  fut  en  substance  l'opinion  de  M.  de  Ba- 
rante;  on  le  savait  l'intime  ami  de  Montlosier  : 
aussi  sa  parole  fut-elle  avidemment  écoutée. 

Le  ministre  des  affaires  ecclésiastiques  crut 
alors  devoir  intervenir.  Il  s'enferma  strictement 
dans  le  sujet  traité  par  l'honorable  pair  qui 
avait  parlé  avant  lui.  Après  avoir  présenté  avec 
élégance  et  modération  une  apologie  des  jésuites, 
il  déclara  que  sans  doute,  dans  l'état  de  la  légis- 
lation, une  maison  de  jésuites  ne  pouvait  être  au- 
torisée que  par  une  loi,  mais  que  rien  ne  s'oppo- 
sait à  ce  que  des  prêtres  français  exerçassent  des 
fonctions  que  leurs  évêques  croyaient  devoir 
leur  conférer.  Mgr  de  Frayssinous,  en  terminant, 
demanda  à  la  Chambre  de  passer  à  l'ordre  du 
jour. 

M.  Pasquier,donl  l'esprit  d'une  lignée  vraiment 


ET  LE  GALLICANISMIi.  279 

française  était  toujours  prêt,  improvisa  une  de  ces 
répliques  dans  lesquelles  il  excellait.  Son  argu- 
mentation très  serrée  consistait  à  dire  que,  si  le  ré- 
tablissement des  jésuites  était  un  bienlait,  le  mi- 
nistère n'avait  qu'à  proposer  une  loi,  que,  jus- 
que-là, cet  établissement  était  une  infraction  à  la 
législation  et  que  la  tolérance  dont  la  Société 
de  Jésus  jouissait  était  plus  dangereuse  qu'une 
franche  autorisation. 

La  Chambre  des  pairs,  à  une  grande  majorité, 
refusa  de  passer  à  l'ordre  du  jour  et  vota  le  renvoi 
de  la  pétition  au  ministre. 

De  retour  à  Randanne,  après  quelques  semaines 
de  séjour  à  Paris  chez  la  duchesse  de  Montebello^ 
avec  qui  il  était  lié,  Montlosier  prit  connaissance 
de  ces  débats.  Il  ne  partagea  pas  la  joie  de  ses 
amis  quand  il  lut  leurs  éloquents  discours  et  quand 
il  apprit  le  résultat  qu'on  avait  obtenu. 

Il  fut  d'abord  tout  entier  à  une  polémique  avec 
le  duc  de  Fitz-James.Non  content  de  son  discours 
agressif,  le  noble  pair  avait  écrit  au  Journal  des 
Débats  une  lettre  non  moins  violente.  Montlosier 
crut  devoir  adresser  à  trois  de  ses  amis,  au  général 
Becker,  à  M.  Laine  et  au  baron  Prospei  de  Barante, 
une  réponse  à  l'accusation  lancée  contre  lui  ;  nous 


280  LE  COMTE  DK   MONTLOSIER 

on  donnerons  les  parties  les  plus  intéressante?. 

«  Randannc,  8  février  18:27. 

»  La  conduite  de  M.  le  duc  de  Filz-Jaines  avait 
déjà  excité  mon  étonnement  ;  sa  lettre  au  Journal 
des  Débats,  qui  vient  de  me  parvenir,  m'étonne 
plus  encore.  Un  liait  de  celte  lecture  a  particuliè- 
rement appelé  mon  intention  :  M.  de  Monllosier 
me  comprendra  sans  doute...  Je  puis  vous  le  dire 
et  vous  me  croirez  sûrement,  je  parle  toutes  les 
"langues  que  peut  parler  M.  de  Filz-James,  quelque 
idiome  qu'il  lui  plaise  de  choisir.  Mais  les  guenes 
publiques  et  les  guerres  privées  ont  aussi  leur 
droit  des  gens.  Dans  l'intérieur  de  la  Chambre  des 
pairs,  je  sais  tout  ce  que  je  dois  comme  pétition- 
naire à  M.  le  duc  de  Fitz-James.  Là,  s'il  énonce  un 
reproche  et  que  ce  reproche  porte  sur  ma  })étition, 
il  est  dans  son  droit,  je  suis  son  justiciable.  Hors 
de  la  Chambre  et  hors  de  ma  pétition,  il  n'en  est 
pas  de  même.  En  fait  d'honneur  et  de  devoir,  je 
pense,  sans  trop  m'enorgueillir,que  mon  opinion 
a  autant  d'autorité  que  la  sienne.  A  cause  de  mon 
âge  avancé,  on  ne  voudiait  pas  se  donner  le  torl 
de  me  provoquer    on  espère  m'engager  moi-même 


ET   LK   <;ALLIC.VNISME.  281 

à  des  provocations.  Dans  quelque  temps,  nous  ver- 
rons cela  ;  aujourd'hui,  je  ne  donnerai  pas  dans  le 
piège.  Attaché,  comme  je  le  suis,  à  une  grande 
cause, à  laquelle  lient, selon  moi, le  salut  de  la  reli- 
gion, celui  du  roi  et  de  la  France,  c'est  avant  tout 
de  cette  cause  que  j'ai  à  m'occuper. 

>)  J'ai  traversé,  sans  m'émouvoir,  toutes  les 
haines  de  la  Révolution  ;  j'ai  traversé  de  même 
celles  de  Londres  et  de  Coblentz  ;  je  saurai  en  tra- 
verser d'autres.  Je  ne  veux  pas  terminer  cette  lettre 
sans  vous  dire  un  mot  de  mon  fameux  plan  de 
contre-révolution  par  les  capucins.  Le  noble  pair 
qui  a  produit  cette  allégation  à  la  tribune  ne  l'a 
point  abandonnée  dans  sa  lettre  au  Journal  des 
Débats.  Il  y  a  insisté  de  nouveau.  Je  vous  ai  dit 
que  je  ne  comprenais  pas  M.  de  Fitz-James;  ici, 
c'est  moi-même  que  je  suis  tenté  de  ne  pas  com- 
prendre. Voltaire  a  dit  : 

Souvent  au  plus  grossier  mensonge 
Se  mêle  un  peu  de  vérité. 

»  Je  cherche  dans  ma  pensée  et  dans  tous  mes 
souvenirs  ce  peu  de  vérité.  J'ai  eu  beau  interroger 
ce  qui  me  reste  de  mes  anciens  amis  de  Londres 
en  1794;  M.  de  Fitz-James  avait  à  peu  près  alors 


^82  LE   COMTE   DE   MONTLOSIER 

dix-sept  ans.  Il  y  a  quelque  apparence  que,  lié 
comme  je  l'étais  avecles  personnes  les  plus  graves, 
ce  n'était  pas  aux  jeunes  gens  de  dix-sept  ans 
que  j'allais  conlier,  quelque  absurdes  qu'ils  pus- 
sent être,  mes  plans  de  contre-révolution.  Alors 
comme  aujourd'hui,  plein  de  respect  })Our  les 
prêtres  pieux,  pour  les  moines  pieux,  plein  d'aver- 
sion pour  les  prêtres  et  les  moines  politiques,  en- 
tendant souvent  par  les  étourneauxde  ce  temps-là, 
comme  par  les  étourneaux  de  ce  temps-ci,  prôner 
la  nécessité  de  refaire  la  France  par  des  légions  de 
jésuites,  il  a  pu  m'arriver  de  demander  la  préfé- 
rence pour  des  légions  de  capucins.  Que  quelque 
chose  de  semblable,  entendu  de  travers,  se  soit 
logé  de  travers  dans  déjeunes  tètes  de  grands 
seigneurs  qui  rôdaient  quelquefois  autour  de 
nous,  cela  est  possible.  C'est  pourtant  ce  que  je 
ne  puis  en  aucune  manière  ni  affirmer,  ni  con- 
trôler. 

»  Vous  pouvez  faire  tel  usage  qu'il  vous  plaira 
de  celte  lettre.  » 

Les  amis  de  Montlosier  la  communiquèrent  en 
effet;  et,  pourparlerle  langage  du  Constilulionnel, 
cette  capucinade  dont  on  avait  voulu  se  servir  pour 
ridiculiser  le  vieux  lutteur  tomba  dans  le  domaine 


ET  LE   GALLICANISME.  -283 

des  commérages.  Mais  le  fond  même  du  débat 
restait  entier.  Montlosier  le  sentait  bien. 

«  Dans  ce  prétendu  succès,  écrivait-il  le  17  mars 
à  l'un  de  ses  amis,  rien  n'est  complet.  Sans  ce  qui 
cause  et  accompagne  les  jésuites,  je  m'occuperais 
fort  peu  d'eux.  La  pensée  de  M.  Portalis  a  été  ou  a 
paru  être  dans  une  violation  de  formes.  Certaine- 
ment c'est  quelque  chose  que  cette  violation.  Tou- 
tefois, si  la  France  était  composée  comme  les  États- 
Unis,  ou  même  comme  tel  État  schismatique  ou 
protestant,  je  ne  mettrais  pas  beaucoup  de  zèle  à 
cette  question  des  jésuites. 

»  Les  jésuites  ne  sont  pour  moi  qu'un  indice, 
mis  en  évidence,  de  cet  envahissement  général  du 
parti  prêtre.  Le  général  Sébastiani  a  seul  bien  vu 
cette  question,  quoiqu'il  l'ait  traitée,  suivant  moi, 
hors  de  propos  et  inconsidérément.  On  croit  que  le 
parti  prêtre  a  toutes  ses  racines  dans  les  faiblesses 
d'un  roi  pieux  :  ce  n'est  pas  vrai.  11  a  ses  racines 
dans  la  politique  aussi  bien  que  dans  la  religion. 
Si  vous  en  exceptez  M.  de  Damas,  M.  de  Doudeau- 
ville  et  M.  de  Clermont-Tonnerre,  les  ministres  ne 
tiennent  pas  par  religion  à  ce  parti;  ils  y  tiennent 
par  politique.  Tandis  que  le  ministère  et  le  roi 
sont  ainsi  engagés,  les  deux  partis  de  l'opposition 


281  LK   r.O.MTK    DE    MONTLOSIER 

ont-ils  des  vues  bien  arrêtées  sur  Tintéiiour  de  la 
France?  Nullement.  Je  vous  citerai  en  première 
ligne  M.  de  Labourdonnaie.  J'ai  causé  deux  l'ois 
avec  lui.  11  a  de  M.  de  Yillèle  sous  le  nez;  voilà 
tout.  Tout  ce  qui  se  passe  dans  la  sphère  de  cet 
horizon  de  haine  l'occupect  l'agite.  Chateaubriand 
et  Ilyde  de  Neuville  ne  me  paraissent  plus  guère 
en  avant.  Agier,  concurremment  avec  eux,  voulait 
absolument  me  faire  supprimer  le  mol  parti 
prêtre;  Hyde  de  Neuville  en  était  surtout  fâché... 

»  Il  n'y  a  de  force  politique  que  dans  le  clergé, 
parce  qu'il  n'y  a  que  là  des  combinaisons  politiques. 
Cette  combinaison  est  très  forte;  elle  est  très  liée. 
Vous  avez  beau  parler  de  dédain  et  de  dégoût; 
pendant  longtemps  encore,  la  France  subira  tout. 
Cela  durera  jusqu'à  une  commotion  (jui  éclatera 
par  accumulation  de  fautes,  au  premier  moment 
où  les  circonstances,  déterminant  quelque  parti 
extrême,  détermineront  en  même  temps  une  résis- 
tance extrême.  Je  ne  pourrais  vous  dire  à  quel  point 
je  voudrais  écarter  cet  horrible  avenir...  Il  faut 
sauver  le  roi  ;  il  faut  sauver  aussi  M.  le  Dauphin  et 
M.  le  duc  de  Bordeaux.  >) 

El,  quelques  semaines  après,  dans  une  autre 
lettre  non  moins  prophétique,  nous  lisons  : 


ET  LE    GALLICANISME.  285 

«  J'ai  pour  pensée  première  que  la  monarchie, 
la  religion  et  la  société  sont  en  danger.  La  cause 
de  ce  danger  est  dans  une  désaffection  générale, 
déterminée  par  plusieurs  motifs,  dont  le  principal 
est  l'accroissement  d'action  qu'on  cherche  à  don- 
ner au  clergé.  » 

Le  ministère  vivait  péniblement,  et  trois  de  ses 
membres  les  plus  importants,  MM.  de  Villèle,  Cor- 
bière et  de  Peyronnet,  avaient,  à  l'ouverture  de  la 
session  de  1828,  remis  leur  démission  entre  les 
mains  du  roi.  Le  comte  Portails  et  M.  de  Martignac 
entraient  aux  affaires.  Mgr  d'Hermopolis,  qui  con- 
servait un  portefeuille,  consentait  à  ce  que  l'in- 
struction publique  fût  détachée  et  confiée  à  M.  de 
Yalimesnil.  Pouvait-il  rester  le  collègue  de  M.  de 
Portalis,  son  adversaire  à  la  Chambre  des  pairs  sur 
la  pétition  Montlosier?  La  présence  de  Mgr  de 
Frayssinous  dans  le  cabinet  fut,  en  effet,  prompte- 
ment  jugée  impossible.  Il  était  remplacé  par  un 
autre  évêque,  non  moins  gallican  que  lui,  mais 
ayant  moins  d'autorité  et  moins  d'esprit  politique, 
Mgr  Feutrier,  évêque  deBeauvais. 

Pressentant  sa  chute,  l'évêque  d'Hermopolis  avait 
pu  trouver  une  dernière  occasion  de  défendre  de- 
vant la  Chambre  des  députés,  non  plus,  celte  fois,  la 


586  LE   COMTE    DE    MONTLOSIER 

compagnie  de  Jésus,  mais  le  clergé  français.  C'était 
à  propos  de  raiigmentation  du  traitement  des  des- 
servants. Rappelant  une  allocution  de  Pic  VU,  pro- 
noncée en  1805  en  plein  consistoire  et  dans  la- 
quelle le  vieux  pontife  célébrait  l'Église  de  France 
en  lui  donnant  la  qualification  d'Église  gallicane, 
Mgr  de  Frayssinous  ajoutait  :  «  Que  penser  de  quel- 
ques esprits  singuliers  qui  repoussent  jusqu'à  cette 
dénomination,  lancent  des  anathèmes  contre  nos 
évoques  et  la  Sorbonne,  et  ne  craignent  pas  de  re- 
garder comme  ennemie  et  presque  comme  séparée 
du  Saint-Siège  une  Église  que  le  Saint-Siège  chérit 
et  préconise  comme  une  des  plus  belles  portions 
de  la  chrétienté? Ce  n'est  pas  avec  des  exagérations, 
mais  avec  du  bon  sens,  que  se  règlent  les  affaires 
humaines.  » 

Ce  furent  les  derniers  effo4'ts  de  l'évêque  d'IIer- 
mopolis;  il  avait  compris  mieux  qu'aucun  de  ses 
collègues  les  difficultés  de  concilier  en  France  l'an- 
cienne et  la  nouvelle  société  religieuse  depui<  la 
Révolution  ;  et,  s'il  ne  réussit  pas  dans  cette  tenta- 
tive au-dessus  de  ses  forces,  aucun  autre  que  lui 
n'en  a  mené  le  deuil  avec  plus  d'élévation  et  de 
convenance. 

Monllosier  espérait  beaucoup  du  nouveau   nii- 


ET   LE   C.ALLICANISME.  iHl 

nislère.  Les  communications  qu'il  envoyait  au 
Constitutionnel  en  témoignent.  Ses  vues  particu- 
lières devaient  pourtant  encore  éprouver  un 
<3chec. 

Le  comte  Porlalis,  en  cela  fidèle  aux  conclusions 
de  son  rapport,  s'était  empressé,  le  22  janvier 
1828,  de  nommer  une  commission  chargée  d'exa- 
miner les  moyens  d'assurer,  dans  toutes  les  écoles 
secondaires,  l'exécution  des  lois  du  royaume.  Au 
nombre  des  commissaires  figuraient  M.  Dupin  et 
M.  Laine,  à  côté  de  Mgr  de  Quélen,  archevêque  de 
Paris. 

Cette  mesure  ne  satisfit  pas  Montlosier;  il  con- 
seillait, dans  ses  lettres  nuConstitutionnel,  la  mise 
en  accusation  des  anciens  ministres.  M.  Labbey  de 
Pompières  devait  s'en  inspirer  dans  sa  proposition 
à  la  Chambre  des  députés.  En  attendant,  pour  ré- 
pondre à  la  création  de  la  nouvelle  Association 
pour  la  défense  de  la  religion  catholique,  formée 
sous  la  présidence  du  ducd'IIavré,  avec  le  concours 
de  M.  de  Bonald,  de  M.  Duplcssis-Grenédan,  le 
Constitutionnel,  sous  l'inspiration  de  Montlosier, 
annonçait  l'organisation  d'une  association  pour  la 
défense  des  libertés  gallicanes  et  du  droit  public 
des  Français. 


288  LE   r.OMTK    DK    M  0  N  T  LOS  1  F.  15 

Aucune  parole  ne  saurait  peindre  l'agilation 
grandissante  des  esprits.  Il  faut  lire  les  journaux 
de  ce  temps-là  pour  s'en  rendre  compte.  On  atten- 
dait avec  anxiété  le  rapport  de  la  commission  dite 
des  écoles  secondaires  ecclésiastiques. 

Ce  rapport,  adressé  au  roi,  parut  le  28  mai. 
Malgré  les  protestations  de  Mgr  de  Quélen,  parlant 
au  nom  do  quatorze  évêques,  Charles  X  signa  les 
deux  ordonnances  du  16  juin,  dont  l'une  fut 
conlre-signée  par  le  garde  des  sceaux  seulement 
et  l'autre  par  Mgr  Feutrier. 

La  première  soumettait  au  régime  universitaire 
les  écoles  secondaires  ecclésiastiques  qui  existaient 
à  Aix,  Billom,  Bordeaux,  Dôle,  Forcalquier,  Mont- 
morillon,  Saint-Acheul  et  Notre- Dame- d'Auray; 
elle  excluait  de  l'enseignement  ou  de  la  direction 
dans  une  maison  d'éducation  quiconque  n'affirme- 
rait pas  préalablement  par  écrit  qu'il  n'appartenait 
à  aucune  congrégation  religieuse  non  autorisée.  La 
deuxième  ordonnance,  non  moins  célèbre,  organi- 
sait les  petits  séminaires  pioprcment  dits,  en  fai- 
sait des  écoles  exclusivement  destinées  aux  élèves 
qui  se  destinaient  au  sacerdoce,  prescrivait  à 
quatorze  ans  le  port  du  costume  ecclésiastique, 
limitait  à  vingt  mille  le  nombre  des  écoliers,  et, 


ET    LE   GALLICANISME.  -J89 

comme  dédommagement  de  cette  limitation,  ac- 
cordait une  somme  de  1,200,000  francs  pour  des 
bourses. 

La  colère  que  ces  ordonnances  suscitèrent  dans 
la  presse  religieuse  fut  tellement  vive,  que  le  parti 
libéral  crut  avoir  définitivement  gagné  la  partie 
engagée.  Montlosier  pensait,  au  contraire,  que  ce 
n'était  qu'un  leurre.  Il  voulait  adresser  une  nou- 
velle pétition  aux  Chambres.  M.  de  Barante  l'en 
détourna,  d'autant  mieux  que  d'autres  pétition- 
naires, notamment  un  ancien  jésuite  exclu  de  la 
compagnie,  l'abbé  Martial  Marcet  de  la  Roche- 
Arnaud,  avait  saisi  la  Chambre  des  députés. 

Ce  fut  une  occasion  pour  l'évêque  de  Beauvais 
de  s'expliquer.  —  Le  lapporteur,  M.  de  Sade,  avait 
fait  remarquer  notamment  que  ce  n'était  ni  par  les 
jésuites  ni  par  leurs  disciples,  qu'on  pouvait  s'at- 
tendre à  voir  professer  les  doctrines  de  l'Église  gal- 
licane; que  c'était  pour  soutenir  et  propager  des 
principes  tout  différents  qu'ils  avaient  été  institués  ; 
que,  si  ces  principes  venaient  à  s'accréditer  dans  le 
clergé,  il  était  à  craindre  de  voir  s'altérer  l'union 
entre  les  fidèles  et  les  ministres  de  la  religion.  Les 
conclusions  du  rapport  écarlaiciil  par  l'ordre  du 
jour  la  pétition  sollicitant  une  nouvelle  loi  contre 


ilM»  LE   C  0  M  TE    DE    M  0  N  I  L  0  S  |  E  li 

les  jésuites,  et  elle  renvoyait  les  auteurs  aux  mi- 
nistres compétents.  M.  de  Conny,  au  nom  de  la 
droite,  avait  demandé  qu'on  n'établît  pas  contre 
une  classe  de  prêtres  français  un  i)rivilège  d'op- 
pression. Le  nouveau  ministre  de  la  marine, 
M.  Ilyde  de  Neuville,  n'avait  guère  répondu  que 
par  des  lieux  communs.  Mais,  MM.  de  Montbel  et 
Sainte-Marie  ayant  soulevé  la  question  de  la  liberté 
de  l'enseignement,  Mgr  Feutrier,  que  le  parti  ullra- 
royaliste  couvrait  d'outrages,  prit  la  parole.  11 
s'attacba  à  écarter  tout  ce  qui  ne  touchait  point 
aux  ordonnances,  il  protesta  contre  les  accusations 
de  proscription  et  affirma  qu'il  était  permis  à  un 
prêtre  jésuite  de  prêcher  et  d'exercer  les  fonctions 
de  son  ministère. 

Nous  ne  signalerions  pas  ces  nuances,  si  ces  dé- 
bats n'avaient  pas  été  les  derniers  efforts  faits  à  la 
tribune  par  un  membre  de  Tépiscopat  pour  dé- 
fendre une  école  religieuse  que  le  clergé  abandon- 
nait peu  à  peu. 

La  protestation  contre  les  ordonnances  du 
16  juin  continua,  quand  vint  la  discussion  du 
budget;  mais  le  terrain  se  rétrécit  de  plus  en  plus 
en  1820,  et,  quand  éclatalarévolutionde  juillet,  les 
luttes  religieuses  j)rirent  un  tout  autre  caractère. 


ET  Lt  GALLICANISME.  291 

Les  survivants  du  gallicanisme  se  comptèrent 
alors  ;  mais  ils  n'eurent  plus  leur  ancienne  influence 
et  ce  fut  sur  des  questions  de  liberté,  et  particu- 
lièrement dans  le  domaine  de  l'enseignement,  que 
les  éloquents  champions  de  l'Église  portèrent  dé- 
sormais toute  leur  action. 

Nous  avous  dit  que  Montlosier  était  convaincu 
qu'on  déviait  de  la  ligne  qu'il  avait  tracée.  Ses 
lettres  témoignent  de  ses  sentiments. 


«  5  juin  1828. 

»  Cette  affaire  des  jésuites  a  pris  depuis  quelque 
temps  à  la  Chambre  des  députés;  elle  est  signée  de 
l'abbé  Marcet.  Je  ne  puis  en  aucune  manière  m'ac- 
coler  ni  au  pétitionnaire,  ni  à  la  pétition.  Ma  péti- 
tion à  moi  n'embrassait  pas  seulement  les  jésuites  ; 
elle  embrassait  les  congrégations,  l'ultramonta- 
nisme,  en  un  mot,  le  parti  prêtre  tout  entier  avec 
ses  débordements.  » 

('  28  juin. 

»  Pour  moi,  les  jésuites  sont  tout  à  fait  acces- 
soires, car  ils  ne  font  partie  que  du  parti  prêtre,  où 


i92  LE   COMTE   DE   MONTLOSIEK 

s'adresscnl  tous  mes  traits...  J'espère  que  vous 
n'êtes  pas  dupes  des  deux  ordonnances;  les  jésuites 
sont  plus  ancrés  que  jamais...  » 

0   K!  juillet. 

»  Les  deux  ordonnances  dont  toul  le  monde  rai- 
fole  me  paraissent  la  chose  la  plus  insuffisante,  la 
plus  incomplète  qui  se  puisse  concevoir.  Vous  avez 
vu  le  mandement  de  l'évcque  du  Puy.  Ce  n'est  rien 
en  comparaison  du  mandement  de  l'archevêque  de 
Paris.  Concevez-vous  une  telle  argumentation? 
C'est  un  fond  de  dépravation,  un  vice  radical  d'or- 
gueil et  de  doctrine.  » 

«  28  août. 

»  On  a  fait  tout  pour  les  écoles,  maisrien  pourles 
jésuites.  Le  texte  du  parti  de  la  congrégation  est 
tout  simple.  Les  j  ésuites  sont  licitement  en  France  ; 
la  preuve,  c'est  que  vous  ne  les  poursuivez  pas. 
S'ils  le  sont  illicitement,  vous  êtes  accusables  de 
ne  pas  les  poursuivre.  » 

Montlosier  fil  un  dernier  appel  à  roi)inion  pu- 
blique; il  j)ublia  un  nouveau  l'actum  intitulé  :  De 


ET    I,E   G.VLIJCANISMK.  293 

Coriijine  et  des  prorjrèf^  de  Ja  pni.'isance  ecclé- 
siastique en  France.  C'était  encore  une  évocation 
désespérée  delà  déclaration  de  1682,  une  défense 
de  la  conduite  des  anciens  parlements,  enfin  une 
critique  des  deux  ordonnances  de  juin.  L'opiniâtre 
vieillard  se  répétait  un  peu.  Aussi  le  public  resta- 
t-il  sourd  et  le  livre  n'eut  pas  de  succès.  Sans  être 
découragé,  Montlosier  se  réfugia  plus  que  jamais 
dans  ses  rêveries  solitaires.  Il  avait  essayé  de  re- 
prendre près  du  comte  Portails  son  affaire  d'in- 
demnité qu'on  lui  avait  supprimée.  Le  roi  ne  lui  ' 
avait  pas  pardonné,  et  Montlosier  put  s'en  aper- 
cevoir. 

Madame  la  dauphine  s'était  rendue  au  Mont- 
Dore  en  juillet  18:^7;  elle  devait  traverser  Ran- 
danne  à  son  retour.  Montlosier  écrivit  à  M.  le  mar- 
quis de  Vibraye,  gentilhomme  de  la  chambre,  de 
service  ce  mois-là,  pour  faire  agréer  ses  offres 
d'hospitalité.  Le  marquis  de  Vibraye  ne  voulut 
même  pas  les  transmettre.  Montlosier  attendit 
alors  au  passage  avec  sept  paires  de  bœufs  attelés 
à  sept  charrues,  six  cents  moutons,  et  cinquante 
vaches.  La  dauphine  s'inclina  en  traversant  la 
route,  mais  ne  s'arrêta  pas. 

Pendant  que  le  dernier  défenseur  convaincu  des 


204  LE  COMTE   DE  MONTLOSIER 

libertés  gallicanes  attaquait,  comme  nous  venons 
de  le  voir,  les  ordonnances  de  juin,  cet  autre 
esprit  allier  ((ui,  plus  que  personne,  avec  sa 
plume,  avec  ses  conversations,  avait  renversé 
la  vieille  Église  de  France,  M.  de  Lamennais 
écrivait  de  son  côté  à  Berryer,  le  28  juin  1818, 
dès  la  nouvelle  de  la  nomination  de  la  com- 
mission des  écoles  ecclésiastiques  : 

«  On  parle  de  libertés  religieuses  garanties  par 
la  Charte  !  La  liberté  religieuse  de  qui  ?  Des  pro- 
testants ?  Que  leur  importent  nos  écoles  ecclésias- 
tiques? Elles  sont,  je  crois,  terriblement  secon- 
daires pour  eux.  Des  catholiques?  C'est  donc  en 
vertu  de  la  loi  que  vous  voudi  iez,  vous  gouverne- 
ment, leur  prescrire  des  articles  de  religion  ?  » 

A  la  comtesse  de  Senft,  le  28  janvier  1828,  il 
disait  :  «  Le  rapport  de  Portalis  et  l'ordonnance 
rendue  sur  ce  rapport  sont  une  déclaration  de 
guerre  à  l'Église.  » 

Enfin,  dans  une  lettre  au  marquis  de  Coriolis, 
Lamennais  ne  ménageait  plus  rien  : 

"  M.  Portalis  s'eflbrce  d'apaiser  la  grosse  faim 
du  libéralisme  en  lui  jetant,  avec  les  congré- 
gations enseignantes  et  les  écoles  diocésaines,  une 
bonne  et  solide  espérance  de  schisme.  Car,  bien 


ET   LE   GALLICANISME.  295 

que  le  rapport  du  garde  des  sceaux  ne  parle  expli- 
citement que  des  petits  séminaires,  ce  sont  surtout 
les  grands  qu'il  menace,  sans  les  nommer;  à  moins 
qu'il  n'ait  su  ce  qu'il  disait,  ce  qui  peut,  au  reste, 
se  supposer  comme  autre  chose.  Quoi  qu'il  en  soit, 
je  regarde  cette  pancarte  signée  «  Portalis,  »  et  plus 
bas»  Charles,  »  comme  une  déclaration  de  guerreau 
clergé.  Il  me  paraît  difficile  qu'on  rentre  après 
cela  dans  l'état  de  paix.  La  Révolution  n'aban- 
donnera pas  l'espoir  qu'on  lui  a  donné.  Ce  qu'elle 
veut  avant  tout,  ce  que  voulait  aussi  M.  de  Mira- 
beau, décathohciser  la  France:  elle  n'y  parviendra 
pas.  Mais  elle  parviendra,  avant  peu  d'années,  à 
établir  politiquement  le  schisme.  » 

Cette  forte  et  sombre  imagination  prenait  ses 
visions  pour  des  réalités.  Le  schisme  n'était  pas  à 
craindre;  il  faut  être  croyant  pour  être  hérétique. 
Sans  doute  les  légistes  comme  M.  Dupin  défen- 
daient en  théorie  et  au  besoin  devant  les  tribunaux 
les  libertés  gallicanes;  mais  la  plupart  ne  possé- 
daient plus  cette  flamme  religieuse  qui  animait  les 
anciens  parlementaires  luttant  avec  leur  foi  contre 
la  cour  de  Rome.  Ceux-là,  comme  on  l'a  dit, 
avaient  formé,  pendant  quatre  ou  cinq  siècles,  une 
sorte  de  comité  permanent  de  salut  public  calho- 


506  LE   COMTE   D  K    MONT  LOS  IKK 

lique.  Sans  eux,  peut-être,  la  France,  au  xvrsiècle, 
eût  été  en  partie  calviniste;  mais,  parleur  énergie 
à  combattre  les  empiétements  du  pouvoir  ecclé- 
siastique, ils  avaient  calmé  les  impatients  et  donné 
satisfaction  à  l'esprit  français  frondeur  et  inquiet. 
Monllosier,  par  certains  côtés  de  son  caractère 
énergique  et  hardi,  leur  ressemblait.  11  échoua 
cependant  dans  ses  tentatives;  c'est  qu'il  se 
trompa  d'époque.  Il  vivait  dans  son  cerveau  avec 
une  société  chimérique,  empruntant  à  l'ancien 
régime  les  lambeaux  de  sa  robe  mise  en  mille 
pièces  et  voulant  les  ajuster  sur  les  épaules  de  la 
société  nouvelle.  La  Révolution  avait  créé  l'indi- 
vidu, le  laïque,  et  elle  n'avait  assigné  à.  l'État 
d'autre  fonction  que  celle  de  faire  respecter  les 
droits  de  chaque  citoyen.  Lamennais  et  de  Maistre 
avaient  bien  compris  qu'il  devait  alors  s'opérer  au 
sein  de  l'Kglise  une  concentration  de  force  et  de 
résistance  inconnue  depuis  le  moyen  Age.  L'édu- 
cation de  Monllosier,  ses  antécédents,  ne  lui 
avaient  pas  donné  cette  perspicacité  que  le  génie 
supplée.  Avec  une  bonne  foi  incontestable,  il  était 
resté  ce  qu'il  était  à  l'Age  de  trente-cinq  ans. 


IX 


Le   Globe  et  l'école  libérale. 


Une  autre  école  se  fondait,  représentée  par  un 
jiioupe  de  jeunes  écrivains,  philosophes,  littéra- 
teurs, publicistes,  apportant,  dans  l'examen  de 
toutes  les  questions  qui  passionnaient  les  généra- 
tions au  milieu  desquelles  ils  vivaient,  un  souffle 
de  rénovation  vraiment  libéral.  Ils  étaient  une 
douzaine  d'hommes,  tous  destinés  à  jouer  dans 
leur  pays  un  grand  rôle  et  à  laisser  un  nom, 
Tiiéodore  Jouffroy,  Rémusat,  Tanneguy-Duchâtel, 
Vitet,  Dubois,  et  nous  en  oublions.  Ils  avaient  créé 
le  Globe. 

Chacun  des  actes  de  Montlosier,  de  même  que 
charune  des  publications  de  Lamennais,  avaient 
été  l'objet  des  appréciations  indépendantes  de  cet 


298  LE   COMTE   DE   MONTLOSIER 

imporlant  journal.  Ne  satisfaisant  souvent  per- 
sonne, au  milieu  des  colères  et  des  surexcitations, 
applaudi  ou  injurié  tour  à  loui-  par  les  violents  dr 
droite  et  de  gauche,  il  n'en  continuait  pas  moins 
son  œuvre,  supérieure  à  son  époque.  Celte  reven- 
dication du  gallicanisme,  aussi  bien  que  le 
triomphe  prochain  des  doctrines  ullramontaines, 
avait  été  jugée  par  les  écrivains  dont  nous  par- 
lons à  un  point  de  vue  peu  compris  et  si  digne 
pourtant  de  l'être,  celui  de  la  liberté.  Dès  les  pre- 
miers moments  du  combat,  dès  la  })ublication  du- 
livre  de  Lamennais  De  la  religion  considérée  dans 
SCS  Rapports  avec  Vordre  politique  et  civil,  ils  lui 
avaient  dit  :  «  Vous  aurez  beau  faire;  vous  pourrez 
réorganiser  la  discipline;  mais  ce  n'est  pas  seule- 
ment avec  un  changement  de  méthode  que  vous 
ferez  une  révolution  dans  les  idées;  il  faut  des 
hommes'  supérieurs;  il  l'aul  de  la  foi.  » 

La  liberté  pour  tous,  môme  pour  les  jésuites,  tel 
élail  leur  i  ri.  Il  n'élail  besoin  ni  d(3  prosciiplion, 
ni  d'arièt  de  judicalure  pour  vaincre  l'influence 
de  la  compagnie  de  Jésus  :  il  fallait  des  livres  et  la 
neutralité  du  pouvoir.  L'Église,  n'ayant  plus  l'es- 
poir d'imposer  ses  croyances  par  le  glaive,  se  ré- 
duirait naturellement  à  la  lutte  intellectuelle,  et 


ET   LE  GALLICANISME.  299 

les  inimitiés  qu'elle  excitait  seraient  apaisées  ou 
seraient  convaincues  d'injustice. 

D'après  l'opinion  de  ces  vrais  libéraux,  durant 
ces  années  de  transition  où  rien  du  passé  ne  con- 
venait et  où  l'on  ne  savait  rien  de  ce  que  donnerait 
l'avenir,  les  jésuites  ne  pouvaient  manquer  de  re- 
paraître. L'introduction  de  leurs  exercices  dans  la 
vieille  Église  de  France  était  encore  plus  une  né- 
cessité du  malaise  des  croyances  religieuses  que  le 
résultat  de  leurs  pratiques  et  de  leurs  menées.  11 
fallait  contempler  ces  variations  sans  s'en  irriter 
ni  les  craindre". 

Lorsque  parut  le  Mémoire  à  consulter  l'école 
philosophique,  comme  on  l'appelait,  fit  plus  d'une 
critique  à  Montlosier,  tout  en  lui  sachant  gré  de 
son  courage.  En  tenant  pour  vrais  tous  les  faits 
révélés  par  lui,  le  Globe  concluait  seulement  que  le 
pouvoir  politique  officiel  n'était  plus  soumis  aux 
mêmes  influences. 

Si  la  direction  des  affaires  gouvernementales 
avait  passé  aux  mains  des  amis  du  clergé,  elle  avait 
été  fort  réduite  par  la  prépondérance  toujours 
croissante  que  les  classes  moyennes  avaient  acquise 
dans  la  gestion  des  affaires.  Parce  que  les  jésuites 
dominaient  la  société  sous  Louis  XIV,  c'était  une 


3W  l  K  C.  0  M  T  F.    n  F    M  (1  N  T  L  0  S  I  F  R 

erreur  de  croire  que  cela  fut  possible  même  sous 
Charles  X;  le  monde  avait  changée.  Que  fallait-il 
donc  faire  pour  se  débarrasser  du  jonp:  d'un  parti 
impopulaire?  Le  signaler,  disait  M.  Dubois.  Quant 
aux  arrêts  des  parlements,  qu'ils  dorment  dans  les 
greffes  dos  tribunaux  avec  les  lois  de  colère!  Il  y 
aurait  mauvaise  grâce  à  répondre  aux  arguments 
par  la  censure  et  aux  ergoteurs  par  la  prison.  C'est, 
en  effet,  un  péril  plus  grand  qu'on  ne  pense  que 
d'emprunter  à  une  civilisation  que  chaque  jour  on 
proclamait  défectueuse  et  tyrannique  des  garanties 
qui  coûtent  tôt  ou  tard  plus  cher  que  ce  qu'on  veut 
sauver.  L'inconséquence  de  Montlosier  était  de  se 
récrier  contre  l'Eglise,  qui,  disait-il,  invoquait  le 
droit  séculier  et  se  prenait  au  corps  au  lieu  de 
s'adresser  à  l'cspiit;  et,  quand,  au  contraire,  il 
s'agissait  de  la  noblesse,  de  devenir  à  son  lour  plus 
intolérant  que  les  prêtres.  11  ne  lui  suffi.sait  pas  que 
la  France  reconnût  le  mérite  des  hommes  distin- 
gués et  obéît  librement  à  l'ascendant  de  la  raison 
et  du  talent;  il  fallait  au  gentilhomme  féodal  une 
hiérarchie  matérielle,  un  culte  des  rangs,  une 
aristofi-atie  d'état. 

Aussi  la  bataille  que  livra  Montlosier  ne  fut-elle 
pas  vraiment  populaire  dans  le  sens  que  nous  don- 


ET    Lb;   GALLICANISME.  301 

nons  aujourd'hui  à  ce  mot.  Les  échos  n'en  reten- 
tirent pas  au  dehi  des  oreilles  de  la  bourgeoisie. 
Quand  la  Dénonciation  succéda  au  Mémoire  à  con- 
sulter, les  principes  du  Globe  furent  encore  plus 
blessés.  L'ullramontanisme  était  une  opinion 
comme  le  gallicanisme,  comme  je  protestantisme 
et  le  déisme  ;  le  droit  de  s'associer  pour  le  triomphe 
de  celte  doctrine  était  inviolable,  comme  celui  que 
M.  Dubois  et  ses  amis  réclamaient  pour  la  libre 
propagation  de  leurs  doctrines  philosophiques.  La 
magistrature  n'était  et  ne  pouvait  être  juge  que  des 
actes.  Est-ce  qu'elle  avait  un  rôle  à  prendre  dans  des 
querelles  de  science  théologique  et  de  divergence 
de  principes?  est-ce  que  les  vieilles  lois  qui  blessaient 
encore  ses  prérogatives  sacrées  n'avaient  pas  été  de 
fait  abolies  par  la  charte  nouvelle?  Ainsi  pensaient 
les  quelques  adeptes  éclairés  qui  s'étaient  placés 
courageusementau-dessusdespassionsdumoment. 
Montlosier  ne  sentait  pas  assez,  nous  l'avons 
souvent  fait  remarquer,  qu'il  n'y  avait  plus  de 
place  pour  le  système  des  castes  et  des  corpora- 
tions. Pour  ceux  qui  avaient  bien  lu  son  ouvrage 
Delà  monarchie  française,  s'il  poursuivait  avec  tant 
de  rigueur  le  prêtre  moderne,  c'est  qu'il  voyait  en 
lui  un  clerc  rebelle  au  donjon;  c'est  qu'il  voulait 


oOl  LE   COMTE    DE   MONTLOSIEi; 

faire  prévaloir,  même  après  la  {{rvolulion,  une 
sorte  de  privilège  seigneurial. 

Le  jugemenl  porlé  par  le  Globe  icnail,  au  cou- 
Iraire,  aux  seuls  principes  qu'il  avait  pris  mission 
de  faire  prévaloir  en  toutes  choses,  en  science  poli- 
tique comme  en  littérature  el  en  religion,  c'est-à- 
dire  la  liberté  pour  tous.  Il  était  facile,  en  effet, 
de  voir  ([u'on  s'éloignait  peu  à  peu  de  la  tolérance 
et  qu'on  rentrait  dans  les  anciens  préjugés  en  in- 
voquant des  juges  de  la  conscience  et  des  tribunaux 
de  doctrine. 

Le  Courrier  fra)içais,  dans  un  article  du  2 
août  18:Î0,  avait  posé  comme  axiome,  que  là 
où  il  va  une  religion  d'État,  l'État  est  juge.  N'était- 
ce  pas  concéder  avec  ce  système  qu'un  gouvemo- 
ment  pouvait  faire  des  confessions  de  foi  et  être 
juge  des  opinions?  C'était  en  vertu  de  ce  faux  prin- 
cipe que  Lamennais  avait  été  traîné  devant  les  tri- 
bunaux comme  prévenu  d'ullramontanisine.  Il  ne 
devail  jtas  y  avoir  pour  la  loi  de  vérilé  religieuse 
unique.  La  loi  n'était  pas  alliée,  comme  on  l'avait 
dit;  mais  elle  était  neulie,  indifférente  en  ma- 
tière de  dogme.  La  guerre  de  doctrine,  qu'a- 
vaienl  l'ail (3  les  })liilosophes  du  xviii"  siècle,  avait 
été  bien   anlrcmeiit   mortelle  à  l'intolérance  que 


ET   LE   GALLICANISME.  303 

l'appel  aux  inquisilions  d'Etal  et  aux  textes 
d'une  législation  surannée.  Alors  même  qu'on 
croyait  triompher  matériellement  des  croyances 
ultramontaines  sur  lesquelles  s'appuyaient  l'entou- 
rage de  Charles  X  et  une  partie  de  la  droite  de  la 
Chambre  des  députés,  il  fallait  revenir,  en  dernier 
ressort,  à  la  discussion,  à  la  lutte  des  idées.  Autre- 
ment, n'était-ce  pas  manquer  de  confiance  dans 
les  progrès  de  l'esprit  humain? 

A  mesure  que  la  dispute  se  prolongeait  sur  les 
jésuites,  la  liberté  religieuse  gagnait  enfin  du  ter- 
rain dans  les  âmes.  Le  droit  d'association,  si  dif- 
ficile à  conquérir,  se  dégageait;  qu'il  s'agît  de  car- 
bonari  ou  de  jésuites,  de  prêtres  ou  d'ouvriers,  on 
arrivait,  dans  le  milieu  éclairé  dont  nous  parlons, 
à  ne  plus  considérer  comme  devant  tomber  sous  le 
coup  de  la  loi  que  le  complot  politique  et  les  in- 
fractions de  police.  11  y  avait  loin  de  cette  doctrine 
aux  accusations  de  Montlosier,  dont  les  plus  fortes 
ne  roulaient  que  sur  des  actes  de  foi. 

C'était,  il  faut  bien  le  reconnaître  aujourd'hui, 
un  tout  autre  esprit  qui  inspirait,  le  17  mai  1828, 
M.  Tanneguy-Duchàtel,  quand  il  écrivait  : 

«  Le  principe  fondamental  des  gouvernements 
représentatifs,  c'est  la  liberté  de  la  pensée  et  de 


304  Lb)   COMTb:    I)  H    M  ONT  Lit  SI  Eli 

tous  ses  modes  de  puLlicalion;  la  prédicalion  reli- 
gieuse est  libre;  aucune  autorité  n'enchaîne  la 
science  ;  la  discussion  politique  ne  reconnaît  d'autre 
limite  que  les  bornes  imposées  par  le  besoin  de 
protéger  les  droits  des  citoyens  et  de  inainleiiir  la 
tranquillité  de  l'État.  Pourquoi  donc,  tandis  que 
partout  ailleurs  la  liberté  règne,  l'enseignement 
seul  est-il  esclave?  » 

Adversaire  déclaré  de  tout  ce  qui  pouvait  rame- 
ner la  France  en  arrière,  ne  voulant  rien  conserver 
des  régimes  abolis  par  les  Droits  de  l'Homme  et  par 
la  Charte  constitutionnelle,  le  Globe  avait  été  sou- 
vent impopulaire;  souvent  il  avait  effrayé  même 
ses  amis  en  proclamant  les  droits  d'ennemis  qui 
ne  respectaient  pas  les  droits  des  autres;  mais  il 
voyait  clairement  que  la  cause  de  l'avenir  ne  pou- 
vait être  désormais  que  la  cause  de  la  liberté.  Elle 
était  tôt  ou  tard  le  seul  remède  efficace  au  mal  et 
c'était  elle  qu'il  fallait  fonder  à  jamais. 

Lorsque  la  pétition  de  Montlosicr  fut  discutée  à 
la  Chambre  des  pairs,  toul  en  rendant  justice  à  la 
vigueur  avec  laquelle  le  noble  vieillard  poursuivait 
une  guerre  qu'il  croyait  juste,  M.  Dubois,  au  nom 
de  ses  collaborateurs,  avait  été  sensible  au  reproche 
de  niaiserie  prodigué  aux  partisans   sincères  et 


ET   LE   GALLICANISME.  305 

consciencieux  de  la  libcrlé.  II  n'avait  pu  se  décider 
à  accepter  ce  qu'il  considérait  comme  une  injure 
tant  qu'on  ne  lui  aurait  pas  prouvé  rationnellement 
que  le  droit  commun  ne  devait  pas  être  le  but  de  la 
société  moderne.  Lorsque  la  décision  de  la  Chambre 
des  pairs  sur  cette  question  des  jésuites,  qui  avait 
valu  au  Globe  tant  d'inimitiés,  fut  connue,  il  pu- 
bliait le  lendemain  ces  lignes  courageuses  : 

«  Nous  ne  nous  croyons  pas  battu;  nous  avons 
soutenu  un  principe  éternel.  Quelques  écrivains, 
qui  nous  ont  combattu  avec  plus  d'amerlume  que 
de  raison,  nous  reprochent  aujourd'hui  avec  une 
sorte  de  triomphe  l'argumentalion  du  cardinal  de 
la  Fare.«  Voyez,»  nousdisent-ils,((c'estvousquilui 
»  avez  fourni  des  armes  !  »  A  cela  nous  répondrons  : 
Tant  mieux!  C'est  quelque  chose  de  voir,  à  la  face 
du  pays,  un  cardinal  défendre  le  principe  de  la 
liberté  de  tous  les  cultes,  et  la  pourpre  romaine  se 
chercher  un  abri  sous  les  dogmes  politiques  de 
Franklin  et  de  Jeflerson.  » 

Yoiià  cinquante  ans  que  ces  lignes  ont  été  pu- 
bliées; elles  sont  plus  vraies  que  le  premier  jour. 
Le  gallicanisme,  comme  croyance  générale,  a  dis- 
paru. La  libcrlé  plus  complète  des  cultes  a  modifié 
essentiellement  les  anciens  rapports  de  l'Kglisc  et 


30G  1.  E   COMTE    DE   M 0 M L 0 S  1  E  U 

(le  l'Élat.  En  échange  de  la  protection  temporelle 
que  les  princes  lui  accordaient,  l'Eglise  les  faisait 
en  quelque  sorte  participer  à  son  pouvoir.  L'asso- 
ciation des  deux  puissances,  comme  disait  Bossuet, 
semblait  demander  qu'elles  exerçassent  les  Ibnc- 
tions  Tune  de  l'autre. 

Où  est  maintenant  le  roi  évèque  du  dehors  et 
défenseur  des  canons?  La  logique  l'a  emporté  par 
la  force  des  choses,  l'orthodoxie  religieuse  devait 
fatalement  se  confondre  de  plus  en  plus  avec  l'ul- 
tramontanisme.  C'était  là  sa  pente  et  sa  nécessité. 
Lamennais  l'avait  bien  compris. 

Cette  lutte  terrible  entre  la  Révolution  et  le  ca- 
tholicisme, dont  Montlosier  avait  éloquemment 
prédit  les  phases  diverses,  ne  peut  plus  être  portée, 
quoiqu'on  le  veuille,  sur  le  terrain  de  la  déclara- 
lion  de  1682.  L'enjeu  de  cette  guerre  qui  remplira 
la  fin  du  siècle  est  bien  autrement  important.  La 
solution  définitive,  s'il  nous  était  permis  d  3  dire 
notre  pensée,  ne  peut  être  qu'une  solution  libérale. 
Hors  d'elle,  nous  ne  voyons  que  ténèbres  et  confu- 
sion. Un  des  grands  esprits  de  ce  temps  a  essayé 
vainement,  par  un  corps  de  doctrines,  de  récon- 
cilier la  société  civile  et  la  société  ecclésiastique. 
Sa  doctrine  religieuse, diamétralementcontraire  à 


tT   LE    GALLIC.AMSMP:.  307 

celle  de  Lamennais,  ne  pul  enlanier  le  public  indif- 
férent. Celle  médiation  fut  repousséc.  Ces  péri- 
péties emplirent  plus  d'un  cœur  droit  de  troubles 
profonds  etde  déchirements  douloureux. Les  reven- 
dications passionnées  des  principes  gallicans  [  ar 
Montlosier  n'ont  été  que  les  prolégomènes  de  (es 
dissensions  intestines  où  s'usèrent  tant  de  forces 
morales. 

Nous  avons  essayé  d'écrire  un  chapitre  de  celle 
histoire  avec  impartialité.  Sans  vouloir  pressentir 
quels  seront  les  incidents  nouveaux  de  ce  conflit 
si  redoutable  pour  le  caractère  de  ce  pays,  nous 
pouvons  affirmer  quelaliberlé  seule  pourra  signer 
le  traité  de  paix.  La  démocratie  française  est  assez 
forte  et  sera  assez  éclairée  pour  le  ratifier. 


X 


Derniers  écrits  de  Moiillosicr.  —  La  révolution  de  Juillet. 


Piien  ne  s'oublie  si  vite  que  l'histoire  contem- 
poraine. N'y  a-t-il  pas,  au  milieu  de  nous,  nombre 
d'hommes  à  qui  l'histoire  grecque  ou  romaine  est 
plus  familière  que  celle  de  nos  cinquante  der- 
nières années?  Ainsi  pensait-on  déjà  en  1830. 
Que  ne  dirions-nous  pas  à  notre  tour?  Les  pre- 
miers temps  de  la  monarchie  de  Juillet,  période 
pendant  laquelle  elle  combat,  gagne  la  victoire  et 
s'assied,  sont  mal  étudiés.  Peu  de  documents, 
peu  de  mémoires  intéressants  et  bien  écrits,  si 
nous  en  exceptons  ceux  de  M.  Guizot,  ont  été  pu- 
bliés. Les  débats  parlementaires,  rapprochés  des 
articles  des  journaux  importants,  sont  encore  la 
meilleure  source  d'informations. 


:  1(1  i.K  (.oMTi:  i»i:  mon tlosilk 

(jui  aurait  csé  prédire,  dans  ces  débuts  du  rè^nc 
de  Louis-Pliilippc,  le  triomphe  absolu,  à  dix- 
sept  années  de  là,  des  docliines  démocratiques, 
aurait  passé  presque  pour  un  visionnaire.  Cepen- 
dant le  germe  était  rai»idement  sorti  de  terre  et 
poussait  des  floraisons.  Déposé  au  fond  des  mœurs, 
il  s'était  développé;  les  fautes  de  la  branche  aînée 
des  Bourbons  l'avaient  réchauffé.  Le  travail  de  nos 
premières  assemblées  délibérantes  avait  bien  pu 
être  suspendu  ;  mais  il  n'avait  pas  été  termine.  La 
révolution  française  s'était  passée  à  conquérir  un 
ordre  social  nouveau,  l'Empire  à  le  défendre,  le 
parti  royaliste  à  réagir  contre  lui.  Cette  réaction 
venait  heureusement  de  finir  :  les  principes  vitaux 
de  la  fin  du  xviii''  siècle  n'étaient  plus  en  péril  ; 
mais  une  lâclie  autrement  difficile  et  délicate  s'im- 
posait désormais  aux  hommes  politiques  :  adapter 
ces  principes  aux  faits,  concilier  la  pratique  gou- 
vernementale avec  l'étal  des  mœurs  et  desopinions. 

Tous  les  esprits  élevés  de  la  bourgeoisie  s'ef- 
forçaient alors  théoriquement  d'établir  des  ana- 
logies entre  la  fondation  de  la  dynastie  nouvelle 
et  celle  de  la  maison  de  Hanovre.  C'était  à  qui  com- 
parerait la  révolution  de  Juillet  à  celle  de  1688.  On 
rêvait  de  r('iinir  la  solidité  do  la  monarchie  avec 


ET    LE    GALLICANISME.  311 

les  libertés  de  la  république.  Rapprochant  les 
Bourbons  des  Stuarts,  on  voyait,  dans  chaque  race 
royale,  la  représentation  d'une  des  grandes  idées 
qui  dominent  les  événements  pendant  un  espace 
de  temps,  et  qui  se  retirent  et  tombent,  quand  les 
races  royales  ne  s'aperçoivent  pas  que  le  monde 
entier  a  changé  autour  d'elles. 

Nuls  plus  que  les  doctrinaires  n'avaient  l'ima- 
gination pleine  de  la  révolution  de  1688,  de  son 
succès,  du  beau  et  libre  gouvernement  qu'elle  avait 
fondé.  Ces  hommes  distingués  avaient,  dans  leur 
prévoyance  et  dans  leur  force,  trop  de  confiance. 
Ils  étaient  plus  préoccupés  des  vues  de  leur  esprit 
que  de  l'état  réel  des  choses. 

M.  Guizot  le  reconnut.  11  signala  plus  tard  les 
différences  entre  la  constitution  de  la  société  en 
Angleterre,  ses  moyens  de  gouvernement,  ses 
points  d'arrêt  sur  la  pente  des  révolutions,  et  la 
démocratie  française,  sans  traditions  libérales, 
prête  à  mettre,  dans  le  choix  du  souverain,  l'élec- 
tion à  la  place  d'un  contrat,  et  qui  venait  d'arra- 
cher dans  trois  jours,  au  prix  de  son  sang,  une 
charte  nouvelle,  sans  avoir  passé  par  une  lente  et 
progressive  éducation  politique. 

Si,  pendant  cette  sorte  de  trêve  qui  succède  tou- 


,\\i  l.K   C(t.Mrt    hi:    MONTLOSlKl; 

jours  aux  violentes  commotions  sociales,  la  joie 
populaire  ne  fut  pas  troublée;  si  les  classes 
moyennes  crurent,  de  bonne  foi,  avoir  atteint  leur 
double  but,  l'égalité  civile  dans  l'ordre  social  et  le 
véritable  système  représentatif  dans  l'ordre  poli- 
tique, les  intelligences  clairvoyantes  et  baules  ne 
se  firent  pas  des  illusions  de  longue  durée.  Parmi 
les  fds  de  la  révolution,  liés  à  ses  intérêts,  pleins 
de  ses  pensées,  bien  peu  savaient  quand  il  fallait 
lui  résister  sans  la  trahir,  commander  sans  op- 
primer, être  à  la  fois  des  hommes  de  gouvernement 
et  des  hommes  de  leur  temps. 

La  suppression  de  l'hérédité  de  la  pairie  dé- 
montra, d'une  façon  éclatante,  que  les  régimes  de 
caste  et  de  robe  avaient  à  jamais  disparu,  et  que 
le  régime  nouveau  devait  être  établi  pour  durer 
sur  le  bien-être  le  plus  général,  et  sur  la  partici- 
pation plus  complète  des  citoyens  à  l'administra- 
tion des  affaires. 

Armand  Carrel  avait  jilus  raison  qu'on  ne  le 
croyait,  quand  il  disait  :  «  La  victoire  deJuilletest 
un  commencement  et  non  une  fin.  »  Celte  fin  de- 
vait être,  en  elîot,  la  participation  de  tous  aux 
aiïaires  de  tous. 

La  forme  même  du  gouvernement  n'était  pas 


ET   LE  GALLICANISME.  313 

alors  véritalilemenl  en  question  :  la  monarchie 
représentative,  avec  une  direction  démocratique, 
paraissait  pouvoir  s'alTermir. 

Le  prince  appelé  à  réaliser  cet  accord  était 
éclairé  et  spirituel.  Il  tenait  du  xviii'  siècle, 
dont  il  élait  resté  l'élève,  deux  sentiments  :  l'amour 
de  la  paix  et  l'horreur  de  la  peine  de  mort.  Mais,  si 
la  société  civile,  au  milieu  de  laquelle  il  était 
appelé  à  régner,  était  complètement  faite,  la  so- 
ciété politique  n'était  qu'ébauchée.  Quelques  efforts 
qu'on  eût  pratiqués  pour  ramener  la  démocratie 
française  en  arrière,  elle  avait  tenu  bon.  Mais  elle 
avait  encore  à  se  convaincre  que  les  gouvernements 
doivent  être  estimés  à  raison  de  la  liberté  qu'ils 
donnent,  et  que  cette  liberté  doit  être  préférée  à 
toutes  les  formes  de  gouvernement.  Notre  bour- 
geoisie, comme  l'écrivait  en  1833  M.  Royer-Gollard 
à  M.  de  Barante,  était  un  corps  fort  respectable 
et  conduisant  bien  ses  propres  affaires,  mais  qui 
n'avait  pas  encore  les  volontés  suffisantes,  pour 
gouverner  définitivement  les  affaires  publiques. 

Montlosier  fut  prompt  à  reconnaître  la  dy- 
nastie de  juillet.  Dès  1827,  avec  une  sagacité 
que  nous  avons  souvent  signalée,  il  jugeait, 
du  fond  de  sa  retraite,  les  périls  de  la  monar- 


3U  LE   COMTE    HK    MONTl.OSIEU 

chic  légilimc  el  prédisait  l'avenir  en  ces  ternies  : 
«  Au  moment  présent,  M.  le  duc  d'Orléans  est  un 
danger  :  ma  pensée  est  d'en  faire  une  ressource.  Au 
train  dont  vont  les  choses,  si  on  les  laisse  aller,  il  ne 
faut  pas  croire  que  ce  sera  seulement  le  roi  ;  ce  sera 
bien  aussi  el  M.  le  dauphin,  et  M.  le  duc  de  Bor- 
deaux qui  seront  emportés.  Ce  qui  convient  aujour- 
d'hui à  M.  le  duc  d'Orléans,  c'est  de  demeurer  uni 
à  sa  famille  et  à  la  légitimité,  de  redresser  les 
écarts  du  gouvernement,  si  cela  est  en  son  pouvoir, 
d'attendre  ensuite,  du  temps  et  de  la  volonté  de  la 
Providence,  les  éventualités  qui  peuvent  un  jour 
lui  donner  la  couronne.  Telles  sont,  mon  ami,  les 
pensées  qui  sont  dans  ma  tête;  si  elles  vous  pa- 
raissent justes,  je  serais  heureux  que  vous  et  vos 
amis  pussiez  les  adopter. 

«  Quand  je  parle  de  vos  amis,  j'ai  toujours  en 
idée  M.  Pasquier,  M.  Mole,  M.  le  duc  de  Droglie. 
Ce  sont  pour  moi  des  puissances.  Ménagez-moi  et 
conservez-moi  quelques  bontés  auprès  d'eux.  Je 
me  fais  bien  vieux;  je  ne  puis  faire  vingt  pas  sans 
me  leposer  et  sans  être  essoufflé.  Les  trappistes 
disent  :  «  Mon  père,  il  faut  mourir!  »  — Va  pour 
mourir,  en  attendant,  amitiés  à  vous  et  aux  vôtres 
jusqu'au  dernier  soupir.  » 


ET    LK    CALLICANISME.  315 

Monllosier  eut,  du  reste,  occasion  de  connaître 
'en  personne  le  duc  d'Orléans.  Cet  arrêt  à  Ran- 
danne  que  madame  la  dauphine  n'avait  pas  voulu 
faire  en  revenant  des  eaux  du  Mont-Dore,  le  duc 
d'Orléans  ne  l'avait  pas  refusé.  11  avait  marqué 
le  désir  de  connaître  les  travaux  agricoles  de 
l'auteur  du  Mémoire  à  consulter  ;  il  avait  sur- 
tout désiré  connaître  les  volcans  d'Auvergne, 
€t  Montlosier  s'était  empressé  de  lui  servir  de 
;guide.  Qu'on  juge  alors  des  dispositions  favo- 
rables que  les  fautes  de  la  Restauration  fai- 
saient naître  dans  l'imagination  du  solitaire 
•de  Randanne,  sur  le  rôle  possible  de  la  branche 
cadette  ! 

Les  trois  années  qui  précédèrent  la  révolution 
•de  Juillet  avaient  été  dures  pour  lui.  Après  avoir 
vainement  sollicité  auprès  de  Portails  et  du 
comte  de  la  Ferronnays  le  rétablissement  de  sa 
pension  comme  attaché  aux  affaires  étrangères,  il 
s'était  mis  au  travail  plus  ardemment  que  jamais. 
Il  avait  bien  voulu  «  faire  la  révérence,  suivant  sou 
expression,  mais  pas  jusqu'à  terre  ». 

Grâce  à  l'infatigable  obligeance  de  M.  de  Ba- 
ranle,  il  avait  traité  avantageusement  de  l'impres- 
sion de  ses  Mémoires  et  d'un  autre  livre  écrit  par 


:llf.  I.K    C.OMTfc:    l)K    MONTI.OSlF.n 

lui  (luiaiil  rôiniiiralion,  el  (ju'il  avait  inlilulé  /('s 
Mystères  de  la  rie  humaine. 

En  moins  de  dix-huit  mois,  les  doux  premiers 
volumes  des  Mémoires  avaient  été  composés  avec 
entrain.  Ils  comprennent,  avec  la  jeunesse  de 
Montlosier,  toute  la  période  de  l'Assemblée  con- 
stituante, et  s'arrêtent  au  départ  pour  l'armée  de 
Condé.  Le  manuscrit  d'un  troisième  volume  est 
entre  les  mains  de  son  petit-fils,  et  nous  avons  fait 
à  ce  dernier  document  de  considérables  em- 
prunts. 

Dans  deux  lettres  de  septembre  et  décembre 
18:28,  nous  trouvons  des  renseignements  sur  les 
sources  où  Montlosier  puisa  pour  venir  en  aide  à 
ses  souvenirs. 

«  Je  vais  reprendre  mes  Mémoires;  j'ai  bien 
senti  l'excellent  conseil  que  vous  me  donnez  :  le 
tableau  de  la  société  avant  la  révolution,  l'ail, 
comme  vous  le  dites, con  </ more,  est  une  chose  im- 
jioilanl(!  de  toute  manière,  surtout  pour  donner 
une  idée  de  cette  grande  et  épouvantable  cata- 
strophe. Il  sera  délicat  de  jtailer  de  l'Assemblée 
constituante,  où  j'ai  été  quelque  chose,  mais  i)cu 
de  chose.  Je  lis  les  Mémoires  de  Perrière;  il  me 
faut  ceux  de  Lamelh,  avec  ceux  de  Bertrand  de 


ET    LE   GALLICANISME.  317 

Mollevilie  el  de  Bouille.  Vous  ne  croirez  pas  que 
mes  souvenirs  s'eiracent,  et  j'ai  besoin  que  quel- 
que chose  me  ies  retrace.  Je  n'ai  conservé  aucune 
note,  excepté  VArt  de  constituer  les  peuples,  jo 
n'ai  gardé  ni  mes  discours  ni  mes  })amphlets.  .le 
suis  tout  peiné  à  me  ressouvenir  de  moi-même, 
dans  un  sujet  que  tant  d'écrivains  ont  déjà  par- 
couru. » 

Les  Mémoires  parurent  dans  les  premiers  mois 
de  1830,  ils  sont  précédés  d'une  intéressante  In- 
troduction qi;i  est  à  lire.  «  Ma  vie  entière,  dit  Mont- 
losier,  va  se  trouver  en  présence  du  lecteur.  »  Et 
il  esquisse  dans  deux  pages  son  existence  si  mouve- 
mentée, si  mêlée  aux  événements  de  son  siècle. 

Qui  n'avait.-il  pas  connu,  depuis  Voltaire,  Tur- 
got  et  Franklin  jusqu'à  Louis-Philippe  et  Casimir 
Pericr  ! 

Les  années  en  s'allongeant  avaient  modifié  ses 
jugements  sur  plus  d'un  de  ses  contemporains.  Il 
avait  commencé  par  avoir  de  l'aversion  pour  tous 
ses  collègues  de  la  Constituante  qui,  dans  le  prin- 
cipe, avaient  accepté  le  doublement  du  Tiers  et  la 
réunion  des  Trois  Ordres,  Mou  nier,  Malouët,  Lally, 
Virieu,  Clermont-Tonnerre.  C'était  même  plus  que 
do  l'aversion  qu'il  avait  manifesté  contre  Adrien 


.118  i,b:  coM  ri;  m;  monti.osikk 

DiiporI,  conlit'  les  Lamelli  cl  tout  le  parli  consli- 
tulionucl  du  lôtéiiauche  de  l'Assemblée.  «  Ce  bon 
Malouët,  écrit-il,  si  respectable  à  tant  d'égards  et 
qui  dans  la  suite  a  été  particulièrement  mon  ami, 
il  faudrait  voir  comme  je  l'accueillis  quand  il  vint 
à  moi,  le  lendemain  du  serment  du  jeu  de  Paume  !  » 
L'honnèlcté  de  tous  ces  esprits  d'élite,  leur  bonne 
foi,  s'étaient  imposées  à  Montlosier  à  mesure  que 
les  passions  se  calmaient,  et  il  avait  rendu  son  es- 
time et  son  arnilié  à  plus  d'un  des  survivants  de 
cette  grande  Constituante,  à  ceux-là  mêmes  qui 
passaient  pour  avoir  le  plus  influé  sur  la  conduite 
et  les  résolutions  de  l'Assemblée. 

Mai.ss'il  avait  modifié  ses  opinions  sur  certains 
hommes  d'État,  Montlosier  avait  conservé  vis-à-vis 
d'une  portion  du  clergé  la  ténacité  de  ses  haines. 
Il  reproduit  dans  la  préface  de  ses  Mémoires,  la 
distinction  que  nous  avons  eu  souvent  l'occasion- 
de  signaler  dans  ses  œuvres,  entre  le  prèlie  poli- 
ti(pie  et  le  prêtre  simjjle  clirélien;  il  i)rotesle  tou 
jours  de  son  mépris  pour  l'un  et  de  son  affectueux, 
respect  pour  l'autie. 

C'est  ainsi  que  Montlosier  explique  son  attitude 
courageuse  en  1790,  quand  il  llélrit  les  persécu- 
tions religieuses  et  les  violations  de  la  conscience. 


tr    LE   GALLICANISME.  ;j|9 

Ces  Mémoires,  qui  contiennent  peu  de  faits  nou- 
veaux, eurent  une  certaine  vogue  quand  ils  pa- 
rurent. Ils  méritent  encore  d'être  lus,  malgré  les 
incorrections  et  les  inégalités  d'un  style  souvent, 
prétentieux  et  heurté.  Le  spectacle  des  événements, 
qui  se  déroulent  est  si  grandiose,  l'acteur  qui  ra- 
conte ses  émotions  est  si  saisissant,  qu'on  est  en- 
traîné malgré  soi  par  la  vigueur  et  qu'on  ne 
songe  plus  à  la  perfection  de  la  forme. 

Montlosier  croyait,  au  contraire, offrir  au  pubJic 
une  œuvre  littéraire  irréprochable  en  imprimant 
les  Mystères  de  la  vie  humaine,  lien  avait,  durant 
son  séjour  ù  Londres  pendant  l'émigration,  lu 
quelques  chapitres  à  ses  meilleurs  amis, à  Malouët, 
à  Mallet-du-Pan.  Il  avait,  après  l'achèvement  de 
l'ouvrage,  communiqué  plus  tard  les  portions 
principales  à  l'Académie  des  belles-lettres  de 
Clermont,  dont  il  était  devenu  président.  L'écri- 
vain n'avait  recueilli  que  des  éloges.  Le  livre  ne 
réussit  pas  et  nous  comprenons  son  insuccès. 
L'exposé  qui  sert  de  préface  à  cette  œuvre  ou- 
bliée est  étrange  et  curieux  à  reproduire  : 

«  La  vie  humaine  étant  une  dépendance  de  la 
vie  générale  dont  elle  fait  partie,  il  m'est  indispen- 
sable de  traiter  de  la  vie  générale.  Comme  il  se 


:ii{)  I.  K  en  m  r  i-;  [>  k  mon  r  i. o s  i  k  i; 

trouve  dans  l'univers,  au  milieu  de  beaucoup 
d'autres  systèmes,  un  système  planétaire  particu- 
lier dont  le  soleil  est  le  centre  et  la  terre  une  par- 
celle, l'action  continue  qui  part  de  ce  centre  et  ([ui 
compose  la  radiation  solaire,  en  même  temps  le 
mouvement  régulier  et  uniforme  de  tous  les  astres 
subalternes  autour  de  ce  centre,  indique  un  prin- 
cipe d'action  continue  sur  tout  le  système.  C'est  ce 
dont  je  parlerai  souvent  dans  cet  ouvrage  sous  le 

nom  de  principe  solaire 

»  En  second  lieu,  la  terre  étant  en  rapport  conti- 
nu avec  le  soleil,  et  ayant  en  rnème  temps  une  ac- 
tion continue  sur  tous  les  êtres  individuels  qui 
sont  dans  son  sein,  à  sa  surface,  ou  môme  dans  l'or- 
bite de  son  mouvement,  cette  action  décèle  un 
principe  particulier  dont  il  sera  question  sous  le 

nom   de    principe   terrestre Enlin,    le 

soleil  lui-même  et  tout  le  système  planétaire  (pii 
lui  est  subordonné  ne  formant  qu'une  petite  partie 
dans  l'ensemble  des  sy^^tèmes  qui  remplissent  l'u- 
nivers, le  principe  d'action  qui  coordonne  tous  ces 
systèmes  gouverne  non  seulement  le  ciel  et  la  terre, 
mais  encore  tous  les  êtres  créés.  C'est  ce  qui  sera 
désigné  dans  cet  ouvrage  sous  le  nom  de  principe 
céleste.  Ces  notions  pi'éliminaircs  ayant  été  convc- 


ET    LE    OALMCANISME.  321 

nablement  exposées,  je  commencerai  à  m'occuper 
des  animaux  et  des  plantes;  je  montrerai  comment 
ils  se  sont  formés  d'une  combinaison  particulière 
de  l'influence  solaire  et  de  l'influence  terrestre,  et 
quelle  est  ici-bas  leur  destinée.  Arrivant  à  la  vie 
humaine,  etc.  » 

Nous  arrêterons  là  nos  citations;  elles  suffisent 
pour  donner  une  impression  générale  du  livre.  C'est 
après  en  avoir  entendu  lire  quelques  extraits,  dans 
les  soirées  de  l'émigration,  que  Chateaubriand 
disait  dans  ses  Mémoires  d' outre-tombe  : 

«  Outre  son  journal,  Montlosier  écrivait  des  ou- 
vrages physico-politico-philosophiques.  11  prouvait, 
dans  l'une  de  ses  œuvi  es,  que  le  bleu  était  la  cou- 
leur de  la  vie,  parla  raison  que  les  veines  bleuis- 
sent après  la  mort,  la  vie  venant  à  la  surface  du 
corps  pour  s'évaporer  et  retourner  au  ciel  bleu  : 
comme  j'aimais  beaucoup  le  bleu,  j'étais  tout 
charmé.  » 

Pour  un  ami,  c'est  bien  méchant;  nous  croyons 
qu'avec  son  esprit  si  juste,  si  clair,  se  payant  peu  de 
mots,  M.  de  Harante  ne  dut  pas  non  plus  être  un 
admiialeur  ôcs  Mi/stères  de  la  vie  humaine.  Ré- 
sumé d'études  et  de  rêveries  de  jeunesse  sur  la 
géologie  et  le  magnétisme,  cet  ouvrage  ingénieux 

-21 


2ii  LE   C.OMTK    DE    M  l»  N  TLOSI  i:  I'. 

si  cher  à  son  auteur,  elquiconlienl  quelques  pages 
animées  par  une  ardente  imagination,  n'aurait 
pas  suffi  pour  donner  à  son  nom  de  la  célébrit*}. 

Il  revint  à  ses  préoccupations  quotidiennes,  à 
l'examen  des  moyens  nouveaux  à  employer  pour 
abattre  définitivement  la  puissance  ecclésiasti- 
que. 

'<  La  France  ne  veut  pas  se  laisser  saisir,  répé- 
tait-il; elle  sérail  poul-èlre  fort  heureuse  sous  la 
main  des  prêtres.  Qui  sait  si  nous  ne  reviendrions 
pas  par  là  au  bonheur  des  viiT  et  ix'  siècles,  tout 
au  moinçaux  prospérités  du. lapon  et  du  Paraguay? 
Nous  avons  près  de  nous,  pour  nous  séduire, 
l'exemple  du  Portugal  et  de  l'Espagne,  ainsi  que 
l'état  glorieux  des  peuples  de  Naples,  de  Rome  et 
de  toute  cette  partie  de  l'Italie  soumise  au  pape.  Ces 
exemples  séduisants  ne  nous  séduisent  pas.  Li 
France  ne  supportera  jamais  ce  joug.  11  y  a  en  elle 
deux  peuples  :  l'un  tout  dévoué  aux  prêtres,  leur 
portant  une  espèce  d'idolâtrie  ;  l'aulic  se  conten- 
tant de  les  regarder  comme  les  ministres  de  la  re- 
ligion, et  non  comme  la  religion  même. 

»  Les  écrivain^  du  Globe  ne  me  soupçonneront, 
j'espèie,  d'aucune  aiïeclion  particulière  pour  les 
parlements;  je  puis  leur  assuier  que  je  n'ai  aucun 


ET    LE   GALLICANISME  3i;i 

désir  de  leur  retour;  mais  il  me  sera  permis  de 
leur  rendre  justice  pour  les  services  qu'ils  ont 
rendus  à  la  France.  Je  place  en  première  ligne 
l'opposition  constante  qu'ils  ont  montrée  contre 
les  innovations  religieuses.  Les  magistrats  protec- 
teurs ont  disparu;  toute  protection  a  disparu  avec 
eux.  » 

Le  ministère  Polignac  n'avait  fait  qu'envenimer 
ses  appréhensions.  Montlosier,  dans  les  premières 
semaines  de  1830,  avait  quitté  Randanne  pour  venir 
à  Paris.  11  avait  aussitôt  jugé  qu'on  n'avait  ni  assez 
de  talent  ni  assez  d'autorité  autour  du  roi  pour 
conduire  cette  réaction  contre  1780.  On  hésitait 
entre  la  dextérité  et  la  violence;  on  fondait  des  es- 
pérances sur  les  fautes  de  la  Chambre  des  députés; 
on  n'était  pas  sans  prévoir,  dans  l'entourage  du 
château,  une  prise  d'armes  même  dans  Paris; 
mais  on  comptait,  pour  la  réprimer,  sur  des  régi- 
ments dévoués  et,  au  besoin,  sur  les  forces  de  l'Eu- 
rope. C'étaient  les  mômes  illusions  qu'en  1701. 
Victor  Cousin,  (|uc  Montlosier  allait  voir  et  dont  la 
prestigieuse  conversation  l'enthousiasma,  avait 
encore  surexcité  en  lui  les  craintes  d'une  révolution . 

Elle  éclata  quand  il  était  rentré  en  Auvergne.  Il 
se  mit  aussitôt  en  communication,  avec  les  membres 


3Î4  L  !•:  C  0  M  r  E    DE    M  0  N  T  L  0  S  I  E  II 

du  nouveau  gouvernement.  Plusieurs  élaicnl  de 
ses  amis.  Ses  goûts  de  polémiste  avaient  plus  que 
jamais  de  quoi  se  satisfaire.  Il  n'était  indiiïérent  à 
rien,  malgré  son  grand  Age.  Il  se  passionnait  pour 
tout,  parce  qu'il  s'intéressait  à  tout. 

Deux  choses  le  frappèrent  dès  le  début  de  la 
nouvelle  monarchie,  et  il  les  signale  dans  sa  cor- 
respondance :  l'amour  de  Louis-Philippe  pour  la 
popularité  et  sa  tendance  marquée  à  s'occuper  des 
détails.  «  Le  roi,  disait-il,  aime  les  affaires;  duc 
d'Orléans,  ilpouvait  tout  faire,  il  en  avait  le  temps. 
Roi,  il  a  cru  que  c'était  de  même.  Il  en  résulte  dans 
le  conseil  des  conflits  dans  lesquels  les  discussions 
ne  sont  pas  toujours  libres.  » 

La  politique  extérieure  à  suivre  par  la  monarchie 
de  Juillet  n'était  pas  moins  nettement  indiquée. 

«  Notre  position  en  Europe,  écrivait-il  à  M.  de 
Barante,  nommé  récemment  ambassadeur  à  la  cour 
de  Sardaigne,  participe  de  notre  situation  inté- 
rieure :  il  y  a  deux  voix  en  France,  celle  du  gou- 
vernement, discrète,  réservée,  et  qui, par  là  même, 
fait  peu  de  bruit;  celle  des  principes  populaires,  la 
plus  bruyante  et  la  plus  exagérée  possible,  afin 
d'attirer  l'attention  et  de  faire  plus  d'elfel.  Le 
gouvernement  a  proclamé,  sans  réserve  en  appa- 


ET    LE  GALLICANISME.  3-2.'. 

renceet  sans  mesure,  le  principe  de  non-interven- 
tion. C'est  là  une  politique  qui  ne  songe  qu'aux 
intérêts  positifs  du  pays  ;  ce  n'estpascelle  des  clubs, 
pas  même  celle  de  M.  de  Lafayette,  qui,  en  mena- 
çant toute  l'Europe  de  ses  projectiles,  a  effrayé 
toute  l'Europe.  Cette  politique  de  clubs,  avec  ses 
retentissementsdémagogiques,  nous  donne  aujour- 
d'hui une  attitude  fausse.  Nous  avons  eu  l'air  de 
dire  à  tous  les  peuples  :«  Révoltez-vous,  nous  vous 
soutiendroas,  »  ou,  du  moins,  «  nous  empêcherons 
les  gouvernements  étrangers  de  vous  opprimer!  » 

»0n  nous  accuse  de  ne  pas  tenir  notre  parole. 
Cela  nous  donne  un  air  de  fausseté  ou  de  faiblesse. 
11  n'y  a  d'avantages  pour  nous  dans  une  guerre 
qu'autant  qu'elle  offrirait  un  bouleversement  gé- 
néral. Dans  cette  perspective,  tout  se  réunirait 
contre  nous;  car  nous  n'avons  réellement  d'espé- 
rance de  conquêtes  que  dans  la  Savoie,  la  Belgique 
et  la  rive  gauche  du  Rhin.  L'Europe  le  voit  comme 
nous.  Mais  voyez  où  cela  nous  mène  !  Dans  ma 
pensée,  tout  est  faux  dans  la  marche  actuelle  dos 
cspiils,et  cela  non  seulement  dans  lesdétails,  mais 
dans  les  principes.  » 

Cette  situation  extérieure,  que  Montlosier  étu- 
diait et  appréciait  ainsi,  soumettait,  dans  les  rues 


:i-2f,  LK    (  (tMTK  DE   MONTLOSIKK 

(le  Paris  cl  dans  la  Clianibre  des  députés,  la  mo- 
narchie nouvelle  à  de  t^Miibles  épreuves.  Pour  les 
conjurer,  il  ne  suffisait  pas  d'un  esprit  facile 
comme  Laflilte,  mais  sans  opinions  arrêtées,  et 
d'un  laisser  aller  qui  touchait  à  la  mollesse. 

Monllosier  s'en  plaignait  au  général  Sébastian!, 
pour  lequel  il  avait  toujours  eu  du  goût.  Il  lui  en- 
voyait même,  chaque  semaine,  depuis  les  derniers 
événements,  une  correspondance  ])oliti(jue  auto- 
grapliiée.  Une  occasion  se  présenta  où  il  put  con- 
fier ses  craintes  au  prince  de  Talle\  rand  lui-même. 
Nommé  membre  correspondant  de  la  Société  géo- 
logique de  Londres,  Montlosier  avait  communiqué, 
sous  le  couvert  de  l'ambassade  française,  une 
note  sur  les  éru])tions  du  mont  Vésuve.  Le 
prince  de  Talleyrand  lui  adiessa  la  ré})onse  sui- 
vante : 

«  Monsieur  le  comte,  en  recevant  votre  lettre,  je 
n'ai  pas  eu  besoin  de  recourir  à  la  signature  ;  j'ai 
reconnu  sui-le-champ  votre  écriture  et  je  me  suis 
senti  trente  ans  de  moins.  Les  expressions  de  votre 
souvenir  m'ont  été  fort  précieuses  et  je  vous  en 
remercie.  Je  me  suis  acquitté  avec  empressement 
delà  commission  que  vous  m'avez  donnée  pour  la 
Société  géologique  de  Londres. 


ET    LE  GALLlCAMS.MIi.  :!'27 

»  Tous  mes  efforts,  depuis  que  je  suis  en  Angle- 
lene,  ont  eu  pour  objet  de  rendre  la  Belgique 
indépendante  et  de  maintenir  la  paix. 

»  Aujourd'hui,  je  me  crois  bien  prêt  d'avoir  ob- 
tenu ce  résultat;  ce  que  produira  plus  tard  la  tour- 
mente actuelle  ne  regarde  })as  un  homme  de 
soixante-dix-sept  ans.  J'ai  cependant  cherché 
à  donner  à  la  raison  un  moyen  de  se  faire  jour; 
et,  voyant  l'Europe  menacée  de  toutes  parts  par 
l'anarchie,  j'ai  cru  qu'il  fallait  créer  un  pouvoir, 
et  les  cinq  grandes  puissances  réunies  à  Londres 
m'ont  paru  devoir  le  former;  et,  quoi  qu'cndisent 
les  journaux  désorganisateurs,  j'étais  bien  loin  de 
l'idée  qui  avait  fait  concevoir  la  Sainte-Alliance» 
puisque  les  trois  grands  actes  de  notre  réunion 
ont  été  l'indépendance  de  la  Belgique,  le  main- 
tien de  la  paix  et  le  principe  de  la  démolition 
des  places  fortes  élevées  par  les  mêmes  puissances 
après  les  Cent-Jours. 

»Je  ne  vois  d'autre  raison  de  vous  écrire  tout  cela 
que  parce  que  j'écris  à  un  de  mes  anciens  cama- 
rades et  un  vrai  Français. 

»  Recevez,  monsieur  le  comte,  etc. 

ft    r  RI  N  C  K  DE  T  A  L  L  E  Y  R  A  xN  D.    ï 


Si8  L  K    r.  0  M  T  [■    n  K    M  0  \  T  L  0  S  I  L  11 

Pcndanl  que  Monllosicr  redoulailpour  la  polili- 
que  cxlérioure  les  cflVivescences  chimériques, 
pcndanl  qu'il  blâmait  dans  loulcs  ses  lettres  Talli- 
tude  provocante  et  maladroite,  vis-à-vis  des  puis- 
sances, de  M.  Mauguin,  du  général  bamarqueelde 
leurs  amis,  la  scission  se  consommait  irrévocable- 
ment à  l'intérieur  dans  les  rangs  de  celte  jeune  et 
brillante  élite  qui,  en  pleine  possession  d'elle- 
même,  arrivait  aux  affaires.  S'il  y  eut  jamais  une 
cohorte  d'hommes  d'un  talent  déjà  éprouvé,  en- 
gagés dans  les  voies  les  plus  diverses,  ce  fut  celle 
de  ces  vainqueurs  de  Juillet,  ardents,  ambitieux, 
pleins  de  foi  alors  dans  un  avenir  libéral.  Une 
année  s'était  à  peine  écoulée,  et  déjà  les  transac- 
tions entre  eux  devenaient  difficiles; déjà  apparais- 
saient d'irréparables  divisions  qui  devaient,  par 
leur  ténacité,  rendre  impraticable,  à  un  moment 
donné,  l'avènement  pacifique,  régulier  et  pé- 
riodique, de  chaque  parti  au  gouvernement  du 
pays. 

L'indécision  de  M.  Laffitte  avait  créé  au  pouvoir 
des  embarras  et  des  périls.  Le  procès  des  mi- 
nistres mettait  la  dynastie  nouvelle  à  la  merci  d'une 
émeute.  On  sait  l'émotion  profonde  que  les  débats 
devant  la  Gourdes  pairsavaient  excitée  au  sein  de  la 


ET   LK  CALLICANISME.  3 

population  parisienne  qui  avait  pris  part  à  la  lutte. 
Montlosicr  écrivait,  le  28  octobre  1830, à  M.  de  Ba- 
rante  : 

«  Il  faut  bien,  mon  cher  ami,  que  je  vous  félicite 
du  noble  et  heureux  succès  de  votre  jugement  de 
la  Cour  des  pairs.  Je  voudrais  vous  féliciter  encore 
d'avoir  échappé  aux  derniers  troubles  de  Paris.  A 
mes  félicitations  doivent  s'ajouter  ici  quelques 
condoléances.  Il  serait  à  désirer  que,  chaque  fois 
qu'une  chose  importante  sera  mise  en  délibération, 
l'État  et  la  sûreté  publique  ne  le  soient  pas  de 
même  et  que  les  deux  chambres  ne  soient  pas 
mises  en  jugement.  C'est  assurément  très  heu- 
reux que  quelques  polissons  d'écoliers  aient  voulu 
venir  au  secours  de  la  Chambre  des  pairs  et  as- 
surer la  paix  publique.  Faut-il  qu'un  tel  état  de 
choses  se  conserve,  et,  parce  que  nous  avons 
gagné  une  fois  la  partie,  faut-il  que  la  France 
et  la  sûreté  publique  continuent  à  être  en  jeu? 
C'est  à  quoi,  ce  me  semble.  Votre  Excellence 
et  ses  puissants  amis  doivent  pourvoir  au  plus 
tôt.  H  y  a  un  parti,  à  Paris  seulement,  qui  est 
enragé.  Parce  qu'il  a  défendu  pendant  trois  jours 
la  ville  contre  l'ennemi,  pour  son  salaire,  il  se  croit 
en  droit  de  piller  la  ville.  Il  faut  vous  dépêcher, 


330  l.t:   COMIt    I)K    M(>NTLOSltK 

mon  cher  ami,  de  ciôer  vos  municipalités  et  vos- 
conseils  généraux.  Rattachez  tout  cela  le  moins 
possible  à  votre  loi  électorale  et  à  rorganisationi 
de  la  garde  nationale.  Vous  entrez  dans  tiop  de 
détails;  il  fallait,  ce  me  semble,  pour  ces  choses- 
là,  j'en  excepte  la  loi  électorale,  poser  des  bases 
générales,  xiutoriser  ensuite  les  prélets,  en  s'adjoi- 
gnanl  un  renfort  de  conseilleis,  à  porter  des  rè- 
glements d'exécution  piovisoirc  selon  les  besoins 
et  l'esprit  des  localités.  Vous  allez  vous  trouver 
très  embarrassé  entre  Télectorat  ;  mais  on  voudra 
un  champ  large  pour  l'éligibilité.  Vous  faites  pro- 
bablement vos  préparatifs  pour  Turin;  défendez- 
nous  de  l'Autriche,  et  adieu.  » 

Suivant  son  habitude,  pour  tout  événement  con- 
sidérable de  son  temps,  Monllosier  s'était  enflammé 
et  avait,  à  la  hâte,  préparé  une  brochure  sur  le 
procès  des  ministres.  La  situation  lui  paraissait  de 
plus  en  plus  redoutable;  il  appelait  de  tous  ses. 
vœux  un  ministère  de  résistance. 

«  Résister,  disait-il,  est  le  seul  parti  véritable» 
le  parti  de  salut;  mais  il  lui  faut  une  condi- 
tion essentielle  :  c'est  de  résister  non  avec  le  seul 
appareil  de  la  force,  mais  avec  celui  de  l'autorité. 
Sans  cela,  vous  renouvellerez  les  scènes  succès- 


ET   LK  GALLICANISME.  331 

sives  des  Conslilutionnels,  de  la  Gironde  et   de  la 
Montagne.  » 

Le  cabinet  du  12  mars  1831  que  l'onna  M.  Casi- 
mir Périer  donnait  entière  satisfaction  à  Monllo- 
sier.  Le  nouveau  président  du  conseil  unissait  à 
une  volonté  de  tous  les  jours  un  constant  respect 
de  la  légalité.  11  possédait  plus  que  personne  ces 
merveilleux  instincts,  qui  sont  comme  la  partie  di- 
vine de  l'art  de  gouvernei-,  et,  dans  les  quelques 
mois  que  dura  son  ministère,  il  fondait  les  véritables 
traditions  du  règne.  S'il  ne  put  résoudre  le  pro- 
blème de  raccord  de  la  démocratie  et  delà  liberté, 
il  en  indiqua  du  moins  les  moyens,  et.  quand  il  fut 
brusquement  enlevé  à  la  France,  il  emporta  dans 
sa  tombe  le  secret  d'une  énergie  héroïque,  au  ser- 
vice du  bon  sens  le  plus  vigoureux,  d'une  honnê- 
teté sans  tache  et  du  patriotisme  le  plus  pur. 


XI 


M.  de  Montlosier,  pair  de  France.  —  Sa  mort.  —  Troubles  qu'elle 
occasionna. 


Le  ministère  qui  secoûstitua  le  11  octobre  1832, 
sous  la  présidence  du  maréchal  SouU,  proposa  au 
roi  une  nombreuse  promotion  de  pairs.  M.  le  duc 
de  Broglie,  ministre  des  affaires  étrangères,  fit 
comprendre  le  comte  de  Montlosiersur  la  liste,  et, 
comme  réparation  de  l'injustice  commise  sous  la 
Restauration,  l'indemnité  qu'il  avait  touchée  jus- 
qu'en i82G,  fut  rétablie. 

Ce  l'ut  sous  cette  forme  délicate  que  le  duc  de 
Broglie,  ayant  à  le  remercier  de  ses  félicitations, 
lui  annonça  la  décision  : 


3o4  LK    COMTE    l>  t    MO.NiLOSIKK 


«  Monsieur  le  comte, 

B  Je  répondrais  avec  plus  de  détails  à  la  lettre 
que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire,  si  je 
ne  comptais  avoir  le  plaisir  de  vous  revoir  pro- 
chainement à  Paris  et  de  m'entretenir  avec  vous. 
Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  combien  je  suis 
charmé  que  le  choix  du  roi,  en  vous  appelant  à  la 
Chambre  des  pairs,  me  donne  occasion  d'avoir 
avec  vous  des  relations  plus  fréquentes. 

»  J'espère  que  vous  voudrez  bien  continuer  les 
importants  travaux  qui  vous  rattachent  au  minis- 
tère des  afl'aires  étrangères;  mon  ancien  attache- 
ment me  donne,  j'ose  l'espérer,  quelque  droit  de 
compter  sur  le  secours  de  vos  lumières. 

V   V.    DR    IIROC.LIE.    » 

Montlosicr  avail  eu  riionneur  d'approcher  celte 
personne  l'are  dont  tous  ceux  qui  l'ont  connue  ne 
parlaient  qu'avec  un  touchant  respect,  et  (jui 
s'appelait  madame  la  duchesse  de  Broglie.  Pendant 
les  dernières  années  où  sa  mère,  madame  de  Staël, 
revint  vivre  à  I*aris,  Montlosicr  lui  avait  été  j)ré- 


tr    LE    GALLICANISME.  335 

•sente.   Il  avait  gardé  un  ineffaçable  souvenir  de 
celte  haute  nature. 

Madame  de  Broglie  avait  été  enlevée  à  ce  monde 
choisi  dans  lequel  elle  tenait  tant  de  place, 
lorsque  Monllosier  vint  siéger  à  la  Chambre  des 
ïpairs.  Peu  de  ses  anciens  amis  avaicnl  survécu 
aux  événements.  L'ombre  s'était  étendue  sur  les 
fortes  générations  de  la  Révolution.  Chateau- 
briand était  debout,  mais  aigri,  désabusé,  bâillant 
sa  vie. 

Montlosier  et  lui  ne  s'étaient  jamais  perdus  de 
■\ue  depuis  leurs  années   de  misère  à  Londres. 
Lors  de  son  renvoi  du  ministère,  Montlosier  lui 
avait  fait  parvenir  le  témoignage  de  son  affection, 
€t  il  avait  reçu,  le  ilO  juin  18^4,  ce  billet  inédit  : 
«  Je  vous  remercie,  mon  ancien  ami.  Si  vous 
^viez  été  à  Paris,  j'aurais  reçu  avec  reconnais- 
sance les  conseils  de  votre  expérience  et  de  vos 
lumières.  Vos  troupeaux   sont  moins  difficiles  à 
gouverner  que  ceux  que  je   conduisais.   Il  vous 
reste  au  moins  une  montagne  et  des  moutons. 
Aloi,  je   n'ai  qu'un  grenier  et  deux  chattes  qui 
regretteront,  je  vous  assuie,   plus  que  moi,  le 
ministère.  11  est  dur  de  passer  d'un  perdreau  à 
une  souris.  —  Aussi  j'entre  dans  leurs  peines. 


33ti  L  K   r.  0  M  T  K    l>  K    M  O  N  F  1.  {>  S  1  K  i; 

Au  reste,  vous  voyez  que  l'on  m'a  mis  à  la  porte 
comme  si  j'avais  volé  la  montre  du  roi  sur  la 
cheminée.  Si  vous  entendez  dire  cela  dans  votre 
Auvergne,  défendez-moi,  je  vous  prie.  Je  vous 
.assure  que  je  suis  sorti  du  ministère  les  mains 
nettes. 

»  Conservez-moi  bien  votre  amitié  et  comptez  à 
jamais  sur  la  mienne. 

»  CHATEAUBRIAND.  » 


Quoiqu'il  fût  arrivé  à  l'âge  où  les  hommes  ont 
besoin  de  repos,  Chateaubriand  avait  recommencé 
la  polémique  qu'il  avait  entreprise,  sept  ans  aupa- 
ravant, dans  le  Conservateur.  Il  se  sentait  rajeuni 
par  ses  haines  toujours  croissantes  pour  M.  de  Vil- 
lèle  et  M.  de  Corbière.  C'est  au  milieu  des  luttes 
soulevées  par  les  différents  projets  de  loi  contraires 
aux  libertés  publiques,  que  Montlosier  était  venu  le 
solliciter  de  s'enrôler  avec  lui  pour  livrer  bataille 
aux  jésuites. 

il  lui  écrivait  le  ^8  décembre  18:25  : 

Ne  derelinquas  amicum  anliquum. 

«  Mon  cher  ami,  ces  paroles  ne  sont  pas  seulement 


ET     LK    G.VLLir-ANISMK.  337 

d'une  baille  antiquité,  elles  ne  sont  pas  seulement 
d'une  haute  sagesse  :  pour  le  chrétien,  elles  sont 
sacrées.  J'invoque  auprès  de  vous  tout  ce  qu'elles 
ont  d'autorité.  Jamais  entre  les  anciens  amis, 
jamais  avec  les  bons  citoyens,  le  rapprochement 
n*a  été  plus  nécessaire. 

»  En  vous  adressant  ces  paroles,  je  n'ignore  pas 
qu'elles  seront  reçues  par  un  cœur  que  l'ingra- 
titude et  l'injustice  ont  navré  ;  et  cependant  je  vous 
les  adresse  encore  avec  confiance,  certain  que  je 
suis  qu'elles  se  feront  jour  à  travers  les  nuées... 
Oui,  mon  ami,  la  France  vous  doit.  Il  faut  qu'elle 
vous  doive  encore  davantage;  elle  a  recouvré  de 
vous  l'amour  de  la  religion  de  ses  pères.  Il  faut  lui 
conserver  ce  bienfait!  Et  pourcela,ilfautla  préserver 
de  l'erreur  de  ses  prêtres,  préserver  ces  prêtres 
eux-mêmes  de  la  pente  funeste  où  ils  se  sont  placés. 
—  Mon  cher  ami,  vous  et  moi  n'avons  cessé  depuis 
longues  années  de  combattre.  C'est  de  la  prépon- 
dérance ecclésiastique  se  disant  religieuse  qu'il 
vous  reste  à  préserver  le  Roi  et  l'État.  Dans  les 
anciennes  situations,  le  mal  avec  ses  racines  était 
au  dedans  de  nous!  on  pouvait  le  circonvenir  et 
s'en  rendre  maître.  Aujourd'hui,  les  rameaux  qui 
courent  au  dedans  ont  leurs  racines  au  dehors* 

2i 


;l<  LE   COMTE    DE    MONTLOSIKK 

Des  doctrines  couvertes  du  sang  de  Louis  XVI  el  de 
Cluirles  I"  onl  consenti  à  laisser  leur  place  à  des 
doctrines  teintes  du  sang  de  Henri  IV  elde  Henri  111. 
Ni  vous  ni  moi  ne  supporterons  sûrement  cjt  étal 
de  choses.  C'est  pour  m'unir  à  vous,  c'est  pour  re- 
cevoir de  vous  une  a]»probalion  qui  m'encourage; 
c'est  pour  vous  olïrir,  comme  soldat,  mon  cœur  el 
mes  armes  que  je  vous  écris. 

T>  C'est  dans  ces  sentiments  d'admiration  pour 
vous  et  d'un  véritable  dévouement  que  je  vous 
im])lore  avec  tendresse  el  aussi  avec  respect. 

»    COMTE    DE    MONTLOSIER.    » 

Plus  sceptique, dominé  par  le  senlimenl  de  son 
orgueil  froissé,  Chateaubriand  n'avait  donné  dans 
sa  répDnse  que  la  seconde  place  aux  préoccupa- 
tions gallicanes.  Les  déclamations  antijésuitiques 
lui  iiaraissaienl  banales  et  usées.  La  première 
place  dans  cette  âme  était  à  l'irascibilité. 

Qu'on  en  juge  par  cette  lettre  : 


«  Mon  chci  ami, 

s>  M,  de  Villèle,  que  j'aimais  sincèrement,  cor- 
dialement, a  non  seulement  manqué  aux  devoirs 


KT    LE   C.ALLICAM.SMli.  330 

de  l'amitié,  aux  marques  publiques  d'allacliemcnt 
que  je  lui  ai  données,  aux  sacrifices  que  j'avais 
faits  pour  lui,  mais  encore  aux  plus  simples  pro- 
cédés. 

))  Le  roi  n'avîiil  plus  besoin  de  mes  services; 
rien  de  plus  naturel  que  de  m'éloigner  de  ses 
conseils;  mais  la  manière  est  tout  pour  un  galant 
homme,  et,  comme  je  n'avais  pas  volé  la  montre  du 
roi  sur  sa  cheminée,  je  ne  devais  pas  être  chassé 
comme  je  l'ai  été,  j'avais  fait  seul  la  guerre  d'Es- 
pagne et  maintenu  l'Europe  en  paix  pendant  cette 
période  dangereuse  ;  j'avais  par  ce  seul  fait  donné 
une  armée  à  la  Légitimité,  et,  de  tous  les  ministres 
de  la  Restauration,  j'ai  été  le  seul  jeté  hors  de  ma 
place,  sans  aucune  marque  de  souvenir  de  la  cou- 
ronne, comme  si  j'avais  trahi  le  prince  et  la 
patrie  :  M.  de  Villèle  a  cru  que  j'accepterais  ce 
traitement,  il  s'est  trompé,  j'ai  été  ami  sincère,  je 
resterai  ennemi  irréconciliable.  Je  suis  malheureu- 
sement né  :  les  blessures  qu'on  me  fait  ne  se 
ferment  jamais. 

>  Mais  en  voilà  trop  sur  moi.  Parlons  de  quelque 
chose  plus  important.  J'ai  peur  de  ne  pas  m'en- 
tend rc  avec  vous  sur  des  objets  graves  et  j'en 
serais  désolé! je  veux  la  Charte,  toute  la  Charte, 


340  LE    COMTE    DK    M  0  N  TLO  S  1  E  1'» 

les  libertés  publiques  dans  toute  leur  étendue.  Les 
voulez-vous? 

»  Je  veux  la  religion  comme  vous;  je  hais  comme 
vous  la  congrégation  et  ces  associations  d'hypo- 
crites qui  transforment  mes  domestiques  en  es- 
pions et  qui  ne  cherchent  à  l'autel  que  le  pouvoir. 
Mais  je  pense  que  le  clergé,  débarrassé  de  ces 
plantes  parasites,  peut  très  bien  entrer  dans  un 
régime  constitutionnel  et  devenir  môme  le  soutien 
de  nos  institutions  nouvelles.  Ne  voulez-vous  pas 
trop  le  séparer  de  l'ordre  politique?  Ici,  je  vous 
donne  une  preuve  de  mon  extrême  impartialité  :  le 
clergé,  qui,  j'ose  le  dire,  me  doit  tant,  ne  m'aime 
point,  ne  m'a  jamais  défendu  ni  rendu  aucun  sei^ 
vice;  mais  qu'importe?  Il  s'agit  d'être  juste  et  de 
voir  ce  qui  convient  à  la  religion  et  à  la  monarchie. 

»  Je  n'ai  pas,  mon  vieil  ami,  douté  de  votre  cou- 
rage; vous  ferez,  j'en  suis  convaincu,  tout  ce  qui 
vous  paraîtra  utile,  et  votre  talent  vous  garantit  le 
triomphe.  J'attends  vos  nouvelles  communications 
et  j'embrasse  de  tout  mon  cœur  mon  fidèle  compa- 
gnon d'exil. 

»    CHATEAUBRIAND.  )) 

Il  conduisit  Montlosier  à  l'Abbaye-aux-Bois.  Bien 


ET   LK   GALLICANISME.  341 

que  Montlosier  eût  dit  un  jour  à  madame  Récamier 
qu'elle  pouvait  comme  don  Diègue,  compter  sur 
cinq  cents  amis,  il  était,  nous  le  savons,  de  ceux 
qui  n'avaient  pas  eu  besoin  d'être  guéris.  Cette 
véritable  magie  qu'elle  possédait  et  qui  lui  avait 
permis  si  souvent  de  convertir  l'amour  en  amitié, 
le  rude  Auvergnat  n'avait  pas  eu  besoin  de  s'y 
soustraire.  Il  était  resté  sur  la  réserve  et  n'avait 
fait,  pendant  ses  voyages  à  Paris,  que  de  courtes 
apparitions  dans  son  salon,  depuis  un  grave  inci- 
dent que  la  correspondance  de  Benjamin  Constant 
vient  de  nous  révéler. 

Durant  les  Cent-Jours,  au  moment  même  de 
leurs  meilleures  relations,  une  querelle  s'était 
engagée,  un  soir,  devant  madame  Récamier  entre 
l'auteur  d'Adolphe  et  celui  de  la  Monarchie  fran- 
çaise, sur  les  privilèges  de  la  noblesse. 

La  discussion  s'envenima,  et  il  échappa  à  Mont- 
losierdes  paroles  outrageantes.  Un  duel  fut  immé- 
diatement arrêté.  Montlosier  fut  blessé  à  la  main  de 
manière  à  ne  pouvoir  plus  tenir  son  épée  ;  les  deux 
adversaires  se  réconcilièrent  sur  le  terrain.  Mais 
beaucoup  de  bruit  s'était  fait  autour  de  celte  que- 
relle; la  police  de  l'Empire  était  plus  ombrageuse 
que  jamais  ;  madame  Récamier,  suspecte  à  cause  de 


342  LK    COMTK   I»K    MONTI.OSIKn 

sa  courageuse  amitié  pourmadamc  de  Staël,  pouvait 
être  inquiétée.  Benjamin  Constant  était  bien  aise 
aussi,  à  l'abri  de  l'éventualité  d'une  mort  tra- 
gique, de  glisser  dans  des  adieux  solennels  l'ex- 
pression d'une  tendresse  qui  pouvait  s'avouer. 

Deux  lettres  furent  par  lui  écrites  avant  le  duel. 
L'une  à  l'empereur,  datée  du  28  mai,  dans  laquelle 
il  s'efforçait  de  prévenir  les  impressions  fâ- 
cheuses qui  pourraient  être  données  contre  la 
personne  chez  qui  la  querelle  avait  eu  lieu.  Cette 
épître  se  terminait  par  ces  mots  : 

«  Je  regrette,  sire,  d'avoir  eu  si  peu  de  temps 
pour  vous  prouver  mon  zèle.  J'emporte  au  tombeau 
une  profonde  reconnaissance,  et  mes  derniers  vœux 
pour  deux  choses  inséparables,  la  gloire  de  votre 
Majesté  Impériale  et  la  liberté  de  la  France.  » 

Mais  la  seconde  lettre,  celle  adressée  à  madame 
Récamier,  est  une  dernière  déclaration  d'amour. 

((  Si  vous  m'aviez  seulement  aimé  d'une  amitié 
tendre,  disait-il,  j'aurais  tout  sacrifié,  même  l'hon- 
neur. Je  serais  heureux,  si  vous  m'aimiez;  môme 
au  milieu  du  blAme  universel,  je  tacherai  que  rien 
de  tourmentant  ne  vous  atteigne.  Si  M.  dcMontlo- 
sier  est  tué,  je  réponds  bien  que  rien  ne  vous 
atteindra...  Adieu  ;  je  vous  ai  bien   tendrement, 


ET    LK   GALLICANISME.  :U3 

quoique  bien  inutilement  aimée,  et,  si  je  meurs,  ce 
sera  en  vous  aimant  et  en  faisant  des  vœux  pour 
vous.  Vous  avez  été  souvent  dure,  et  j'ai  peine  à 
concevoir  que,  m'étant  réduit  à  une  simple  amitié, 
mon  afTection  n'ait  eu  pour  vous  que  si  peu  de 
valeur.  Mais  je  vous  dois  de  voir  avec  indifférence 
toutes  ces  chances.  Rien  ne  peut  me  faire  souffrir 
comme  j'ai  souffert  par  vous.  Adieu  ;  je  vous  aime 
autant  que  jamais.  Soyez  heureuse!  » 

C'était  le  tour  de  Montlosier.  Sa  lettre  à  madame 
Récamier,  datée  du  même  jour,  est  celle  d'un 
homme  du  monde  qui  s'excuse  d'avoir  troublé  la 
paix  d'un  salon  de  bonne  compagnie.  La  lettre  se 
termine  ainsi  : 

<f  En  laissant  de  côté  des  imputations  et  des 
révélations  qui  me  paraissent  inexplicables,  je 
dois  convenir  au  moins  que  la  conduite  de  M.  de 
Constant  envers  moi,  comme  homme  d'honneur,  a 
été  parfaite  en  tout  point...  Nos  démêlés  sont  ter- 
minés; il  me  reste  actuellement  à  traiter  avec 
vous  :  j'en  reviens  pour  cela  à  mes  excuses,  à  mes 
regrets  et  à  ma  véritable  douleur  d'avoir  pu  un 
seul  moment  vous  affliger  et  vous  contrister.  Je 
vous  prie  de  faire  part  de  ces  sentiments  aux 
dames  qui  étaient  avec  vous  et  de  continuer  de 


:!4i  LE   r.OMTK    1>  F.    MONTLOSIER 

recevoir  avec  volro  bonté  accoutumée  rhomma<;c 
(les  respectueux  sentiments,  avec  lesquels  je  suis 
depuis  longtemps,  madame,  votre  très  honoré  cl 
très  obéissant  serviteur.  » 

Lorsque  Monllosicr,  bien  des  années  après  cet 
événement,  revint  à  l'Abbaye-au-Bois,  la  société 
s'y  était  renouvelée;  Benjamin  Constant  venait  de 
mourir,  ruiné  et  triste;  madame  Récamier,  tout 
entière  au  culte  de  M.  de  Chateaubriand,  enchaî- 
nait aux  pieds  de  Tidole  vieillie  les  jeunes  amis 
qu'elle  recevait. 

S'il  ne  fréquentait  pas  le  monde  nouveau  qu'il 
ne  comprenait  plus,  Montlosier  parut  assidûment 
aux  séances  de  la  Chambre;  il  prit  pari  à  quel- 
ques-unes des  importantes  discussions,  à  celle  de 
la  loi  sur  l'instruction  primaire,  à  celle  du  budget 
de  IS.'jS,  à  celle  de  la  loi  sur  l'administration 
départementale. 

Esprit  inculte  et  incohérent,  il  s'y  montra  sou- 
vent confus,  mais  toujours  fécond  en  ressources. 
Un  lien  commim  unit  ses  diverses  harangues  : 
la  crainte  de  l'intervention  du  clergé  dans  les 
affaires  civiles.  L'orateur  s'élevait  plus  particuliè- 
rement contre  la  disposition  légale  qui  établissait 
le  curé,  dans  chaque  commune,  membre  de  droit 


KT   LI-:   GAMH'.AMSME.  ^45 

du  comité  de  surveillance  des  écoles.  Monlîosier 
est  tout  prêt  déjà  à  accuser  le  nouveau  gouver- 
nement d'entrer  à  l'égard  du  clergé  dans  les 
mêmes  voies  que  la  Restauration. 

Après  la  révolution  de  Juillet,  la  réaction  contre 
les  menées  et  l'influence  du  clergé  avaitcependant 
■été  plus  que  violente.  Des  églises  avaient  été  profa- 
nées, l'habit  ecclésiastique  insulté.  Les  débats  sur 
le  budget  des  cultes  en  1832  avaierU,  été  l'écho  des 
animosités  qui  avaient  survécu  à  la  défaite.  Mo-nt- 
losierne  comprit  pas  la  transformation  que  les  évé- 
nements politiques  déterminèrent  dansl'ultramon- 
tanisme.  L'Association  fondée  par  Lamennais  pour 
la  défense  de  la  religion  devenait  l'association  pour 
ladéfensede  la  liberté  religieuse,  elipariicuVièvemeni 
•de  la  liberté  de  V école.  U Avenir  était  créé  pour 
répandre  ces  idées.  M.  Dupin  essayait  bien,  dans  ses 
•écrits  com.me  dans  ses  discours,  de  rendre  aux 
maximes  de  l'ancienne  France  tout  leur  prestige. 
11  ne  pouvait  rendre  la  vie  à  des  croyances.  Le  galli- 
canisme était  plus  civil  que  religieux;  un  parti 
catholique  laïque  se  formait  et  prenait  pour  dra- 
peau ces  paroles  du  journal  V Avenir  :  «  Nous 
repoussons  avec  dégoût  les  opinions  qu'on  appelle 
gallicanes  parce  qu'elles  consacrent  l'anarchie  dans 


;!i('.  L  K    (.0  M  TE    l>  i:    M  (  »  N  1"  1.  0  S  I  K  li 

la   société  spiriliiellc    et  le   despolisnic   dans   la 
sociélé  politique.  > 

Le  gouvernement,  par  la  bouche  de  M.  Guizot, 
traça  les  règles  de  sa  conduite  dans  cette  mémo- 
rable séance ,  où  l'amondement  de  M.  Dubois 
sur  la  suppression  des  bourses  ecclésiastiques  fut 
débattu. 

«  Quand  je  repousse  cet  amendement,  dit  le 
grand  oraleur-en  183:2,  ce  n'est  pas  que  je  me  fasse 
illusion  sur  le  rôle  et  les  dispositions  de  la 
majeure  partie  du  clergé  dans  la  lutte  qui 
s'est  engagée  depuis  89  pour  l'établissement  d'un 
gouvernement  libre.  Je  n'ai  à  ce  sujet  aucun 
motif  personnel  d'erreur.  Je  sais  tout  ce  que  cette 
influence  a  eu  d'hostilité  au  progrès  des  idées  et 
des  institutions  nouvelles.  Je  sais  ce  qu'il  peut  y 
avoir  en  elle  de  malveillance  pour  la  révolution 
de  Juillet.  Je  comprends  que  la  France  ait  contre 
une  grande  partie  du  clergé  des  motifs  fort  natu- 
rels de  lancuncs  et  des  raisons  fort  légitimes  de 
défiance.  Ce  n'est  pas  le  point  de  vue  sous  lequel 
on  doit  considérer  la  question.  Ce  ne  sont  pas  les 
souvenirs  du  passé,  ce  sont  les  intérêts  et  les  be- 
soins du  présent  qui  doivent  régler  notre  conduite. 

>  La  situation  du   clergé   est  bien  changée   : 


ET    LE    GALLICANISME.  ^47 

comme  pouvoir  politique,  sa  défaite  est  complète. 
Le  clergé  n'a  pas  été  expulsé  de  France  avec 
Charles  X;  mais,  comme  pouvoir  politique,  il  n'a 
pas  moins  été  détrôné  que  lui.  » 

Montlosier  persistait  à  penser  que  les  temps  pré- 
sents étaient  les  mêmes  que  les  temps  passés.  Il 
écrivait  à  M.  Dupin  :  «  Le  premier  article  de  la 
loi  sur  l'Instruction  primaire  comprend  l'instruc- 
tion religieuse  dans  les  fonctions  qui  appartiennent 
au  gouvernement  :  c'est  une  erreur.  L'instruction 
religieuse  appartient  au  prêtre  et  non  à  l'instituteur 
primaire.  »  .On  a  depuis  et  souvent,  emprunté  à 
Montlosier  cette  pensée,  sans  constater  l'origine. 

Non  content  de  parler  à  la  tribune,  où  l'excen- 
tricité de  quelques-unes  de  ses  idées  avait,  il  faut 
le  reconnaître,  diminué  son  autorité,  Montlosier 
toujours  inquiet  sur  la  puissance  du  corps  sa- 
cerdotal, publiait  encore  en  1838  un  dernier  factum 
intitulé  :  Du  prêtre  et  de  son  ministère  dans  l'état 
actuel  de  la  France.  11  attaquait  les  refus  de  com- 
munion ;  il  ne  pouvait  comprendre  le  droit  mo- 
derne, c'est-à-dire  la  société  civile  souverainement 
maîtresse  chez  elle,  comme  leprêtre,  libre  dans  son 
for  intérieur  et  dans  l'Église.  Sa  mort  devait  préci- 
sément être  l'occasion  d'une  ardente  polémique  sur 


8i8  LE    COMTE   l>E    MON  ï  LOS  I  EU 

ces  droits  respectifs,  encore  mal  limités   par  la 
liberté  naissante. 

Ce  lut  dans  le  mois  d'octobre  1838  que  Mont- 
losier  sentit  les  premières  atteintes  de  la  maladie 
qui  devait  l'emporter. 

Il  était  encore  vigoureux,  et  qui  le  voyait  passer 
la  tête  haute,  presque  toujours  découverte,  le 
corps  droit,  la  mine  résolue  et  fière,  était 
l'rappé  de  son  grand  air.  L'intelligence  restait  plus 
forte  qu'éclairée,  plus  élevée  qu'étendue.  Mais  la 
passion,  la  passion  intense,  enflammait  encore 
tout  son  être  et  ranimait  les  organes  affaiblis.  L'âge 
n'avait  pas  éteint  le  regard.  Le  courage,  et  le 
mépris  de  la  mort  n'avaient  pas  baissé  en  lui. 
C'était  bien  le  représentant  de  cette  race  héroïque 
qui  montait  à  l'échafaud,  comme  elle  montait 
à  l'assaut.  Jamais  il  n'avait  reculé  devant  un  coup 
d'épée.  Sans  être  batailleur,  il  avait  pris,  de 
l'ancienne  éducation  aristocratique,  cette  intré- 
pidité et  cette  confiance  en  soi-même  qui  forment 
les  races  militaires.  Son  énergie  fit  ses  preuves 
môme  à  soixante-quatorze  ans. 

A  l'académie  deClermont,  dont  il  était  président, 
un  bel  esprit  s'était  avisé  de  faire  circuler  un 
grossier  quatrain  contre  l'auteur  du  Mémoire  à 


ET   LE   CALLICANISM  E.  'M9 

consulter.  Un  de  ses  parents  avait  répondu  par 
quatre  lignes  de  prose.  Monllosicr  apprend  celle 
démarche.  «  Je  vous  remercie,  dit-il  à  son  parenl, 
de  ce  témoignage  de  dévouement;  mais  j'ai  deux 
bras  qui  ont  trent£-sept  ans  chacun.  Ils  sont  encore 
capables  de  supporter  l'épée  ou  le  pistolet.  «Et  déjà, 
nous  raconte  un  témoin,  il  courait  chez  l'homme 
au  quatrain.  Des  amis  intervinrent,  satisfaction  fut 
donnée. 

Cette  verdeur  extraordinaire,  ill'avait  employée, 
dans  l'intervalle  des  sessions  parlementaires,  à 
achever  le  défrichement  des  landes  de  Randanne. 
Le  dernier  défenseur  des  idées  féodales  avait  passé 
de  longs  hivers  au  milieu  des  montagnes,  dans  une 
baraque  en  bois  qu'il  avait  transformée  très  tard 
en  maison  rustique.  C'était  sur  les  murs  de  cette 
ferme,  sans  tourelles  et  sans  créneaux,  que  le 
comte  de  Grammont,  qui  la  visitait  en  se  rendant 
auMont-Dore,  avaitgravé  spiriluellementcesmots  : 
«  Féodalité  du  xix'  siècle.  » 

Cependant  les  signes  précurseurs  de  l'éternel 
repos  se  montraient.  Les  dernières  lettres  de 
Montlosier  Irahis'saient  les  pressentiments  secrets 
du  dernier  sommeil.  Le  13  octobre,  il  écrivait  à 
l'un  de  ses  plus  éminents  amis  : 


X.0  LE   COMTK    I»  K    MONTLOSIKK 

«  .le  ne  me  vante  pas  auprès  de  vous  de  loulc 
rimmensilé  de  loi  et  de  croyance  qui  distinguent 
M.  (le  Donald  et  M.  de  Genoude;  mais  vous  connais- 
sez en  même  temps  le  zèle  dont  je  suis  animé  pour 
la  conservation  du  christianisme  et  surtoul  du 
christianisme  catholique.  » 

Peu  de  jours  après,  il  revenait  à  Clerinont  pour 
y  mourir. 

Le  récit  fidèle  des  dernières  journées  de  sa  vie 
nous  a  été  laissé  par  ses  parents,  par  ses  confidents 
intimes.  Ils  l'ont  tracé  sans  aigreur  comme  sans 
récrimination.  Ils  en  ont  attesté  solennellement 
l'exactitude,  et  ils  ont  donné  sans  hésiter  leur  hon- 
neur pour  garant  de  la  vérité. 

Nous  publions  comme  pièce  justificative  cet 
important  document,  qui  parut  dans  rAmi  de  la 
Charte, elnousy  avons  puisé  les  détails  nécessaires, 
poui'  essayer  do  montrer  jusqu'à  la  dernière  heure 
la  vigueur  originale  du  vieillard. 

<  Je  veux  me  conl'esser,  avait-il  dit,  mais  comme 
un  simple  chrétien,  sans  controverse;  mainte- 
nant, je  ne  peux  en  supporter  aucune.  » 

L'autorité  ecclésiastique  crut  alors  devoir  exiger 
de  l'auteur  du  Mémoire  à  consulter  une  rétracta- 
tion écrite  de  tout  ce  qui,  dans  ses  écrits  ou  ses  dis- 


ET    LE    GALLICANISME.  Jôl 

cours,  avail  pu  aflliger  l'Église  apostolique  et  ro- 
maine, et  être  contraire  à  son  enseignement  sur  le 
dogme,  la  morale  ou  la  discipline. 

Des  négociations  s'entamèrent,  et,  dans  le  cours 
des  discussions,  ces  religieuses  paroles  lurent 
prononcées  par  le  moribond  : 

«  On  ne  veut  pas  de  ma  confession;  mais  Dieu 
est  juste  et  je  peux  me  passer  de  prières  ainsi  refu- 
sées. Qu'on  m'emporte  dans  la  petite  maison  mor- 
tuaire qui  est  toute  prête  à  Randanne,  qu'on  y 
plante  une  croix,  pour  prouver  que  j'ai  voulu 
mourir  en  catholique!  Les  pauvres  femmes  se  si- 
gneront en  passant  et  leurs  prières  me  suffiront.  » 

Les  ternies  mêmes  de  la  Déclaration  furent  dé- 
hattus  au  pied  du  lit  de  l'agonisant.  Prêt  à  décla- 
rer qu'il  n'avait  jamais  entendu  rien  écrire  contre 
la  religion  catholique,  apostolique  et  romaine,  dans 
le  sein  de  laquelle  il  désirait  mourir,  il  se  refusa 
avec  obstination  à  signer  toute  formule  imposée. 

Il  s'éteignit  doucement,  le  9  décembre,  en  per- 
sévérant dans  ces  sentiments. 

Son  testament,  dalé  du  19  mars  1838,  fut  ou- 
vert. Il  contenait  l'expression  de  sa  volonté  très 
nette  d'être  présenté  à  l'église.  La  lamille  résolut 
de  se  conformer  aux  intentions  de  son  chef.  L'é- 


35e  I.  K  t'.(»MTE    I>K    MONTl.OSIEU 

vèclié  répondit  aux  démarches  parmi  relus  foiniel. 
Cependant, le  lendemain, au  moment  où  le  collège 
défilait  sur  la  place,  la  porte  de  l'église  des  Mini- 
mes fut  ouverte  à  deux  battants  et  laissa  voir  les 
autels  dépouillés  de  leurs  ornements.  Le  ciiar  fu- 
nèbre continua  sa  course  silencieuse  à  travers  les 
neiges,  jusqu'au  bois  deRandanne,où  le  tombeau  a 
été  élevé.  Les  paysans  des  montagnes,  descendus 
des  villages  voisins,  s'agenouillaient  respectueuse- 
ment sur  la  route. 

Cette  mort,  et  l'attitude  du  clergé  qu'on  accusa 
d'intolérance,  réveillèrent  dans  les  souvenirs  le 
nom  de  Montlosier.  Le  parti  libéral  s'empara 
de  la  question  concordataire.  A  la  Chambre  des 
pairs,  M.  Cousin  prit  ia  parole  et  signala  le  retour 
d'une  faction  qui  relevait  la  tète.  «  Il  s'est  donc 
rencontré,  ajouta-il,  une  aulorilé  religieuse  qui  a 
osé  refuser  la  sépulture  ecclésiastique  au  chrétien 
intrépide  qui  défendait  la  religion  quand  elle  était 
menacée  et  proscrite.  » 

.M.  VilIcMiain  vint,  dans  la  même  séance,  ajouter 
le  concours  de  sa  voix  éloquente  à  la  protestation  de 
M.  Cousin.  Le  garde  des  sceaux,  M.  Barthe,  saisit 
le  conseil  d'Etat  d'une  plainte  d'abus;  une  ordon- 
nance du  ."10  décembre  1838  fut  rendue.  Elle  ron- 


tr    LK    G  VI.  LICANISM  K.  353 

slatait  que  le  comte  de  Montlosicr  était  mort  dans 
la  profession  publique  de  la  religion  catholique, 
qu'il  avait  demandé  et  reçu  le  sacrement  de  la 
pénitence  et  que  le  seul  motif  de  refus  de  sépulture 
ecclésiastique  avait  été  que  Montlosicr  n'aurait 
pas  voulu  donner  devant  témoins  une  rétractation 
écrite  et  destinée  à  la  publicité.  Le  Conseil  d'État 
déclarait,  en  vertu  de  la  loi  du  18  germinal  an  X, 
qu'il  y  avait  eu  abus. 

Une  polémique  ardente,  ne  respectant  pas  la 
tombe,  s'engage  dans  la  Presse.  Un  pamphlet  de 
Cormenin  sous  le  titre  de  Défense  de  Vévêque  de 
C/erwonf  vint  attiser  les  animosités  antireligieuses 
et  rappeler  les  fureurs  de  certains  jours  de  la  Res- 
tauration. Les  véritables  notions  libérales  ne  pu- 
rent de  part  et  d'autre  éclairer  les  esprits  excités. 
Liberté  de  l'État  à  l'encontre  du  prêtre  dans  l'ordre 
du  temporel;  liberté  du  prêtre  vis-à-vis  de  l'État 
dans  l'ordre  purement  spirituel!  Point  d'empié- 
tement d'un  côté,  point  de  persécution  de  l'autre! 
Voilà  ce  que  nous  dirions   aujourd'hui. 

On  était  encore  loin,  il  y  a  quarante  ans,  de 
comprendre  cette  doctrine. 

Le  nom  de  Montlosicr  était  redevenu  encore  une 
fois  un  cri  de  ralliement  dans  les  querelles  reli- 

23 


r.l  LE   COMTE   DE   MONTLOSIEIl 

i^imises.  Il  n'a  cessé  de  Tètre  pendant  la  nio- 
narcliic  de  .luillet.  De  nos  jours,  les  partis  l'on! 
évoqué  tour  à  tour  pour  l'exalter  ou  le  calomnier. 
L'heure  de  la  justice  enfin  a  sonné  pour  lui. 

«  11  y  a  des  âmes  qui  errent  au  bord  du  Styx.  « 
Nous  avons  essayé  de  recueillir  une  de  ces  âmes 
agitées  et  inquiètes,  de  la  faire  connaître  el  esti- 
mer, malgré  ses  imperfections. 

Certes,  Montlosier  ne  fut  ni  un  écrivain  ni  un 
grand  politique;  mais  il  fut,  ce  qui  est  aussi  rare 
peut-être,  un  caractère. 


FIN 


PIÈCES  JUSTIFICATIVES 


DERNIERS  JOURS  DE  M.  DE  MONTLOSIER 


(Extrait  de  l'Ami  de  la  Charte.) 

Les  parents,  les  amis  du  comte  de  Montlosier  doivent 
à  sa  mémoire,  à  eux-mêmes,  à  leurs  concitoyens,  un  récit 
fidèle  des  dernières  journées  de  sa  vie.  L'exposé  qu'un 
membre  du  conseil  de  l'évêque  de  Clermont  a  prétendu 
faire  de  ces  douloureux  événements,  dans  la  Gazette 
(T Auvergne  du  15  décembre,  a  rendu  cette  obligation 
plus  grande,  plus  pressante.  En  les  adjurant  de  déclarer 
si,  dans  cet  ençosé,  aucune  des  circonstances  de  cette 
triste  mort  a  été  altérée  o\t  même  racontée  dans  un 
esprit  de  préoccupation  et  de  partialité,  on  leur  a 
interdit  toute  réticence,  et  prescrit  une  sincérité  com- 
plète. 

Ils  vont  donc  remplir,  dans  toute  son  étendue,  un 
pénible  devoir.  Mais  ils  le  feront  avec  une  fidélité  scru- 
puleuse, sans  aigreur,  sans  accusations,  sans  autres 
réflexions  que  celles  qui  sont  devenues  indispensables; 


358  PI  fcCES',  JUSTIFIC.ATIVKS. 

reproduisant,  autant  que  la  chose  était  possible,  les 
paroles  mêmes  qui  ont  été  prononcées;  attestant,  chacun 
pour  les  faits  dont  il  a  été  témoin,  l'exactitude  de  ce 
récit,  et  donnant  sans  hésiter  leur  honneur  pour  garantie 
de  leur  véracité. 

Tous  les  actes  importants  de  la  vie  de  M.  deMontlosier 
avaient  été  marqués  par  des  signes  de  son  attachement 
à  la  religion  catholique.  On  sait  avec  quel  éclat  il  la  dé- 
fendit à  l'Assemblée  constituante. Les  paroles,consignées 
par  M.  de  Chateaubriand  dans  sonGénie  du  Christia- 
«/<??»(>, sontdepuislongtempsdevenues historiques.  Plus 
tard,  lorsqu'il  attaqua  les  envahissements  ambitieux  des 
jésuites,  il  mit  les  plus  grands  soins  à  distinguer    la 
politique  de  la  religion.  Il  voulut  même  commencer  avec 
quelque  publicité,  afin  de  mieux  rendre  toute  méprise 
impossible.  Plusieurs  de  ses  écrits  ultérieurs  débutent 
en  quelque  sorte  par  une  profession  de  foi.  Enfin,  le 
13  octobre  dernier,  il  écrivit  de  Randanneà  l'un  de  ses 
amis  les  plus  éminents,  une  lettre  dont  les  premières 
lignes  contenaient  cette  phrase  remarquable  :  «  Je  ne 
me  vante   pas   auprès  de  vous   de  toute  l'immensité 
de  foi  et  de  croyance  qui  distinguent    M.   de   Donald 
et  M.   de  Genoude;  mais    vous  connaissez  en   même 
temps  le  zèle  dont  je  suis  animé  pour    la  conservation 
du  christianisme  et  surtout    du  christianisme  catho- 
lique. » 

Peu  de  jours  après,  sentant  les  premières  atteintes 
de  sa  maladie,  il  revint  à  Clermont.Dcs  lors, il  comprit 


PIÈCES  JUSTIFICATIVES.  359 

que  sa  fin  élait  prochaine.  Il  s'en  expliqua  avec  ses  amis 
d'une  manière  si  ferme,  qu'il  était  presque  impossible  de 
cherchera  lui  faire  illusion.  Les  progrès  du  mal  étaient 
lents  mais  soutenus,  la  famille  s'alarmait,  l'inquiétude 
se  répandait  dans  le  public.  Une  sœur  de  la  charité  était 
venue  demander  des  nouvelles  du  malade.  Pareille  visite 
fut  faite  par  M.  le  curé  de  Saint-Pierre.  Le  dimanche, 
2  décembre,  M.  l'évéque  se  présenta  dans  un  moment 
où  il  ne  pouvait  être  reçu 

Le  même  jour,  à  deux  heures,  M.  de  Montlosier  fit 
appeler  M.  Charolois,  doyen  du  conseil  de  préfecture, 
et,  lui  ayant  parlé  de  ces  visites  :  «  Je  suis  gravement 
malade,  ajouta-t-il  ;  j'ai  des  devoirs  à  remplir.  Vous 
counaissez  mes  sentiments;  je  veux  mourir  dans  la 
religion  de  mes  pères,  dans  la  religion  catholique, 
apostolique  et  romaine.  Je  veux  me  confesser,  mais 
comme  un  simple  chrétien,  sans  controverse;  mainte- 
nant je  ne  peux  en  supporter  aucune.  Voyez,  en  mon 
nom,  monseigneur  l'Évêquc,  dites-lui  que  s'il  a  la 
bonté  de  se  rendre  à  ma  prière,  je  le  recevrai  avec 
humilité,  avec  respect.  » 

Ces  paroles  furent  rapportées  par  M.  Charolois  à 
M.  l'Évèque,  dans  l'entretien  qu'il  voulut  bien  lui  ac- 
corder le  soir  même. 

M.  Charolois  sortit  de  celte  entrevue  le  cœur  pleine- 
ment satisfait.  Les  paroles  du  prélat  avaient  été  remplies 
de  tolérance.  Il  se  rappelait  que  M.  de  Montlosier  avait 
assistés  son  sacre. 


3r.O  l'iF.r.KS    Jl'STIF  IC.ATIVKS. 

«  Je  serai  heureux  de  vous  voir  en  Auvergne,  disait 
alors  l'écrivain  octogénaire;  peut-être,  à  cause  de  mes 
ouvrages,  vous  a-l-on  fait  de  moi  un  portrait  bien  noir. 
Vous  verrez  pourtant  que  je  ne  suis  pas  si  méchant.  -- 
Ce  sera  un  bonheur  pour  moi  d'être  en  bons  rapports 
avec  vous,  avait  lépondu  le  nouvel  évêque;  mais  je  dois 
avouer  que,  absorbé  par  les  soins  de  mon  minisière,  je 
n'ai  pu  lire  aucun  de  vos  ouvrages.  » 

Les  derniers  mots  de  M.  Féron  à  M.  Charolois  furent 
qu'il  enverrait,  le  lendemain  matin,  prendre  l'iieure  de 
M.  de  Montlosier. 

Le  lendemain,  à  deux  heures,  celui-ci  disait  à 
M.  Charolois  :  «  Jai  vu  l'évêque,  je  ne  suis  pas  content; 
il  exige  de  moi,  préalablement  à  toute  confession,  une 
rétractation  que  je  ne  peux  pas  lui  donner.  Vous  savez 
bien  ce  que  je  vous  ai  dit;  je  veux  être  confessé  comme 
tout  le  monde.  » 

Le  mardi  4,  M.  l'Evêque  se  donne  la  peine  de  venir 
rendre  compte  à  M.  Charolois  de  ce  qui  s'élait  passé  la 
veille.  Celui-ci  osa  lui  témoigner  sa  douleur  et  même  sa 
surprise;  car,  dans  la  première  entrevue,  il  n'avait  été 
question  d'aucune  rétractation. 

M.  l'Evêque  allégua  alors  une  décision  prise,  dit-on, 
pendant  les  dernières  années  de  la  vie  de  M.  de 
Dampierre  (décision  restée  jusqu'à  présent  tout  à  fait 
inconnue  et  dont  il  eût  élé  convenable  de  publier  le 
texte  et  la  date,  lorsque  l'on  a  écrit  à  la  Gazette  (VAii- 
vevtjnc).  Le  j)rélat  parla  encore  de  sa  grande  responsa- 


PIÈCKS    JUSTIFICATIVES.  361 

bilité,  des  regards  de  lou(e  la  France  catholique  qui 
élaienl  tournés  sur  lui.  Enfin,  il  laissa  prendre  copie 
do.  cette  déclaration,  en  ajoutant  qu'il  ne  lui  donne- 
rait de  publicité,  après  la  signature,  qu'autant  qu'on 
l'y  forcerait. 

Cette  déclaration,  a-t-on  dit,  portait  en  substance: 
Je  déclare  rétracter  de  cœur  tout  ce  que  mes  écrits 
pourraient  renfermer  de  contraire  à  renseignement 
de  VÉglise.  En  voici  le  texte  complet  que  nous  reprodui- 
sons sans  aucun  commentaire  : 

«  L'an,  etc.. 

»  En  présence  de  M.  l'évèque  de  Clermont  et  de  nous 
soussignés,  M.  ...,  désirant  ardemment  se  préparer  à 
une  mort  chétienne  et  obtenir  de  Dieu  miséricorde,  a 
déclaré  qu'il  rétractait,  dans  toute  la  sincérité  de  son 
âme,  tout  ce  qui,  dans  ses  écrits  ou  discours,  avait  pu 
affliger  VEglise  apostolique  et  romaine,  et  être  con- 
traire à  son  enseignement  sur  le  dogme,  la  morale  ou 
la  discipline.  » 

M.  Charolois  s'eiïorça  d'exprimer  ses  doutes  sur  le 
consentement  de  M.  de  Montlosier,  à  faire  ce  qu'on  exi- 
geait de  lui.  «Le  corps  deM.de  Montlosier  est  mourant,  » 
disait-il  ;«  mais  son  intelligence,  son  énergie  sont  en- 
core vivantes  et  entières;  il  exprime  à  ses  amis  des  vo- 
lontés plutôt  qu'il  n'admet  des  conseils.  »  Néanmoins, 
M.  Charolois  consentit  à  être,  auprès  du  malade,  l'in- 
terprète des  désirs  de  M.  l'évèque. 

Il  se  rendit  immédiatement  chez  M.  de  Montlosier; 


362  PIÈCES    JUSTIFICATIVES. 

mais  il  n'eut  pas  à  lui  donner  lecture  de  la  rétractation' 
dont  il  était  ]»orlonr.  A  peine  le  niot  de  déclaration  ful-il 
prononcé  que  le  malade  s'écria  :  «  C'est  assez.  Je  com- 
prends. On  veut  me  faire  mourir  sans  confession... A  eux 
la  responsabilité.  Cependant,  je  ne  suis  pas  excommunié, 
aucun  de  mes  écrits  n'a  été  mis  à  l'index...  »  Il  ajouta  : 
«  C'est  assez...  je  vous  remercie.  » 

M.  Cliarolois  rendit  compte  à  M.  l'évèque  du  résullat 
de  sa  pénible  mission. 

M.  de  Montlosier  exprima,  immédiatement  après,  ses- 
dernières  intentions  à  MM.  Cliarolois,  Chaisemartin  et 
Bayle-Mouillard.  &  On  n'a  pas  voulu  de  ma  confession,, 
disait-il;  mais  Dieu  est  juste,  et  je  peux  me  passer  de 
prières  ainsi  refusées.  Cliaisemartin  me  fera  emporter 
dans  la  petite  maison  mortuaire  qui  est  toute  prête  à 
Randanne.  On  y  plantera  une  croix  pour  prouver  que  j'aL 
voulu  mourir  en  catholique.  Les  pauvres  femmes  se  si- 
gneront en  passant;  leur  prière  me  suffira.  » 

Dès  cet  instant,  il  sembla  de  plus  en  plus  résigné  à 
une  fin  prochaine.  Son  corps  s'affaiblissait  chaque  jour, 
l'audition  devenait  de  plus  en  plus  difficile,  la  vue  était 
troublée,  mais  l'intelligence  restait  ferme  et  entière.  Son> 
caractère  n'était  point  altéré.  Seulement  il  se  manifestait 
en  lui  un  redoublement  de  bienveillance.  Quand  ses  amis 
étaient  près  de  son  lit,  il  voulait  toujours  avoir  leur  main 
dans  les  siennes.  «  Il  est  bien  temps  pour  vous  que  cela 
fmisse,  disait-il  quelquefois.  Pauvres  amis,  il  est  heu- 
reux pour  vous  que  je  n'aie  pas  à  mourir  deux  fois,  vous 


PIÈCES  JUSTIFICATIVES.  363 

auriez  trop  de  peine.  »  II  s'informait  avec  anxiété  de 
lï'lat  de  la  température,  demandait  s'il  y  avait  déjà  de  la 
neige  dans  les  niontai,fnes.  «  Vous  souffrirez  bien,  disait- 
il,  pour  me  conduire  à  Randanne.  »  Du  reste,  pas  une 
plainte  sur  lui-même,  pas  un  mouvement  d'impatience. 
Point  de  forfanterie,  d'affectation  ni  de  faiblesse.  Il  fut 
calme,  ferme  et  ])on  :  on  peut  lui  appliquer,  dans  toute 
son  étendue,  la  sublime  expression  de  Bossuet  :  //  a  été 
doux  devant  la  mort. 

Cependant  le  curé  de  la  paroisse  était  revenu  deman- 
der des  nouvelles  du  malade.  Cette  circonstance  lui  fit 
croire  qu'il  trouverait  là  des  dispositions  plus  bienveil- 
lantes qu'à  l'évèché,  cl,  le  jeudi  soir  (6  décembre),  cau- 
sant de  cette  visite  avec  MM.  Cliarolois  et  Chaisemartin, 
il  dit  à  ce  dernier  :  «  Je  n'ai  pu  le  revoir,  mais  c'est  à 
regret.  Allez  le  trouver,  je  veux  mourir  en  catholique, 
je  veux  me  confesser,  mais  sans  déclaration,  sans  dé- 
claration. »  Ces  paroles  furent  les  dernières  qu'il  adressa 
sur  ce  point  à  M.  Charolois,  qui  ne  revint  auprès  de  lui 
que  deux  heures  avant  sa  mort. 

M.  Chaisemartin  s'acquitta  sur-le-champ  de  la  mission 
qu'il  avait  reçue.  «  Vous  serez  pleinement  satisfait  en 
confession,  disait-il,  mais  ne  demandez  pas  de  déclara- 
lion  préalable;  pour  trop  vouloir,  vous  n'obtiendriez 
rien.  » 

—  Je  connais  M.  de  Monllosier,  répondit  le  curé; 
je  sais  qu'il  est  religieux;  qu'il  fait  beaucoup  de  bien 
en  secret;  j'irai    le  voir    demain,  à    onze    heures, 


36t  PIÈCES    JlSTlFirATIVFS. 

avec  grand  plaisir,  cl  j'ospère  qu'il   sera  conlent   de 
moi. 

Celle  journée  du  lendemain,  vendredi  "  décembre, 
fui  marquée  par  de  graves  et  Irisles  événements.  Il  en 
est  que  nous  aurions  voulu  passer  sous  silence;  mais, 
dans  la  lettre  à  la  Gazette  (fAuverfine,  on  a  cherché  à 
faire  entendre  (jue  le  pénitent  avait  voulu  surprendre  le 
prêtre.  Une  semblable  accusation  ne  permet  ni  réti- 
cence ni  réserves. 

A  dix  heures,  les  médecins,  MM.  Bertrand,  Fleuryet 
Peghoux,  laissaient  entendre  qu'ils  n'avaient  plus  d'es- 
pérances. A  dix  heures  et  demie,  M.  de  Monllosier  se 
trouva  beaucoup  plus  mal,  il  crut  sa  dernière  heure 
arrivée,  et  demanda  avec  instance  le  prêtre  dont  on  lui 
avait  annoncé  la  prochaine  visite.  Son  fils, sa  bellp-fdle 
effrayés,  coururent  en  toute  hâte  appeler  le  curé  de  Saint- 
Pierre.  Il  était  absent,  mais  un  des  vicaires  était  libre; 
instruit  qu'il  y  avait  urgence,  il  se  rendit  en  toute  hâte 
chez  M.  de  Monllosier. 

Immédiatement  madame  Marie  de  Monllosier  l'inlro- 
duisit,  et  le  laissa  seul  auprès  du  lit  de  son  beau-père. 

Aprèsy  être  resté  assez  longtemps,  il  sortit, et, trouvant 
quelques  personnes  dans  la  pièce  voisine,  s'écria  en 
joignant  les  mains  :  «  Quel  excellent  homme!  que  je  suis 
heureux  de  l'avoir  confessé,  d'avoir  été  choisi  pour  cette 
belle  mission!  »  Il  ajouta  aussi  quelques  paroles  qui  ne 
pouvaient  laisser  de  doute  sur  son  esprit  de  tolérance  et 
de  bonté. 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES.  365 

II  ([uitta  la  maison,  et  on  le  vit  se  dirij^er  du  côlé  de 
révcché.  Trois  quarts  d'heure  après,  il  revint,  causa  un 
instant  avec  le  malade,  puis  parla  pour  la  première  fois 
à  la  famille  d'une  déclaration  dont  il  apportait  la  for- 
mule écrite.  Aucune  copie  n'en  a  été  laissée;  cependant 
ceux  qui  l'ont  lue  croient  ne  faire  aucune  erreur  grave 
en  la  reproduisant  ainsi  : 

a  Devant  nous  soussignés..., M.  de  Montlosier,  comte 
et  pair  de  France,  a  déclaré  qu'il  rétracte  tout  ce  qu'il 
peui  y  avoir  dans  ses  écrits  de  contraire  à  l'Eglise  catho- 
lique, apostolique  et  romaine,  qu'il  vénère,  et  dans  le 
sein  de  laquelle  il  veut  vivre  et  mourir  en  enfant  sou- 
mis. » 

Suivant  le  jeune  prêtre,  M.  de  Montlosier  consentait 
à  lire  celte  pièce  en  présence  de  ses  amis,  qui  devaient 
la  signer  ensuite. 

Cette  formule  fut  communiquée  simultanément  à 
M.  François  de  Montlosier  et  à  sa  femme,  à  M.  le  comte 
de  Raynaud,  à  M.  Galien  de  Kaynaud;  tous  s'inquié- 
taient de  quelques-unes  des  expressions.  M.  le  comte 
G.  de  Raynaud  demandait  que  le  mot  pourrait  fût 
substitué  au  mot  peut.  Il  ajoutait  que  les  amis  de 
M.  de  Montlosier  ne  signeraient  jamais  une  déclara- 
lion  pareille;  lui-même  s'y  refusait  dès  lors  formelle- 
ment. En  ce  moment,  M.  Chaisemartin  entra,  et  madame 
Marie  de  Montlosier  le  pria  d'appeler  M.  Bayle-Mouil- 
lard. 

L'o^)inion  de  celui-ci  était  arrêtée  à  l'avance.  Il  lui 


<;6  n  KC.Ks  .1  isTii-n:  vTiv  i:s. 

semblait  qu'au  pieJ  iluii  lit  de  mort  tout  devait  se  passer 
entre  le  clirétieu  et  le  prêtre;  que  le  mystère  conveuail 
également  au  pardon  et  au  repentir;  enfin,  il  no  voyait 
aucune  utilité  à  faire  faire,  on  présence  de  témoins,  une 
déclaration  que  l'on  avait  pour  ainsi  dire  promis  de  tenir 
secrète.  Mais  aussi  il  était  décidé  à  suivre  pour  règle  de 
conduite  la  volonté  de  M.  de  Montlosier.  Certain  que 
la  puissante  intelligence  de  son  vieil  ami  était  encore 
pleine  de  force, il  pensait  que  son  unique  devoir  était  de 
connaître,  de  respecter  et  de  faire  exécuter  ses  dé- 
cisions. 

Il  savait  depuis  longtemps  que  M.  de  Montlosier 
n'avait  jamais  voulu  sciemment  écrire  contre  la  religion  ; 
que,  si  certaine  opinion  hétérodoxe  s'était  glissée  dans 
ses  écrits,  c'était  en  quelque  sorte  à  son  insu,  et  qu'il 
attachait  à  ce  fait  la  plus  grande  importance. 

Or,  la  déclaration  présentée  à  M.  Bayle-Mouillard 
semblait  contenir  une  reconnaissance  formelle  d'hérésie; 
plusieurs  expressions  étaient  ambiguës;  quelques  anté- 
cédents lui  faisaient  penser  que  le  mot  de  rétractation 
blessait  l'esprit  du  malade;  surtout  il  craignait  que  le 
vague  de  cette  formule  ne  permît  à  quelques  personnes 
de  l'étendre  aux  écrits  contre  les  jésuites,  chose  que 
M.  de  Montlosier  n'eût  jamais  tolérée. 

Resté  seul  avec  M.  le  vicaire,  il  s'efforça  de  lui  expliquer 
avec  convenance  quelques-unes  de  ces  raisons.  Vaine- 
ment le  jeune  prêtre  assurait  que  M.  de  Montlosier  avait 
accepté  cette  formule.  «   ^'en  croyez  rien,  répétai  ' 


P  1  KG  i:  s  .11  s  T  I  I'  1  C.  A  r  I  V  k  s  ,  367 

JI.  Dayle-Mouillard  ;aujouririiui, sa  fatigue,  dit-on,  est 
grande;  il  peut  avoir  mal  entendu,  mal  compris;  soyez 
sûr  que,  lorsqu'il  la  connaîtra  bien,  il  la  repous- 
sera. » 

Néanmoins,  sur  la  foi  du  vicaire,  chacun  avait  répété 
à  M.  Bayle-Mouillard  que  M.  de  Montlosier  consentait 
À  faire  une  déclaration  dont  il  serait,  en  quelque  sorte, 
lionne  procès-verbal  par  ses  parents  et  ses  amis;  qu'un 
rendez-vous,  pour  cela,  était  indiqué  à  cinq  heures,  que 
la  confession  n'avait  eu  lieu  que  sous  cette  condition. 
Ne  pouvant  parler  au  malade,alors  très  fatigué  de  la  crise 
du  malin  et  de  sa  confession;  ignorant  que,  après  celte 
l'onfession,  le  prêtre  s'était  absenté,  et  n'avait  parlé 
qu'une  heure  plus  lard  de  la  déclaration,  M.  Bayle- 
Mouillard  crut  ce  qu'on  lui  assurait;  et  convaincu  que 
son  devoir  se  bornait  désormais  à  prévenir  toute  équivo- 
que dans  la  déclaration  promise,  et  à  la  mettre  d'accord 
avec  les  intentions  réelles  de  M.  de  Montlosier,  il  prit  la 
plume,  et  traça  la  formule  suivante  : 

«  Je  déclare  que  je  n'ai  jamais  entendu  rien  écrire 
contre  la  religion  catholique,  apostolique  et  romaine 
dans  le  sein  de  laquelle  je  désire  mourir. 

»  S'il  m'est  échappé  quelque  doctrine  opposée  à  ses 
dogmes  ou  à  sa  morale,  je  la  répudie  comme  contraire 
à- mes  intentions  passées  et  présentes.  » 

«  SiM.de  Montlosier  adopte  une  déclaration  écrite, 
<'e  sera  celle-là,  ajouta  M.  Bayle-Mouillard.  »  Le  fils, 
les  parents,  M.  Chaisemartin,  à  qui  elle  fut  immédiate- 


3G«  l'IÈC.KS    J  l  STiriC.ATl  VES. 

meut  roiniminiquée,  élaicnldu  même  avis;  M.  le  vicaire 
la  trouvait  aussi  très  satisfaisante,  cependant  il  hcsilail 
et  semblait  embarrassé.  L'hésitation,  l'incertitude  ces- 
sèrent, lorsque  M.  Bayle-Mouillard,  comprenant  la  cause 
de  cette  anxiété,  engagea  le  vicaire  à  communiquera  ses 
supérieurs  la  formule  nouvelle.  Avant  de  se  retirer  , 
MM.  Chaisemartin  et  Bayle-Mouillard  voulurent  pour- 
tant saluer  leur  ami.  Ils  le  trouvèrent  souffrant,  affaissé, 
ne  s'arrêtèrent  point,  ne  firent  aucune  (jucstion.  Néan- 
moins il  leiir  dit  d'une  voix  très  oppressée  :  «  Je  me  suis 
confessé  au  vicaire...  Il  a  été  content  de  moi,  et  moi  de 
lui...,  très  content.  Je  lui  ai  promis  de  déclarer  que  je 
suis  bon  catholique...  devant  vous...  ce  soir,  à  cinq 
heures...  venez...  » 

Ces  paroles  firent  croire  à  ceux  qui  les  entendaient 
que  M.  de  Monllosier  avait  promis,  en  effet,  comme  on 
le  leur  avait  dit,  une  déclaration  attestée  par  ses  amis  : 
il  n'en  était  rien  cependant.  M.  de  Montlosier  avait  com- 
pris qu'il  ferait  une  profession  de  foi,  qu'il  la  ferait  de- 
vant quelques  témoins;  mais  jamais  il  n'avait  entendu 
qu'il  en  serait  dressé  procès-verbal. 

Les  détails  qui  précèdent,  ces  formules  écrites  se  rat- 
tachent à  la  confession  de  M.  de  Montlosier;  mais  ils 
sont  surtout  nécessaires  pour  faire  comprendre  la  scène 
déplorable  qui  a  terminé  cette  journée,  scène  dont  nous 
ne  pouvons  parler  sans  douleur. 

A  cin(i  heures,  tous  ceux  qui  avaient  été  convoqués 
étaient  réunis,à  l'exception  de  M.  Cliarolois,qu'oii  litaver- 


PIÈCES  JUSTIFICATIVES.  309 

lir  de  nouveau.  MM.  de  Raynaud,  M,  François  de  Mont- 
losier,  sa  belle-mère  et  safemnie,  MM.  Bayle-Mouillard  et 
Chaiseniartin  étaient  avec  M.  l'abbé,  qui  paraissait  salis- 
fait,  et  ne  disait  mot;  tout  à  coup  il  entra  dans  la  chambre 
du  malade,  et,  quelque  temps  après,  les  autres  personnes 
présentes  y  furent  appelées.  Avant  de  se  rendre  à  cette 
invitation,  on  crut  devoir  faire  prévenir  le  malade  de 
l'absence  de  M.  Charolois;  sans  doute,  à  celte  nouvelle, 
il  voulut  attendre  encore,  car  le  vicaire  revint  auprès  des 
pa  ents  assemblés.  «  Tout  va  bien,  dit-il  en  rentrant, 
M.  le  comte  adopte  la  déclaration;  la  déclaration,  à  la- 
quelle il  n'y  a  presque  rien  de  changé.  »  A  ce  mot  de 
changement,  la  surprise  se  peignit  sur  toutes  les  figures. 
Quoi  !  changer,  sans  mot  dire,  une  déclaration  adoptée 
en  commun,  sauf  l'approbation  des  supérieurs;  la  com- 
muniquer clandestinement,  pour  ainsi  dire,  à  un  malade 
fatigué;  faire  appeler  subitement  près  de  son  lit  ses 
amis,  ses  parents,  sans  les  avoir  avertis  à  l'avance;  s'y 
prendre  de  manière  à  rendre  toute  observation  ou  diffi- 
cile ou  impossible!  Ces  réflexions  furent  faites  au  jeune 
prêtre  avec  modération,  mais  avec  force,  a  Je  ne  peux 
assister  à  la  lecture  de  cette  déclaration  altérée,  qu'après 
en  avoir  pris  connaissance,  dit  M.  Bayle-Mouillard.  Où 
est-elle?  —  Sur  la  table  de  M.  de  Montlosier.  Je  vous 
prie,  d'ailleurs,  de  croire  que  je  n'ai  rien  fait  sans  l'ordre 
de  mes  supérieurs.  » 

M.  le  vicaire  rentra  dans  la  chambre  du  malade,  et, 

sur  ce  qui  s'y  est  passé,  nous  sommes  réduits  à  des  con- 

21 


370  IMÈCES    JUSTIFICATIVES. 

jeotures.  M.  deMontlosier  avait-il  lu  la  déclaration  ainsi 
laissée  près  de  lui,  et  avait-il  eu  le  temps  d'en  peser  les 
expressions?  Fit-on  une  tentative  infructueuse  pour  obte- 
nir une  signature  que,  depuis  plusieurs  jours,  il  ne  pou- 
vait plus  tracer?  En  lui  présentant  une  plume,  arriva- 
t-on  à  lui  faire  comprendre  ce  qu'il  n'avait  pas  entendu? 
nous  l'ignorons;  mais,  au  bout  de  quelques  minutes, 
M.  l'abbé  revint  consterné.  «  Tout  est  cbangé,  dit-il, 
M.  de  Montlosier  veut  bien  faire  une  déclaration  verbale, 
mais  il  ne  veut  rien  d'écrit.  —  Je  vous  l'avais  fait  pres- 
sentir, Monsieur  l'abbé,  dit  M.  Bayle-Mouillard.  — Mais 
iln'élève  pas  de  difficulté  sur  telle  ou  telle  déclaration, 
seulement  il  ne  veut  pas  d'écrit.  —  Vous  avez  fait  pré- 
cisément tout  ce  qu'il  fallait  pour  cela...  Mais,  enfin,  où 
est  cette  déclaration?  )) 

M.  le  vicaire  la  sortit  de  sa  soutane.  «  La  voici,  disait- 
il  en  la  remettant  à  M.  Bayle-Mouillard.  On  a  pris  un 
peu  dans  l'une,  un  peu  diins  l'autre,  ».  Et,  voyant  ui:  vif 
sentiment  de  blànie  se  peindre,  à  la  lecture  de  cette 
pièce,  sur  le  visage  de  celui-ci,  il  se  liàta  d'ajouter  :  «  Je 
vous  prie  de  croire,  monsieur,  que  j'ai  reçu  des  ordres; 
je  n'ai  rien  l'ait  de  mon  propre  mouvement.  —  Je  le 
crois,  j'ai  besoin  de  le  croire,  lui  répondit-on;  une  dé- 
claration avait  été  proposée  par  vous  ce  matin  ;  nous 
l'avions  blâmée  comme  ambiguë,  vague,  équivoque  ;  nous 
en  avions  proposé  une  autre,  qui  vous  avait  semblé  con- 
venable. Et,  ce  soir,  sans  explication,  sans  avertissement, 
vous  présentez  au  malade  précisément  la  déclaration 


PIÈGES   JUSTIFICATIVES.  371 

désapprouvée,  en  y  laissant  tout  ce  qu'elle  contenait 
d'équivoque;  en  vous  bornant  à  retrancher  les  mots  :  En 
enfant  soumis,  et  ù  remplacer  rétracter  par  répudier. 
Vous  avez  raison  :  vous  ne  pouvez  pas  avoir  fait  cela  libre- 
ment ;  et  vous  comprendrez  sans  doute  que  je  ne  peux  y 
participer  volontairement.  » 

A  mesure  (jue  cette  pièce,  si  étrangement  substituée, 
passait  de  main  en  main,  tous  les  membres  de  la  famille 
exprimaient  les  mêmes  sentiments.  MM.  Chaisemartin  et 
Bayle  -Alouillard  se  retiraient,  quand  ils  furent  demandés 
par  le  malade. 

11  dit  au  premier  :  «  Ce  matin,  j'étais  bien  content  de 
M.  l'abbé  ;  mais,  ce  soir,  ce  n'est  plus  cela  :  on  l'a 
to-urné.  »  Il  ajouta  en  s'adressant  à  tous  les  deux  :  «  Ce 
matin,  j'avais  promis  de  faire  devant  mes  amis  une  dé- 
claration verbale,  de  rétracter  les  erreurs  de  mes  écrits, 
s'il  y  en  a.  Je  l'avais  promis  et  suis  prêt  aie  faire.  Mais, 
ce  soir,  on  veut  un  procès-verbal,  des  signatures.  A  quoi 
bon?  Pour  faire  du  bruit  dans  les  journaux,  du  scan- 
dale? ce  serait  honteux!  Je  n'en  veux  pas.  Allons,  mes 
bons  amis,  pardonnez-moi  de  vous  avoir  donné  une  peine 
inulile.  Adieu,  pour  ce  soir...  Vous  comprenez...  Adieu 
pour  ce  soir...  » 

Ces  paroles  furent  aussitôt  transmises  à  M.  l'abbé.  Son 
embarras,  son  affliction  semblaient  sincères.  Peut-être 
comprenait-il  que,  par  suite  de  quelque  malentendu,  ou 
d'une  obéissance  aveugle,  il  s'était  laissé  aller  à  des 
démarches  fâcheuses,  et  dont  il  n'avait  pas  prévu  la 


37i  PIÈCES  JUSTIFir.ATIVES. 

portée.  Sa  bonté,  la  pureté  de  ses  iiitenlions  personnelles 
ne  pouvaient  pas  être  un  moment  douteuses.  M.  Bayle- 
Mouillard  alla  à  lui.  «  Personne  n'entend  vous  blâmer, 
monsieur  l'abbé,  lui  dit-il;  mais  parlez  à  M.  le  curé; 
M.  Chaisemartin  s'unira  à  vous  pour  obtenir  qu'on  se 
contente  d'une  déclaration  verbale.  —  Je  n'y  comprends 
rien,  répondit  M.  le  vicaire,  mais  je  suis  bien  sûr  d'avoir 
parlé  d'une  déclaration  écrite.  —  Êtes-vous  sûr  d'avoir 
été  bien  entendu?  Nos  voix,  qui  sont  familières  à  M.  de 
Montlosier,  ne  lui  arrivent  qu'avec  peine;  la  maladie  a 
encore  aggravé  sa  surdité.  —  Comment!  il  est  sourd? 
ah!  cela  m'explique  tout...  Pourquoi  ne  l'ai-je  pas  su 
plus  tôt? 

Le  lendemain  matin,  M.  Chaisemartin  fit,  auprès  de 
M.  le  curé  des  Minimes,  une  démarche,  pour  obtenir  que 
la  déclaration  verbale  fût  acceptée.  «  Je  le  désire,  disait- 
il,  pour  la  tranquillité  du  malade  et  la  satisfaction  de 
l'Église.  Je  crois,  d'ailleurs,  que  vous  n'obtiendrez  rien 
de  plus.  —  Oh  !  répondit-on,  il  faut  espérer;  les  malades 
ont  quelquefois  de  bons  moments.  » 

L'avant-veille,  M.  le  comte  de  Raynaud  avait  fait  aussi 
une  tentative  inutile  à  l'évèché  ;  la  veille,  M.  le  lieutenant 
général  Brun  de  Villeret  avait  eu  une  conférence  avec 
M.  rÉvêque;  il  lui  proposait  de  présenter  à  l'approba- 
tion de  M.  de  Montlosier  une  formule  par  laquelle 
celui-ci  déclarerait  vouloir  vivre  et  mourir  dans  la 
religion  catholique,  profession  de  foi  suffisante  pour 
couvrir  toutes  les  irrégularités  qui  pouvaient  se  trou- 


PIÈCES  JUSTIFICATIVES.  373 

ver  clans   ses   écrits.  M.   l'ôvôque  n'agréa  point  cette 
proposition. 

Le  8  décembre,  M.  Brun  de  Villeret  se  rendit  chez 
son  collègue  mourant,  lui  présenta  la  formule  préparée 
par  M.  Bayle,  et  lui  demanda  s'il  y  donnait  son  adhésion. 
Le  malade  l'approuva  pleinement,  offrit  de  la  lire  devant 
ses  amis,  se  refusant  seulement  à  ce  qu'il  en  fût  dressé 
procès-verbal.  Tout  procès-verbal,  toute  déclaration 
écrite  semblait  au  malade  une  occasion  de  bruit  et  de 
Scandale  qu'il  repoussait  avec  énergie. 

Le  général  se  présenta  de  nouveau  à  l'évèché  pour 
communiquer  cette  offre;  mais  M.  l'évêque  était 
absent. 

Quelques  instants  plus  tard,  M.  de  Montlosier  disait  à 
M.  Bayle-Mouillard  :  «  Point  d'acte,  même  quand  il  serait 
rédigé  par  vous.  Vous  écririez  exactement  tout  ce  que 
je  pense,  et  je  pense  tout  ce  que  vous  écririez.  Mais  il 
ne  doit  y  avoir  rien  d'écrit.  Quant  à  une  déclaration 
verbale,  je  la  ferai  quand  on  voudra,  aussi  formelle  qu'on 
la  voudra,  et  devant  qui  l'on  voudra.  C'est  là  ma  volonté, 
ma  volonté  dernière  ;  mon  ami,  je  vous  en  prie,  faites-la 
respecter.  » 

Cette  demande  était  sacrée.  Depuis  cet  instant,  pas 
un  mol  à  ce  sujet  ne  fut  dit  à  M.  de  Montlosier  ;  lui-même 
n'en  parla  plus. 

Le  dimanche  9  décembre,  ses  paroles  devenaient  de 
plus  en  plus  amicales  et  tendres;  il  s'informait  de  l'état 
de  la  température  avec  plus  d'anxiété ,  A  cela  seul,  il  était 


371  PIÈCES  JUSTIFICATIVES. 

facile  de  comprendre  qu'il  s'attendait  à  une  mort 
immédiate  :  dès  la  veille,  il  s'en  était  clairemenl 
expliqué. 

A  dix  heures,  il  entretint  MM.  Cliaisemartin  et  Bayle- 
Mouillard  assez  longuement.  Après  avoir  parlé  en  détail 
à  ce  dernier  d'une  lettre  arrivée  de  Paris  le  matin  même, 
lui  avoir  rappelé  tous  les  faits  antérieurs  qui  s'y  ratta- 
chaient avec  une  précision  parfaite,  et  l'avoir  chargé 
d'écrire  une  réponse  dont  il  lui  indiqua  les  bases  avec 
une  raison  et  un  calme  admirables,  il  lui  montra  sa  poi- 
trine haletante.  «  Vous  entendez,  dit-il ,  c'est  le 
râle.  —  Non,  quelques  glaires  qui  vous  gênent.  — 
Les  médecins  doivent  me  faire  de  ces  flatteries;  mais 
pas  vous,  mon  ami,  pas  vous...  Allons,  je  ne  veux  pas 
que  vous  restiez  là  plus  longtemps.  —  Soit;  mais  je 
reviendrai  bientôt.  —  Eh  bien,  oui...  Mais  aujourd'hui; 
vous  entendez,  aujourd'hui!  » 

Un  peu  plus  tard,  il  faisait  à  M.  Charolois  de  tendres 
et  touchants  adieux. 

Une  heure  arrive;  son  fils,  sa  belle-nile  venaient  de  s'é- 
loigner un  instant.  Il  voulut  changer  de  lit.  On  obéit  avec 
quelque  hésitation  ;  à  peine  avait-on  fini,  qu'on  l'entendit 
respirer  plus  péniblement,  et  sa  figure  peignit  une  vive 
souffrance.  Sa  domesti(juede  confiance  s'élança  vers  lui, 
lui  présenta  la  croix  de  son  chapelet,  une  croix  de  bois. 
Il  murmura  le  mot  pardon,  ses  lèvres  s'agitèrent  quel- 
ques instants.  M.  Bayle-Mouillard  entra.  Il  croit  que  le 
mourant  le  reconnut  encore,  et  lui  souriait  pour  ainsi 


PIÈCES  JUSTIFICATIVES.  375 

dire  du  regard.  Mais  bientùl  les  yeux  se  tournèrent  vers 
le  ciel,  restèrent  fixes.  Il  n'y  eut  ni  plainte  ni  mouve- 
ment. M.  François  de  Montlosier,  qui  était  rentré  pres- 
que en  même  temps  que  M.  Bayle,  pleurait  auprès  de 
son  père.  Tout  à  coup,  cette  noble  figure  que  la  douleur 
avait  un  moment  contractée,  reprit  sa  belle  expression 
de  calme  et  de  grandeur.  La  souffrance  et  la  vie  avaient 
cessé. 

M.  Peghoux,  M.  Chaisemartin,  M.  Douillet  accou- 
rurent. Il  n'était  plus  temps.  L'agonie  avait  à  peine 
duré  cinq  minutes  :  à  deux  heures  moins  un  quarts  tout 
était  fini. 

Le  soir,  M.  Chaisemartin,  exécuteur  testamentaire,  se 
rendit  à  la  cure  ;  il  venait  demander  l'heure  de  la  sépul- 
ture. Même  après  l'avoir  entendu,  il  ne  pouvait  croire 
qu'elle  serait  refusée.  <'  Les  écrits  de  M.  de  Montlosier, 
lui  dit-on,  ont  affligé  le  clergé  ;  non  seulement  celui  de 
Clermont,  mais  le  clergé  de  toute  l'Europe  catholique. 
Tous  les  journaux  ont  parlé  de  lui;  il  nous  fallait  une 
déclaration  pour  la  faire  insérer  dans  tous  les  journaux. 
Il  a  refusé,  nous  refusons.  Il  vous  a  prescrit  de  le  faire 
porter  à  Randanne;eh  bien,  faites-le.  » 

Le  lendemain  matin,  MM.  Chaisemartin  et  Bayle- 
Mouillard  lireni  procéder  à  l'ouverture  du  testament;  ils 
y  trouvèrent  une  profession  de  foi  complète. 

A  onze  heures,  ils  se  rendirent  à  l'évêché  avec  M.  le 
lieutenant  général  Drun  de  Villeret,  pair  de  France  ; 
M.  Charolois,  M.  de  Barante,  receveur  général;  M.  Besse 


376  PIÈCES    JUSTIFICATIVES. 

deBeaurogard,  procureur  du  roi;  M.  Conchon,  maire  de 
la  ville  de  Clermont.  Cette  démarche  avait  pour  but 
d'obtenir,  pour  Tilluslre  défunt,  les  prières  de  l'Église. 

Le  curé  des  Minimes  a  refusé  à  M.  de  Montlosier  la 
sépulture  religieuse,  dit  M.  Baylc-Mouillard,  qui  avait 
été  chargé  de  porter  la  parole.  «  Nous  sommes  venus, 
monseigneur,  avec  le  désir  de  savoir  de  vous-même  si 
cette  décision  a  obtenu  votre  assentiment.  —  Mes- 
sieurs, M.  de  Montlosier  est  mort  sur  la  paroisse  des 
Minimes  :  le  curé  de  Saint-Pierre  peut  seul  savoir  s'il 
est  mort  ch  catholique.  Il  fera  son  devoir.  —  Après 
cette  déclaration,  monseigneur,  nous  devrions  peut-être 
nous  retirer  immédiatement;  mais  il  est  un  document 
que  vous  ne  connaissez  pas  et  que  vous  devez  con- 
naître. Le  testament  de  M.  de  Montlosier,  ouvert  ce 
matin,  et  date  du  10  mars  1838,  contient  les  phrases 
suivantes  : 

«  Au  sujet  de  notre  sépulture,  je  déclare,  autant  qu'il 
est  en  moi,  vouloir  être  présenté  à  l'église,  selon  les 
usages  et  les  cérémonies  de  la  religion  que  je  professe, 
a  Vexemple  de  mes  pères.  Au  surplus,  mon  intention 
est  d'être  ramené  de  l'église,  pour  être  ensuite  enseveli 
au  tombeau  que  je  me  propose  de  construire  à  la  cime  de 
mon  bois  de  pins,  à  Randanne,  et  pour  lequel  j'ai  déjà 
annoncé  à  monseigneur  révèque([ue  je  lui  demanderais 
sa  bénédiction. 

)>  C'est,  vous  le  voyez,  une  déclaration  soleimelle  de  ca- 
tholicité; que  pensez-vous  maintenant?  —  Mais  on  peu^ 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES.  377 

se  dire  catholique  de  bien  des  manières.  Je  pense  que 
le  cure  fera  son  devoir.  —  Quel  est  donc  son  devoir, 
suivant  vous? —  Son  devoir  est  de  consulter  sa  con- 
science, et  il  est  parfaitement  libre. — Mais,  dit  un  des 
assistants,  il  est  donc  libre  d'enterrer  M.  de  Monllosier, 
s'il  le  juge  convenable  ?  —  Oh  !  il  est  libre  de  faire 
son  devoir.  —  Monseigneur ,  reprit  M.  Bayle ,  il  y 
a  toujours  un  droit  d'appel.  Le  curé  a  décidé  en  premier 
ressort;  maintenant,  nous  nous  adressons  à  vous,  nous 
vous  demandons  votre  jugement.  —  Mais,  si  M.  le  curé 
n'hésite  pas,  je  n'ai  rien  à  dire.  S'il  est  embarrassé, 
il  viendra  près  de  moi,  et  je  lui  dirai  de  faire  son 
devoir.  » 

Bientôt  tous -les  assistants  prirent  part  à  la  conver- 
sation; enfin  quelques  déclarations  plus  formelles  furent 
articulées.  On  sut  qu'un  ou  deux  écrits  de  M.  de 
Montlosier,  lus  par  le  clergé  seulement  au  dernier 
jour, avaient  paru  pleins  d'énormes  hérésies;  que  le  tes- 
tament ne  semblait  rien  changer  à  la  position  de  la 
question,  bien  qu'il  renfermât  une  profession  de  foi 
postérieure  à  ces  écrits  prétendus  hérétiques.  Quand 
un  assistant  cita  l'exemple  d'un  diplomate  célèbre,  né 
aussi  en  Auvergne,  auteur  de  nombreux  ouvrages,  et 
mort  récemment  à  Paris,  quand  il  rappela  que,  pour 
obtenir  grâce,  il  lui  avait  suffi  de  tendre  à  l'archevêque 
une  main  mourante,  on  répondit  :  Il  y  a  bien  des  manières 
de  manifester  du  repentir,  sans  songer  que,  pour  M.  de 
Monllosier,  on  n'avait  voulu  en  admettre  qu'une  seule. 


378  PIÈCES    JUSTIFICATIVES. 

M.  l'évêque  déclare  enfin  que  les  offres  de  rétractation 
verbales  n'avaient  pas  été  jugées  suffisantes,  parce  qu'il 
fallait  une  garantie  contre  les  fâcheuses  interpréta- 
tions du  monde. 

a  Eh  bien,  s'écria  le  lieutenant  général  avec  l'accent 
de  la  piété  blessée,  si  M.  de  Montlosier  a  eu  des  torts, 
d'autres  n'en  ont-ils  pas  eu?  Hier,  au  moment  même 
où  il  mourait,  on  prêchait  contre  lui.  —  C'est  tout  à 
fait  impossible.  —  Voilà  sur  ce  papier  les  paroles  qui 
ont  été  prononcées.  —  Soyez  sûr  qu'on  aura  mal  en- 
tendu. —  C'est  moi  qui  les  ai  entendues,  monseigneur, 
et  qui  les  ai  écrites  en  rentrant  chez  moi.  » 

Les  amis  de  M.  de  Montlosier  se  retirèrent  ;  ils  sa- 
vaient tout  ce  qu'ils  désiraient  savoir,  et  auraient  voulu 
oublier  quelques-uns  de  ces  détails  ;  mais  on  les  a  forcés 
de  les  rétracter,  en  les  sommant  de  déclarer  si  monsei- 
gneur a  cessé  un  seul  instant  d'être  le  ministre  com- 
patissant et  charitable  d'une  religion  de  paix  et  de 
miséricorde. 

Quelques  instants  plus  lard,  la  famille  de  M.  de  Mont- 
losier manifesta  le  désir  de  se  conformer  aux  intentions 
de  son  chef,  et  de  présenter  le  corps  à  l'église  pour  y 
prier,  même  en  l'absence  du  curé.  Alors  M.  le  préfet  et 
M.  le  maire  se  rendirent  à  l'évêché.  Ils  ne  demandaient 
point  de  consentement,  mais  voulaient  savoir  si  l'évêque 
se  refuserait  même  à  cette  satisfaction.  Après  quelques 
hésitations,  comme  ils  exigeaient  une  réponse  sans  am- 
biguïté, on  répondit  par  un  refus  formel.  «  Mais,  ajouta 


PIÈCES  JU8TIF1<;ATIVES.  379 

M.  révoque,  vous  avez  la  force  matéiielle  en  main;  si 
vous  en  usez,  il  faudra  bien  céder.  » 

On  dit  qu'une  troisième  démarche  fut  faite  par  M.  le 
préfet  seul.  Il  voulait  savoir  avec  certitude  si  la  porte  de 
l'église  serait  ouverte  ou  fermée.  On  lui  assura  qu'elle 
serait  fermée. 

Cependant  le  lendemain,  au  moment  où  le  cortège 
défila  sur  la  place  de  Jaude,  la  porte  fut  ouverte  à  deux 
battants  et  laissa  voir,  dit-on,  les  autels  dépouillés  de 
leurs  ornements. 

ïci,  nous  devons  nous  arrêter  ;  la  question  cà  débattre 
ressort  dans  toute  sa  simplicité.  Nulle  difficulté  au  fond; 
la  foi  était  à  ral)ri,  puisque  M.  de  Montlosier  offrait  une 
déclaration  aussi  formelle  qu'on  le  voudrait.  Quant  à  la 
forme,  le  mourant  ne  pouvant  plus  donner  sa  signature, 
tout  se  réduisait  à  savoir  si  l'on  se  contenterait  de  quel- 
ques témoignages,  ou  si  l'on  exigerait  un  procès-verbal 
que  l'évêque  promettait  de  ne  publier  que  si  on  l'y  for- 
çait. Ainsi,  c'est  seulement  à  raison  d'une  formalité  que, 
sans  égard  pour  les  scrupules  d'un  mourant,  pour  sa 
crainte  du  scandale,  et  peut-être  aussi  pour  une  noble 
délicatesse,  on  l'a  torturé  à  ses  derniers  instants;  c'est 
pour  si  peu  que  l'on  a  blessé  toute  une  cité,  en  profa- 
nant une  de  ses  gloires  les  plus  chères,  affligé  enfin  tous 
nos  concitoyens,  à  qui  nous  n'avons  plus  rien  à  appren- 
dre, parce  qu'ils  ont  noblement  participé  à  ce  qui  est 
ensuite  survenu. 

Associés  à  notre  douleur,  à  notre  recueillement,  à 


3bO  l'IÈl.ES    JUSTIFICATIVES. 

notre  deuil,  ils  ont  donné  une  grande  leçon,  grrâcc  à 
eux,  on  a  compris  qu'un  refus  de  prières  n'est  point,  aux 
yeux  des  hommes,  une  flétrissure  inelTaçable,  et  qu'aux 
yeux  de  Dieu,  il  ne  peut  y  avoir,  sur  un  cercueil,  d'ea 
lustrale  plus  sainte  que  des  larmes  unanimes  et  sin- 
cères. 

Clcrmont-Fcnaïul,  le  17  décembre  1838. 

le  comte  de  reynald;—  le  comte  galien  dereynaud; 
—  le  maire  de  clermont-ferra.nd,  h.  conchon;  —  j.-b. 
bayle-Mouillard; —  charolois;  — a.  de  barante,  re- 
ceveur GÉNÉRAL  DES  FINA.XCES;  —  BESSE,  PROCUREUR  DU 
roi;  —  CHAISEMARTIN. 


A  MM.  les  membres  de  la  famille  de  M.  le  comte 
de  Montlosier. 


Vous  m'avez  prié,  messieurs,  de  vous  faire  connaître 
avec  précision  la  part  que  j'ai  eue  à  ce  qui  s'est  fait, 
relativement  à  la  maladie  et  aux  obsèques  de  M.  le 
comte  de  Montlosier.  Je  me  fais  un  plaisir  et  un  devoir 
de  satisfaire  à  vos  désirs. 

Le  7  de  ce  mois,  j'eus  occasion  de  faire  une  visite  à 
l'illustre  malade.  Il  ne  se  passa  rien  de  particulier  entre 
lui  et  moi;  mais  j'appris  qu'il  avait  demandé  à  recevoir 
les  sacrements  de  l'Eglise,  qu'il  avait  déclaré  vouloir 
vivre  et  mourir  dans  ^a  religion  catholique,  apostolique 
et  romaine,  et  qu'il  s'était  toutefois  élevé  des  difficultés 
au  sujet  d'une  rétractatiou  qu'on  exigeait  de  lui  sur  les 
erreurs  qui  pouvaient  se  trouver  dans  ses  écrits. 

M.  de  Montlosier  se  refusait  à  souscrire  la  rétractation 
dans  les  termes  arrêtés  à  l'évêché,  et,  prévoyant  que,  si 
ces  difficultés  n'étaient  pas  levées,  nous  éprouverions  de 
grands  embarras  lors(iu'il  faudrait  lui  rendre  les  hon- 
neurs funèbres,  je  fus  parler  à  monseigneur,  et,  dans 
une  conversation  qui  dura  plus  d'une  heure,  je  fis  mes 
efforts  pour  lui  persuader  que  la  déclaration  offerte 


38i  PIÈCES    JUSTlUCAil  VES. 

couvrait  toutes  les  irrégularités  qui  pouvaient  se  trou- 
ver dans  les  écrits  du  noble  pair;  mais  les  idées  de 
monseigneur  étaient  arrêtées;  il  y  avait  sans  doute  des 
engagements  pris,  et  il  crut  devoir  insister  sur  la  rédac- 
tion qui,  par  son  ordre,  avait  été  présentée  à  M.  de 
Monllosier. 

Le  8,  je  sus  que  M.  Dayle-Mouillard  avait  rédigé  une 
déclaration  plus  explicite  encore  que  la  formule  dont 
j'ai  parlé  ci-dessus.  Je  la  lus  au  malade  en  pesant  sur 
les  termes,  et  je  la  lui  fis  agréer.  Je  me  rendis  ensuite 
auprès  de  monseigneur,  dans  l'espoir  de  la  lui  faire 
accepter;  mais  il  était  à  des  exercices  de  la  Providence  : 
je  ne  pus  arriver  jusqu'à  lui,  et,  le  lendemain,  jour  du 
décès,  il  fut  trop  tard. 

Vous  savez,  messieurs,  que  nous  fûmes  cà  l'évéché  avec 
plusieurs  personnes  recommandables  pour  demander 
que  les  honneurs  funèbres  fussent  rendus,  à  l'église,  à 
M.  de  .Montlosier,  comme  on  les  rend  à  tous  les  catho- 
liques; mais  nos  oiTorIs  furent  infructueux,  et,  au  moment 
de  nous  retirer,  je  ne  pus  m'empècher  de  dire  :  «r  Si 
notre  ami  a  eu  des  torts,  on  en  a  eu  à  son  égard,  et 
ce  n'est  (ju'avec  un  sentiment  de  douleur  que,  hier, 
deux  heures  avant  sa  mort,  j'ai  entendu  à  l'église  du 
Port  un  prédicateur  lancer  du  haut  de  la  chaire  un 
Irait  qui  ne  pouvait  être  appli([ué  qu'à  M.  de  Montlo- 
sier, et  qui  dénonrait  à  l'auditoire  les  erreurs  et  les 
impiétés  qu'il  avait  iomies  dans  ses  écrits.  » 

Monseigneur,  je  dois  le   déclarer,  fut   péniblement 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES.  383 

.if(ectt'  (l'apprendre  pareille  chose;  il  voulut  eu  douter; 
mais  je  lui  attestai  que  j'avais  moi-même  entendu  la 
phrase,  et,  de  plus,  je  la  lui  remis  rédigée  de  ma  main. 
Vous  savez,  messieurs,  ce  qui  est  arrivé  depuis,  et  ce 
que  j'ai  fait  pour  donner  le  plus  d'éclat  possible  aux 
obsèques  de  mon  honorable  collègue.  Heureux  si  j'avais 
pu  prévenir  un  malheureux  conflit  que  la  famille  de 
M.  de  Monllosier,  le  clergé  lui-même  et  les  amis  de  la 
religion,  ne  sauraient  manquer  de  déplorer. 

Veuillez,  messieurs,  agréer  l'expression  de  ma  con- 
sidération la  plus  distinguée. 

Le  lieutenant  général,  pair  de  France,  commandant 
la  division. 

BRUN    DE   VILLERET. 
Clerniont,  10  ilécembre  1838. 


NOTICE  BIBLIOGRAPHIQUE 

SUR  LES  OUVRAGES  DE  MONTLOSIER 


1789.  —  Essai  sur  la  théorie  des  volcans  d'Auvergne, 
Paris,  Delalain,  1789,  in-8''.  Nouvelle  édition  corrigée 
et  copiée  liUéralement  sur  celle  de  1789,  Clermant  et 
Paris,  Belin,  1802,  in-8". 

1790.  —  Observations  sur  les  assignats.  1790,  111-8". 

1 791 .  —  Essai  sur  l'art  de  constituer  les  peuples,  ou  Exa- 
men des  opérations  constitutionnelles  de  l'Assemblée 
nationale  de  P'rance.  Paris,  Gattey,  1791,  in-8»  de 
deux  cent  iiualre-vingt-seize  pages  (réimprimé  l;i 
même  année). 

—  Grands  Discours  que  prononceront  les  Commissaires 
de  l'Assemblée  nationale  au  Roi  en  lui  présentant 
la  grande  Charte,  et  réponse  du  Roi  aux  Commissaires 
ainsi  qu'il  est  présumé.  1791,  in-8'  (Pamphlet), 

—  De  la  nécessité  d'une  Contre-Révolution  en  Fiance 
pour  rétablir  les  finances,  la  religion,  les  mœurs,  1 1 


38(1  NOTICK     l!l  lil.KKinAI'IlIQUE. 

monarcllic  et  In  liberté.  Paris,  1701,  iii-8'^  do  qiia. 
ranto-linil  pages.  —  Opinion  sur  le  nouveau  serment 
demandé  à  l'armée.  1791,  in-8°. 

—  Des  moyens  d'opérer  la  Contre-Révolution,  pour  servir 
de  suite  à  l'ouvrage  du  même  auteur  intitulé  «  De  la 
nécessité  d'une  Contre- Révolution  ï>.  Paris,  AVehcr, 
4701,  in-8°  de  quarante-six  pages. 

—  RéorganisatioM  dn  Pouvoir  exécutif. 

—  Suite  du  (lire  sur  la  réorganisation  du  Pouvoir  exécu- 
tif, in-8\ 

—  Observation  sur  l'adresse  à  l'ordre  do  la  Noblesse  de 
M.  le  comte  d'Entraigues. 

17'.I3.  —  Lettre  de  M.  ÎVecker  à  M.  Malleldii  Pan,  suivie 
d'observations  snr  les  dangers  qui  menacenU'Europe, 
par  M.  do Monllosier.  Leide,  J.  YanTlioir,  1793,  in-8'. 

1794-179.").  —  Courrier  de  Londres. 

179(t.  — Vues  sommaires  sur  les  moyens  de  paix  pour 
la  France,  pour  l'Europe,  pour  les  émigrés.  Londres, 
Raylis,  1790,  in-8'. 

—  Des  efl'ols  do  la  violence  et  de  la  modération  dans  les 
affaires  de  France.  Lettres  à  M.  Maloucl.  Londres, 
Bavlis,  179G,  in-8'. 

18r)l .  —  Observations  sur  le  projet  d'un  Code  civil  pré- 
senté par  la  Commission  nommée  par  le  Gouverne- 
mont,  le  2.")  tlioimidor,  an  vu.  Paris,  Giguet  et  C'% 
ISUl,  in- 1-2. 


NOTICE   BIBLIOORAIMIIQDE.  387 

180:2.  —  Notice   sur  la  pierre  appelée  Cornéenne  ou 

Hoche  de  Corne.  1802,  in-8'. 
—  Courrier  de  Londres  et  de  Paris  (continuation  du 

Courrier  de  Londres).Du  26  juin  1802  au  9  septembre 

de  la  même  année,  époque  à  laquelle  le  ministre  de  la 

police  en  prohiba  la  distribution. 

18U.  —  De  la  Monarchie  française  depuis  son  établisse- 
ment jusqu'à  nos  jours,  ou  Recherches  sur  les  an- 
ciennes institutions,  leurs  progrès,  leur  décadence,  et 
sur  les  causes  qui  ont  amené  la  Révolution  et  ses  di- 
verses phases,  jusqu'à  la  déclaration  d'Empire,  avec 
un  supplément  sur  le  gouvernement  de  Bonaparte 
depuis  son  commencement  jusqu'à  sa  chute,  et  sur  le 
retour  de  la  maison  de  Bourbon.  Paris,  Nicolle, 
Égron,  1814,  trois  vol.  in-8'. 

1815.  — De  la  monarchie  française  depuis  le  retour  des 
Bourbons  jusqu'au  1"  avril  1815.  Considérations  sur 
l'état  de  la  l-'rance  à  cette  époque.  Examen  de  la  Charte 
constitutionnelle^,  de  ses  défectuosités  et  des  principes 
sur  lesquels  l'ordre  social  peut  être  recomposé.  Paris, 
NicoUe,  Égron,  1815,  un  vol.  in-8\ 

—  Des  désordres  actuels  de  la  France  et  des  moyens 
d'y  remédier.  Paris,  Nicolle,  1815,  in-8''. 

—  Quelques  vues  sur  l'objet  de  la  guerre  et  sur  le» 
moyens  de  terminer  la  Révolution.  Paris,  Nicolle, 
Égron,  1815,  in-8'  de  soixante-seize  pages. 

1818,  —  De  la  monarchie  française  depuis  la  seconde 


388  N  OT  1  C.  t    15 1  lî  L  1  0  (.  i;  A  I'  il  1  n  l  K. 

Reslauration  jusqu'à  la  (In  do  la  session  de  ISJC»;  avec 
le  supplément  sur  la  session  actuelle,  pour  faire  suite 
à  «  la  Monarchie  française  depuis  son  élablissemenl 
justju'en  1814  v)  cl  à  la  «  Monarchie  française  depuis 
le  retour  des  Dourbons  jusqu'au  1" avril  i8J5  «.Paris, 
Gide  fils;  H.  Nicolle,  1818,  un  vol.  iM-8°. 

i^i\,  —  De  la  monarchie  française  au  1""  janvier  1,S-2I, 
uvic  un  supplément  sur  l'élal  de  la  France  depuis 
cotte  époque  justpi'au  1*'  juin  Ac  la  même  annrc 
Nouvelle  édition,  Paris,  Gide  (Ils,  1851,  un  vol. 
in-8". 

1822.  —  De  la  monarchie  irançaise  au  1  "  mars  1822. 
Paris,  le  même,  1822,  ui\  vol.  in-8°. 

1824.  ■-  De  la  monarchie  au  1"  janvier  J82L  Paiis, 
Delaunay,  1824,  un  vol.  in-8^ 

1826.  —  Mémoire  à  consultersur  un  système  religieo.N, 
pol  tique  et  tondant  à  renverser  la  Religion,  la  S  i- 
ciété  et  le  Trône.  Paris,  A.  Dupont,  1820,  in-8".  — 
Septième  édition  revue,  corrigée  cl  augmentée, 
ornée  du  portrait  de  l'auteur,  Paris,  le  même,  1820, 
in-8". —  Septième  ctiition,  Paris,  le  mémo,  1820, 
in-18. 

—  Lettre  d'accusation  contre  les  Jésuites  à  M.  le  Pro- 
cureur général,  à  M.  le  premier  Président,;!  MM.  les 
Présidents,  les  Conseillers  Membres  de   la  Chambre 


NOTICE    lilKLIOOUAPHIQUK-  389 

d'accusalion,  à  tons  MM.  les  Coiisoillers  de  la  cour 
Royale  de  Paris,  précédée  d'une  Notice  biojjfraphique 
sur  l'autour  du  «  Méinaire  à  consulter  ».  Paris,  Bau- 
douin frères,  18:20,  in-3'2  de  soixante-quatre  pages 
avec  un  portrait. 

—  Dénonciation  aux  Cours  royales  relativement  au  sys- 
tème religieux  et  politique  signalé  dans  le  «  Mémoire 
à  consulter  »,  précédée  de  nouvelles  observations  sur 
ce  système  et  sur  les  apologies  qu'on  en  a  récem- 
ment publiées.  Paris,   Baudouin,  1826,  in  8°. 

1827.  —  Pétition  à  la  Cbambre  des  Pairs,  précédée  de 
(juel([ues  observations  sur  les  calamités  objet  de  la 
pétition,  pour  faire  suite  au  «  Mémoire  à  consulter,  » 
Paris,  A.  Dupont,  1825,  in-8°. 

—  Les  Jésuites,  les  Congrégations  et  le  parti  prêtre  en 
1827.  —  Mémoires  à  M.  le  comte  de  Villèle.  Paris, 
A.  Dupont,  1827,  in-8'j  —  Seœnve.  Édition  revue  par 
l'auteur.  Paris,  le  même,  1828,  in-S". 

1820.  —  Mémoires  sur  la  Révolution  française,  le  Con- 
sulat, l'Empire,  la  Restauration  et  les  principaux 
événements  qui  l'ont  suivie.  T.  1  et  2.  Paris,  Dufey, 
1820,  2  vol.  in-8°. 

(Ces    mémoires    ont  été  promis  en    six   vol.;    mais  il 
n'a  encore  paru  que  les  deux    premiers.) 

—  Des  mystères  de  la  vie  humaine,  précédés  d'une  No- 


390  NOTir.E    l!ll!LI(K.i;.\l'll  lui  t:. 

lice  hislorique  sur  la  vie  île  l'auteur.    Paris,  Piclmn 
et  Didier,  1829,  deux  vol.  in-8°. 

(Le  livre  de  M.  de  Monllosier  est  précédé  d'une  Notice 
historique  sur  sa  vie  et  ses  ouvrages.  Il  est  suivi  d'un 
morceau  pliilosojdiique  par  M.  de  Montrol,  (\m,  en 
l'absence  de  l'honorable  écrivain,  s'est  chargé  de 
surveiller  la  publication  des  «  Mystères  de  la  vie  hu- 
maine.» {ConsUtiitiotitiel  du:2r)juil!et  I8'29.) 

—  De  l'origine,  de  la  nature  et  des  proi,M*ès  de  la  puis- 
sance ecclésiastique  en  France.  Paris,  Ladvocat, 
1829,  in-8°. 

1830.  —  De  l'accusation  intentée  contre  les  Ministres; 
par  quelle  loi  et  par  quel  tribunal  ils  doivent  être 
jugés.  Paris,  Dufey,  1830,  in-8''  de  seize  pages. 

—  De  la  crise  présente  et  de  celle  qui  .se  prépare. 
Paris,  Dufey,  6  février  1830,  'm-S°  de  soixante  pages. 

—  Le  Ministère  et  la  Chambre  des  députés.  Paris, 
Dufey,  1830,  in-S^de  soixante-huit  pages. 

1832.  —  A  MM.  les  pairs  de  France  cl  à  MM.  les 
membres  de  la  Chambre  des  députés  (sur  les  évé- 
nements de  juin  1832).  Clermont-Ferrand,  del'impri- 
merie  de  Thibaud-Landriot,  1832,  in-S",  de  cin- 
quante-deux pages. 

1833.  —  Du  prêtre  et  de  son  ministère  dans  l'état  ac- 
tuel de  la  France.  Clermont-Ferrand,  1833,  in-8«. 

—  Lettre  à  M.  Dupin,  président  de  la  Chambre  des  dé- 
putés au  sujet  de  deux  lois  |)résenlées  par  le  gouver- 


NOTICt;    r.lBLlOC.RAPHlQUb:.  391 

neineiit  sur  l'organisation  tlépartemenlale  et  sur  l'in- 
strnclion  primaire.  Paris,  de  l'imprimerie  de  Crapelet, 
1833,  in-S''  de  vingt  pages.  Courte  explication  relative 
à  cette  lettre.  Paris,  de  l'imprimerie  du  même,  1833, 
in-8''  de  quatre  pages. 


TABLE 


Pages. 

Préface i 

1.  —  MolUlo^iL■^  tléi.ulé  de   la  noblesse  d'Auvergne  ;tux 
États  généraux.  —  Sa  jeunesse.  —  Son  éducation. 

—  Les   tliéories   constitutionnelles  à  la   Consti- 
tuante. . .- 1 

II.  —  Le  côté  droit  à  l'Assemblée  constituante.  —  Les 
amis  de  Monllosier,  le  vicomte  de  Mirabeau,  le 
baron  de  Mcnou,  Cazalcs  et  Malouet.  — Essai  sur 
Cart  de  constituer  les  peuples.  —  Derniers  efforts 
des  constitutionnels -27 

III.  —  Leniigration  française  à  Coblentz  et  à  Bruxelles.  — 

.Monllosier  et  Mallet  du  Pan (>:> 

IV.  —  Les    émigrés    en    Angleterre.   —    Le   Courrier    de 

Londres.  —  Monllosier,  Chateaubriand  et  l'abbé 

Dclille y  l 

V.  —  Monllosier  pendant  le  Consulat  et  l'Empire.  —  Ses 
relations  avec  MM.  de  Barante  et  avec  madame  de 
Staël.  —  Le  livre  de  la  Monarchie  française . .  ..     115 
VI .  —  La  Restauration. —  Système  politique  de  Monllosier. 

—  La  lutte  entre  la  Reslauralioii  et  l'ancien  ré- 
gime      181 

VU.  —  Le  comte  de  Monllosier  et  les  luttes  religieuses  sous 
la  Restauration.  —  L'école  ullramontaine.  — 
Le  Mémoire  a  consuller.  L'école  gallicane i\'.) 


.T.U  TAHLK. 

l'jgos 
Nlll.    -   L;(  (K'iioriciation  à  l;t  Cour  d'aiiiiel  de  Pans.  —  ]>{•- 
liliou  à  la  Chambre  (les  pairs. —  Les  ordnnnaiices 

du  Ki  juin SCif) 

1\.  —  Le  Globe  et  l'école  libé-alc, .    -j'.(7 

\.   —  Derniers  écrits  de  Monllosier.  —  La  Ké\oliiliou  de 

juillet , 300 

\l.   —  M.  de   Monllosier,   pair   de  France.  —  Sa   nioit.  — 

Troubles  ([u'elle  occasionue 33:1 

Pièces  justificatives 355 

Derniers  jours  de  M.  de  MoullosiiM- (extrait  de  l'Ami 

(le  la  Chartz) :i57 

Notice  bibliographique  sur  les  ouvra^'cs  de  Monllo- 
sier       383 


FIN     DE    I.  A    T  A  R  L  R. 


l'AUiS.     —     1  MI>ll  UIEHIE    ÉMll.lv    MAllTINET,    RUE     MrCNON,     i.